Chapter 24 of 63
Texte entier · 24
L’HOMME POLITIQUE. – Moi non plus je ne me rappelle rien à ce sujet. Quelle est donc l’histoire de ce chambellan?
M. Z… – Elle est supérieurement exposée dans une poésie inédite d’Alexis Tolstoï.
LA DAME. – Inédite? Alors, c’est bien une farce. Pourquoi mêlez-vous cela à notre conversation si sérieuse?
M. Z… – Quoique la forme ait le caractère d’une farce, il s’agit cependant d’une chose très sérieuse, je vous assure, et qui, point capital, a un fondement pratique et véridique. D’ailleurs, le rapport réel entre la bonté et la méchanceté dans la vie humaine est représenté par ces vers facétieux beaucoup mieux que je ne pourrais le représenter sur le ton grave de ma prose. Quand les héros des grands romans universels qui, sérieusement et avec art, labourent l’humus de la psychologie, seront devenus de simples souvenirs littéraires bons pour les érudits, cette farce, qui, avec ses traits d’une caricature féroce, touche à la souterraine profondeur de la question morale, conservera, j’en suis très sûr, toute sa vérité artistique et philosophique.
LA DAME. – Eh bien, je n’ai pas confiance dans vos paradoxes. Vous êtes possédé de l’esprit de contradiction; et, à dessein, vous bravez toujours l’opinion publique.
M. Z… – Probablement, je la « braverais » si elle existait. Mais, tout de même, je vous dirai l’histoire du chambellan Delarue, puisque vous ne la connaissez pas et puisque je la sais par cœur:
L’infâme scélérat enfonça son poignard Dans la poitrine de Delarue. Celui-ci, retirant son chapeau, dit d’un ton courtois : « Je vous rends grâces. » Alors, dans le côté gauche pénétra l’horrible poignard Du meurtrier. Et Delarue dit : « Comme votre poignard »Est beau ! » Alors, l’assassin, se tournant vers le côté droit, Y fit une blessure. Delarue se contenta de le menacer à peine, D’un sourire malin. Ensuite, l’assassin le perça de coups Par tout le corps. Delarue : « Je vous prie de venir prendre une tasse de thé » À trois heures. » Le meurtrier, la face contre terre, pleurant en abondance, Tremblait comme une feuille. Delarue « Ah ! Relevez-vous, pour l’amour de Dieu ! » Ici, le parquet est sale. » Mais, sans force, l’âme angoissée, Le meurtrier pleurait. Tendant les mains, Delarue dit : » Je ne prévoyais pas ! » Est-ce possible ? Comment ? Pleurer de la sorte, » Pour une bagatelle ! » Par mes démarches, je vous procurerai, cher Monsieur, » Une bonne rente. » On vous donnera l’écharpe de l’ordre de Stanislas, » Pour servir d’exemple. » J’ai le droit de donner des conseils aux autorités : » Je suis chambellan.
» Voulez-vous épouser ma fille Dounia ? » Dans ce but, je vous compterai, en billets de banque, » Cent mille roubles. » Pour le moment, voici mon portrait comme souvenir, » En signe d’amitié. » Je n’ai pas eu le temps de le faire encadrer – » Acceptez-le tel qu’il est. » Alors, le visage du meurtrier devint caustique Et même plus piquant que le poivre. Hélas ! Son âme dépravée Ne rend pas le bien pour le mal. La médiocrité inquiète les esprits élevés. Les ténèbres ont peur de la lumière. Pardonner l’offre du portrait, l’assassin le peut ; Mais d’une rente, – non. La flamme de l’envie le brûle Si ardemment, Qu’à peine a-t-il revêtu l’écharpe de Stanislas, Il plonge son poignard dans le poison Et, avec prudence, s’approchant furtivement de Delarue, Le poignarde dans le dos. Delarue gît sur le parquet, empêché par d’horribles douleurs De se tenir sur son fauteuil. L’assassin monte à l’entresol Et séduit Dounia. Il s’enfuit à Tambov, où il devint gouverneur, Très aimé. Ensuite Moscou le connut sénateur zélé, Honoré de tout le monde. Enfin, il devint membre du Conseil, En peu de temps. Quel exemple nous fournit cette histoire Et quelle leçon !
LA DAME. – Ah! comme c’est joli et imprévu!
L’HOMME POLITIQUE. – En effet, excellent. « Je vous compterai en billets de banque, » – merveilleux. « Pardonner l’offre d’une rente – non! » et « il s’enfuit à Tambov », – deux vrais coups de maître! [68].
