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The ConsciousLibrary

Capítulo 56 de 63

III · 3

M. Z… – Donc, selon vous, il suffirait que les gens qui sont bons deviennent encore meilleurs pour que les mauvais perdent leur méchanceté, en attendant finalement de devenir bons eux aussi?

LA DAME. – Il me semble qu’en effet c’est cela.

M. Z… – Avez-vous eu quelquefois l’occasion de voir la bonté d’un homme bon rendre bon un homme mauvais ou, simplement, le rendre moins mauvais?

LA DAME. – Non, à dire vrai, je n’ai pas eu cette occasion, et je n’ai pas non plus entendu raconter que d’autres personnes l’aient eue… Mais, attendez… Ce que vous venez de dire approche, il me semble, de ce dont vous parliez avant-hier avec le Prince: que le Christ lui-même ne put, malgré toute Sa bonté, rien faire de bon de l’âme de Judas Iskariote ou du mauvais larron. Là-dessus, la réponse appartient au Prince. Souvenez-vous-en quand il arrivera.

M. Z… Comme je ne le prends pas pour l’Antéchrist, je ne suis pas assuré de son arrivée, et encore moins des ressources de son esprit théologique. Alors, afin que notre entretien ne s’alourdisse pas d’une question non résolue, je présente la réponse que devrait faire le Prince, d’après son point de vue. Pourquoi le Christ n’a-t-Il pas régénéré par sa bonté les âmes mauvaises de Judas et Cie? – Simplement parce que l’époque était trop enténébrée et parce que trop peu d’âmes se tenaient à la hauteur du progrès moral où se fait sentir la force intime de la vérité. Judas et Cie étaient encore trop peu « développés ». Mais le Christ lui-même a dit à Ses disciples: « Les œuvres que J’accomplis, vous les accomplirez aussi, et même de plus grandes. » C’est-à-dire ceci: au degré supérieur de développement moral dans l’humanité, degré atteint aujourd’hui, les vrais disciples du Christ peuvent, par la puissance de leur mansuétude et de la non-résistance au mal, accomplir des prodiges moraux plus grands que ceux qui étaient possibles il y a dix-huit siècles…

LE GÉNÉRAL. – Permettez! permettez! S’ils sont capables de les accomplir, pourquoi ne le font-ils pas? Ou bien, avez-vous vu ces nouveaux prodiges? Voyez notre Prince: maintenant, « après dix-huit siècles pendant lesquels s’est poursuivi le progrès moral de la conscience chrétienne, il est absolument incapable de dissiper les ténèbres de mon âme. Le cannibale que j’étais avant de l’avoir rencontré, je le suis encore de même qu’autrefois. Après Dieu et après la Russie, ce que j’aime le plus dans ce monde, c’est l’œuvre militaire en général, et l’artillerie en particulier. Et, cependant, des partisans de la non-résistance, j’en ai rencontré beaucoup d’autres que notre Prince et mieux équilibrés que lui.

M. Z… – Maintenant, pourquoi en resterions-nous à une question personnelle? Qu’est-ce que vous désirez de moi? Je vous ai offert, en faveur de notre contradicteur absent, un texte évangélique qu’il avait oublié, mais ensuite,

– Est-ce raisonnable ou non – Je ne suis pas responsable du songe d’autrui.

LA DAME. – Eh bien! je prendrai la défense du Prince. S’il avait voulu faire preuve de sagesse, il aurait ainsi répondu au Général: – Ceux de mon opinion avec lesquels vous vous êtes rencontré, et moi-même, nous nous considérons comme les vrais disciples du Christ, seulement à cause de la tendance de nos pensées et de notre conduite, et non point parce due nous nous attribuons une grande force. Mais, certainement, il y a quelque part, ou il y aura bientôt, des chrétiens plus parfaits que nous. Ceux-là sauraient percer votre muraille de ténèbres.

M. Z… – Pratiquement, cette réponse serait commode, puisqu’elle ferait appel à une juridiction inconnue. Mais, en somme, cela n’est pas sérieux. Supposons qu’ils disent, comme ils doivent dire: – Nous ne pouvons rien faire qui soit supérieur, ni égal, ni même inférieur à ce que le Christ a fait. – En bonne logique, que resterait-il à conclure d’un tel aveu?

LE GÉNÉRAL. – Seulement ceci, je pense: que les paroles du Christ: « vous ferez ce que J’ai fait, et plus encore » s’adressaient non pas à ces messieurs, mais à quelque autre personne qui ne leur ressemblait pas du tout.

LA DAME. – Mais on peut s’imaginer un homme appliquant jusqu’au bout le précepte du Christ sur l’amour des ennemis et sur le pardon des offenses. Alors, il recevrait du Christ la puissance de transformer par sa douceur les âmes mauvaises et de les rendre bonnes.

M. Z… – L’expérience a été faite, il n’y a pas si longtemps. Elle n’a pas réussi; et même elle a tourné au rebours de ce que vous supposez. Il y avait un homme qui ne connaissait pas de limites à sa mansuétude et qui non seulement pardonnait toutes les offenses, mais répondait à chaque nouvelle scélératesse par de nouveaux et plus grands bienfaits. Qu’est-ce qui en résulta? Parvint-il à ébranler l’âme de son ennemi et à le régénérer moralement? Hélas! Il ne fit qu’endurcir le scélérat, dans les mains duquel il périt d’une manière lamentable.

