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Capítulo 8 de 63

Texte entier · 8

LE GÉNÉRAL. – Précisément: eh bien! supposez, par exemple, qu’en vertu de la décision des autorités, je me trouve placé à la tête de tout un district militaire. Il s’ensuit que mon devoir est de diriger, de toute façon, les troupes qui me sont confiées; d’entretenir et d’affermir en elles une certaine manière de penser; d’exercer sur leur volonté une direction déterminée; de monter leurs sentiments à un certain accord; bref, de les instruire, pour ainsi parler, selon l’esprit de leur mission. Très bien. Dans ce but, il m’appartient, entre autres choses, de donner aux troupes de mon district des ordres généraux, en mon propre nom et sous ma responsabilité personnelle. Supposez que je demande à l’autorité supérieure de me dicter les ordres que je dois prescrire ou de m’indiquer la manière de rédiger ceux que j’ai reçus. Est-ce que, dans le premier cas, on ne m’appellerait pas « vieux fou »? et dans le second, est-ce que je ne serais pas tout simplement mis à la retraite? Voilà la preuve que je dois agir sur mes troupes selon un certain esprit qui, naturellement, est d’avance et une fois pour toutes approuvé par l’autorité supérieure, de telle sorte qu’une consultation serait sottise ou impertinence. Et voici que cet esprit, qui, au fond, a été le même depuis Sargon et Assourbanipal jusqu’à Guillaume II, est subitement mis en doute! Hier encore, je savais que mon rôle était de soutenir et de développer parmi mes troupes non pas un esprit quelconque, mais précisément l’esprit militaire – la disposition de chaque soldat à battre les ennemis et à se faire tuer lui-même – ce qui exige, absolument, l’assurance que la guerre est une chose sainte. Or, aujourd’hui, on détruit le fondement de cette assurance. On dépouille la guerre de ce que le langage savant appelle « la sanction religieuse et morale ».

L’HOMME POLITIQUE. – Vous exagérez terriblement. On ne constate pas dans les idées une révolution si complète. D’ailleurs, tout le monde a toujours su que la guerre est un mal et que moins il y en a, mieux cela vaut. Par contre, tous les gens sérieux reconnaissent aujourd’hui que cette espèce de mal ne peut pas encore, à notre époque, être entièrement écartée. Donc, il ne s’agit pas d’abolir la guerre, mais, graduellement et peut-être lentement, de la renfermer dans des limites très étroites. En somme, la guerre continue d’être jugée comme elle le fut toujours: un mal inévitable, une calamité à laquelle on ne doit se résigner que dans les occasions extrêmes.

LE GÉNÉRAL. – Rien d’autre?

L’HOMME POLITIQUE. – Rien d’autre.

LE GÉNÉRAL (se levant brusquement). – Avez-vous jamais jeté un coup d’œil sur la liste des saints?

L’HOMME POLITIQUE. – Sur le calendrier? Oui, il m’est arrivé de le consulter, pour savoir le jour où l’on doit souhaiter une fête.

LE GÉNÉRAL. – Et avez-vous remarqué quels sont les saints qui figurent là?

L’HOMME POLITIQUE. – Il y en a de plusieurs sortes.

LE GÉNÉRAL. – Mais de quelle condition?

L’HOMME POLITIQUE. – De condition diverse, je pense.

LE GÉNÉRAL. – Eh bien! voici justement: pas très diverse.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment? Est-ce que ce sont tous des soldats?

LE GÉNÉRAL. – Pas tous, mais la moitié.

L’HOMME POLITIQUE. – Oh! Quelle exagération encore!

LE GÉNÉRAL. – Je ne vous propose pas d’en faire un à un le recensement statistique. Je me contente d’affirmer que tous les saints de notre propre Église russe ne se divisent qu’on deux classes: ou des moines de différents ordres; ou des princes, c’est-à-dire, pour autrefois, des gens de guerre. Nous n’avons pas d’autres saints, du moins, naturellement, dans le sexe mâle. Ou des moines, ou des soldats.

LA DAME. – Vous avez oublié les fanatiques.

LE GÉNÉRAL. – Je ne les ai pas oubliés du tout. Mais les fanatiques formaient une espèce de moines irréguliers. Ce que les cosaques sont pour l’armée, les fanatiques l’étaient pour le monde monacal. En outre, si vous me découvrez parmi nos saints russes un seul prêtre blanc, un marchand, un scribe, un secrétaire de chancellerie, un bourgeois, un paysan, en un mot quelqu’un de n’importe quelle profession excepté les moines et les soldats, je vous laisse tout ce que, dimanche prochain, je rapporterai de Monte-Carlo.

L’HOMME POLITIQUE. – Merci. Vous pouvez garder votre trésor et votre moitié de saints, tout ensemble. Mais, s’il vous plaît, expliquez-moi seulement et au juste ce que vous voulez conclure de votre découverte ou de votre constatation. Prétendez-vous soutenir que seuls les moines et les soldats peuvent servir de modèles en fait de moralité?