M. Z… – Mais quelle véracité! vous le voyez. Delarue n’est pas la « vertu épurée », qui ne se rencontre pas dans la réalité naturelle. C’est un homme vivant, qui a les humaines faiblesses, – et l’ostentation (« je suis chambellan! ») et l’avidité (cent mille roubles de provision). Sa fantastique impénétrabilité au poignard du scélérat n’est que le clair symbole de sa bonté sans limites, supérieure et même insensible à toutes les offenses; ce qui se rencontre, bien que très rarement. Delarue n’est pas la personnification de la vertu: c’est l’homme naturellement bon, en qui la bonté du cœur a vaincu les mauvais instincts et les a repoussés à la surface de l’âme, sous la forme d’inoffensives faiblesses. De même, le « scélérat » n’est pas du tout le simple extrait du vice, mais l’ordinaire mélange des bons et des mauvais instincts. Chez lui, le mal de l’envie siégeait dans les profondeurs mêmes de l’âme et a repoussé tout le bon à l’épiderme de l’âme, si l’on peut dire; et, là, alors, la bonté a pris la forme de la sensibilité vivante mais superficielle. Quand, à une série d’offenses atroces, Delarue répond par des paroles courtoises et par l’invitation à prendre une tasse de thé, ces témoignages de bonne éducation éveillent la sensibilité de l’épiderme moral chez le scélérat, qui, alors, se livre au repentir le plus expansif. Quand la politesse du chambellan devient le cordial intérêt de l’homme vraiment bon, qui, envers son ennemi, rend le bien pour le mal, non seulement en apparence, par la courtoisie des paroles et des gestes, mais le bien réel et vivant, sous la forme d’un secours pratique; – quand Delarue intervient dans les conditions d’existence du scélérat et se montre prêt à partager avec lui sa fortune, à lui assurer des arrangements domestiques et même à partager avec lui le bonheur familial, – alors cette bonté active, pénétrant les couches plus cachées de l’être moral du scélérat, en dévoile l’insignifiance, et, enfin, atteignant le fond de l’âme, éveille là le crocodile de l’envie. Cette envie ne s’adresse pas à la bonté de Delarue – car le scélérat peut être bon – d’ailleurs n’a-t-il pas senti sa propre bonté quand « il sanglota avec le tourment du cœur »? Non, il envie précisément l’inaccessible, absolu et simple sérieux de cette bonté:
Le meurtrier peut pardonner l’offre du portrait, ____Mais non pas l’offre d’une rente.
Est-ce que cela n’est pas réel? Est-ce que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie réelle? La seule humidité de la pluie vivifiante fait naître les forces salutaires dans les plantes médicinales; – de même se développe le poison des herbes vénéneuses. À la fin des fins, le bienfait actif augmente le bien dans le bien – et le mal dans le mal. Devons-nous alors, et même avons-nous le droit, toujours et sans distinction, d’abandonner notre volonté à nos bons sentiments? Peut-on louer les parents qui, avec zèle, vident de bons entonnoirs sur les herbes vénéneuses d’un jardin où se promènent leurs enfants? Comment a été perdue Dounia? Je vous le demande.
LE GÉNÉRAL. – C’est exact! Si Delarue avait passablement serré le cou du scélérat à la porte de la maison, celui-ci ne serait pas monté à l’entresol.
M. Z… – En effet. Admettons que Delarue fût libre de se sacrifier à sa bonté, comme jadis il y avait des martyrs de la foi et comme, maintenant, il doit y avoir des martyrs de la bonté. Mais à l’égard de Dounia, que faire? je vous le demande. Vous le voyez, elle est sotte et jeune; elle ne peut ni ne désire rien dénoncer. N’est-elle pas à plaindre?
L’HOMME POLITIQUE. – Admettons qu’elle est à plaindre. Mais ce que je regrette davantage, c’est que, apparemment, l’Antéchrist nous a quittés avec le scélérat, pour courir à Tambov.
M. Z… – Nous le rattraperons, Excellence, nous le rattraperons. Hier, vous avez bien voulu nous montrer, par l’histoire, que l’humanité naturelle, – composée primitivement d’une multitude de nations plus ou moins sauvages, en partie étrangères et en partie hostiles l’une à l’autre, – développe graduellement la meilleure portion d’elle-même, la portion civilisée – le monde cultivé ou européen qui, graduellement, prend de l’ampleur et de la consistance et qui, enfin, doit embrasser dans ce mouvement historique toutes les nations retardataires et former avec elles un ensemble solidaire, pacifique et international. L’institution de la paix internationale perpétuelle – voilà, n’est-ce pas, votre formule?