LE GÉNÉRAL. – Vous n’avez pas du tout deviné. Moi-même j’ai rencontré des gens très vertueux parmi les prêtres blancs, parmi les banquiers, parmi les fonctionnaires et parmi les paysans; et la créature la plus vertueuse que je puis me rappeler était bonne d’enfants chez un de mes amis. Mais nous parlons d’antre chose. À propos des saints, j’ai demandé comment un si grand nombre de soldats ont pu trouver place sur la même ligne que des moines et voir leur profession préférée à toutes les professions paisibles et civiles, si, toujours, la guerre a passé pour un mal toléré comme le commerce des boissons ou même quelque chose de pire. Évidemment, les nations chrétiennes qui ont reconnu des saints (bien entendu pas les seuls russes mais approximativement les autres aussi), non seulement ont honoré, mais encore ont honoré d’une façon spéciale l’état militaire; et parmi toutes les professions du monde, une seule, celle de la guerre, a été réputée propre à instruire, en quelque sorte, ses meilleurs représentants dans la pratique de la sainteté. Une telle opinion est en contradiction avec le mouvement actuel contre la guerre.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais, ai-je dit que rien n’a changé? Un heureux changement s’accomplit, sans aucun doute. L’auréole religieuse qui, aux yeux de la foule, entourait la guerre et les gens de guerre est enlevée maintenant. C’est ainsi. Et cette nouveauté ne date pas d’hier. Qui en souffre, au point de vue pratique? Peut-être le clergé, puisque la préparation des auréoles est de son domaine. Mais il y a encore quelque chose à nettoyer de ce côté. Ce qu’on ne peut maintenir littéralement, on l’interprète dans le sens allégorique; et le reste est livré au silence et à l’oubli bien intentionnés.

LE PRINCE. – Oui, les bonnes adaptations se produisent. En vue de mes publications, j’observe notre littérature ecclésiastique. Ainsi déjà, dans deux journaux, j’ai eu le plaisir de lire que le christianisme condamne absolument la guerre.

LE GÉNÉRAL. – Allons donc! Impossible.

LE PRINCE. – Moi-même, je n’en croyais pas mes yeux. Mais je puis faire la preuve.

L’HOMME POLITIQUE (au Général). – Vous voyez! Pourtant, il n’y a pas là de quoi vous tourmenter. Votre affaire, c’est l’action, et non l’art de bien dire. Amour-propre professionnel et vanité, n’est-ce pas? Cela ne vaut rien. Mais, en pratique, je le répète, les choses, pour vous, demeurent telles qu’autrefois. Quoique, après avoir pendant trente ans empêché tout le monde de respirer, le système militariste doive maintenant disparaître, la force armée subsiste jusqu’à un certain point; et tant qu’elle sera admise, c’est-à-dire reconnue indispensable, on exigera d’elle les mêmes qualités que dans le passé.

LE GÉNÉRAL. – Mais c’est vouloir traire une vache morte. D’où viendront ces indispensables qualités militaires, puisque la première, sans laquelle aucune autre n’existe, c’est la force morale, qui repose sur la foi dans la sainteté de son œuvre? Comment cela sera-t-il possible alors que la guerre est réputée crime et désastre, supportable seulement à la dernière extrémité?

L’HOMME POLITIQUE. – Mais on ne demande pas aux gens de guerre de faire un tel aveu. Qu’ils se croient supérieurs aux autres, personne n’en prendra ombrage. On vient de vous expliquer que le prince de Lusignan fut laissé libre de se considérer comme le roi de Chypre, pourvu qu’il ne nous demandât pas de lui payer du vin de Chypre. Ne touchez pas à nos poches plus qu’il ne faut et soyez à vos propres yeux le sel de la terre et l’ornement de l’humanité! Qui vous en empêche?

LE GÉNÉRAL. – « Soyez à vos propres yeux »!….. Est-ce que nous parlons de la lune? Est-ce dans le vide de Torricelli que vous garderez les soldats afin de les protéger contre toute influence étrangère? Et cela à notre époque de service militaire universel, de service d’une durée restreinte, et de journaux à bon marché! Non, la question est trop simple dès que le service militaire est devenu obligatoire pour tous et pour chacun. Dès que, dans toute la société, en commençant par les représentants de l’État, comme vous, par exemple, s’établit une nouvelle opinion opposée à la guerre, cette opinion doit, fatalement, s’emparer de l’esprit de l’armée. Si la masse du public, après l’autorité, se met à considérer le service militaire comme un mal inévitable provisoirement, alors, et en premier lieu, on ne verra plus personne choisir de plein gré et pour toute la vie la profession militaire, excepté les rebuts de la nature qui ne savent plus que devenir. Ensuite, tous ceux qui, contre leur désir, seront obligés de subir le service militaire à temps, le subiront avec les sentiments que les galériens, attachés à leur brouette, ont pour leurs chaînes. Bonnes conditions, n’est-ce pas! pour parler des vertus militaires et de l’esprit guerrier!

M. Z… – J’ai toujours été persuadé qu’après l’introduction du service militaire universel, ce ne serait plus, pour la suppression de l’armée et des divers états séparés, qu’une affaire de temps et d’un temps pas très prolongé, vu l’allure accélérée avec laquelle marche maintenant l’histoire.

LE GÉNÉRAL. – Vous avez peut-être raison.

LE PRINCE. – Je dirai même que certainement vous avez raison, quoique, jusqu’à présent, l’idée ne m’en fût pas venue de cette manière. Mais enfin, c’est superbe. Pensez donc seulement à ceci: le militarisme engendre, comme sa suprême expression, le service militaire universel obligatoire; et, par là, précisément, il entraîne la ruine non seulement du militarisme le plus moderne, mais aussi des anciens fondements de l’organisation militaire. C’est merveilleux!

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Texte entier · 8 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library