L’HOMME POLITIQUE. – Oui, et cette formule, dans son inévitable et prochaine réalisation, remportera, en fait de culture essentielle, des succès bien plus nombreux qu’on ne peut supposer aujourd’hui. Songez un peu à la somme de mal qui sera nécessairement atrophiée; et à la somme de bien qui, selon la nature même des choses, surgira et se développera. Combien de forces seront mises en liberté au profit des travaux producteurs; comment fleuriront les sciences et les arts, l’industrie et le commerce…
M. Z… – Bien. Et la suppression des maladies et de la mort, comptez-vous aussi cela parmi les imminentes victoires assurées à la culture?
L’HOMME POLITIQUE. Sans doute… jusqu’à un certain degré. Déjà, on a fait beaucoup dans le domaine des méthodes sanitaires, de l’hygiène, de l’antisepsie… de l’organothérapie…
M. Z… – Mais ces incontestables succès positifs, est-ce qu’ils, ne sont pas mis en balance par le progrès si certain des phénomènes névropathiques et psychopathiques, symptômes de dégénérescence, symptômes qui accompagnent le développement de la culture?
L’HOMME POLITIQUE. – Soit; mais avec quelle balance peser cela?
M. Z… – En tout cas, il est incontestable que le plus grandit et que le moins grandit. Comme résultat, on obtient quelque chose qui approche de zéro. Voilà pour le compte des maladies. Et en ce qui concerne la mort, il semble que, excepté le zéro, le progrès de la civilisation n’a rien produit.
L’HOMME POLITIQUE. – Mais est-ce que le progrès de la civilisation prétend résoudre une tâche telle que la suppression de la mort?
M. Z… – Je Sais qu’il n’y prétend pas; et c’est pourquoi on ne peut avoir une bien haute idée de lui. En fait, si j’étais très certain que je dois, moi-même, avec tout ce qui m’est cher, disparaître pour toujours, ne me serait-il pas tout à fait indifférent que les diverses nations combattent entre elles ici ou là, ou bien qu’elles vivent en paix, civilisées ou sauvages, policées ou non?
L’HOMME POLITIQUE. – Oui, au point de vue égoïste, cela serait absolument égal.
M. Z… – Comment! au point de vue égoïste? Je vous demande pardon: – à tous les points de vue. La mort établit l’égalité complète; et, devant elle, l’égoïsme et l’altruisme sont identiquement absurdes.
L’HOMME POLITIQUE. – Soit. Mais l’absurdité de l’égoïsme ne nous empêche pas d’être égoïstes; exactement comme l’altruisme, autant qu’il est possible en général, se passe de fondements rationnels et ne met pas en peine de raisonner sur la mort. Je sais que mes enfants et mes petits-enfants mourront, mais cela ne m’empêche pas de m’occuper de leur bien, comme d’une chose qui serait éternelle. Je travaille pour eux, d’abord parce que je les aime; et leur donner ma vie me procure de la satisfaction. « J’y trouve du goût. » C’est simple comme bonjour [69].
LA DAME. – Oui, tant que tout va bien; et cependant la pensée de la mort se fait place tout de même. Et quand, avec les enfants et les petits-enfants, surviennent les infortunes diverses? Quelle satisfaction et quel goût y trouver? C’est comme les fleurs aquatiques d’un marécage: on les cueille et on s’enfonce.
M. Z… – En outre, on peut et on doit prendre soin des enfants et des petits-enfants quand même[70], sans résoudre et aussi sans poser la question de savoir si notre sollicitude leur procurera le bien réel et définitif. Vous prenez soin d’eux non en vue de n’importe quoi, mais parce que vous avez à leur égard un vivant amour. On ne peut éprouver un tel amour pour l’humanité future, qui n’existe pas encore. Alors, on juge combien est fondée la question que pose la raison sur le sens final, c’est-à-dire sur le but de nos sollicitudes. Si, en dernière instance, cette question se résout par la mort; si le dernier résultat de votre progrès et de votre culture est tout de même la mort de chacun et de tous, alors, évidemment, toute activité progressiste et civilisatrice se déploie en vain. Elle n’a point de but ni de signification.
Use the ← → keys to move between chapters.