LA DAME. – De quoi donc parlez-vous? De quel homme s’agit-il? Où et quand a-t-il vécu?

M. Z… – À Pétersbourg; et il n’y a pas très longtemps. Je pensais que vous le connaissiez. C’était le chambellan Delarue.

LA DAME. – Jamais je n’ai entendu parler de lui et je crois pouvoir me flatter de connaître tout Pétersbourg sur le bout du doigt.

L’HOMME POLITIQUE. – Moi non plus je ne me rappelle rien à ce sujet. Quelle est donc l’histoire de ce chambellan?

M. Z… – Elle est supérieurement exposée dans une poésie inédite d’Alexis Tolstoï.

LA DAME. – Inédite? Alors, c’est bien une farce. Pourquoi mêlez-vous cela à notre conversation si sérieuse?

M. Z… – Quoique la forme ait le caractère d’une farce, il s’agit cependant d’une chose très sérieuse, je vous assure, et qui, point capital, a un fondement pratique et véridique. D’ailleurs, le rapport réel entre la bonté et la méchanceté dans la vie humaine est représenté par ces vers facétieux beaucoup mieux que je ne pourrais le représenter sur le ton grave de ma prose. Quand les héros des grands romans universels qui, sérieusement et avec art, labourent l’humus de la psychologie, seront devenus de simples souvenirs littéraires bons pour les érudits, cette farce, qui, avec ses traits d’une caricature féroce, touche à la souterraine profondeur de la question morale, conservera, j’en suis très sûr, toute sa vérité artistique et philosophique.

LA DAME. – Eh bien, je n’ai pas confiance dans vos paradoxes. Vous êtes possédé de l’esprit de contradiction; et, à dessein, vous bravez toujours l’opinion publique.

M. Z… – Probablement, je la « braverais » si elle existait. Mais, tout de même, je vous dirai l’histoire du chambellan Delarue, puisque vous ne la connaissez pas et puisque je la sais par cœur:

L’infâme scélérat enfonça son poignard Dans la poitrine de Delarue. Celui-ci, retirant son chapeau, dit d’un ton courtois : « Je vous rends grâces. » Alors, dans le côté gauche pénétra l’horrible poignard Du meurtrier. Et Delarue dit : « Comme votre poignard »Est beau ! » Alors, l’assassin, se tournant vers le côté droit, Y fit une blessure. Delarue se contenta de le menacer à peine, D’un sourire malin. Ensuite, l’assassin le perça de coups Par tout le corps. Delarue : « Je vous prie de venir prendre une tasse de thé » À trois heures. » Le meurtrier, la face contre terre, pleurant en abondance, Tremblait comme une feuille. Delarue « Ah ! Relevez-vous, pour l’amour de Dieu ! » Ici, le parquet est sale. » Mais, sans force, l’âme angoissée, Le meurtrier pleurait. Tendant les mains, Delarue dit : » Je ne prévoyais pas ! » Est-ce possible ? Comment ? Pleurer de la sorte, » Pour une bagatelle ! » Par mes démarches, je vous procurerai, cher Monsieur, » Une bonne rente. » On vous donnera l’écharpe de l’ordre de Stanislas, » Pour servir d’exemple. » J’ai le droit de donner des conseils aux autorités : » Je suis chambellan.

» Voulez-vous épouser ma fille Dounia ? » Dans ce but, je vous compterai, en billets de banque, » Cent mille roubles. » Pour le moment, voici mon portrait comme souvenir, » En signe d’amitié. » Je n’ai pas eu le temps de le faire encadrer – » Acceptez-le tel qu’il est. » Alors, le visage du meurtrier devint caustique Et même plus piquant que le poivre. Hélas ! Son âme dépravée Ne rend pas le bien pour le mal. La médiocrité inquiète les esprits élevés. Les ténèbres ont peur de la lumière. Pardonner l’offre du portrait, l’assassin le peut ; Mais d’une rente, – non. La flamme de l’envie le brûle Si ardemment, Qu’à peine a-t-il revêtu l’écharpe de Stanislas, Il plonge son poignard dans le poison Et, avec prudence, s’approchant furtivement de Delarue, Le poignarde dans le dos. Delarue gît sur le parquet, empêché par d’horribles douleurs De se tenir sur son fauteuil. L’assassin monte à l’entresol Et séduit Dounia. Il s’enfuit à Tambov, où il devint gouverneur, Très aimé. Ensuite Moscou le connut sénateur zélé, Honoré de tout le monde. Enfin, il devint membre du Conseil, En peu de temps. Quel exemple nous fournit cette histoire Et quelle leçon !

LA DAME. – Ah! comme c’est joli et imprévu!

L’HOMME POLITIQUE. – En effet, excellent. « Je vous compterai en billets de banque, » – merveilleux. « Pardonner l’offre d’une rente – non! » et « il s’enfuit à Tambov », – deux vrais coups de maître! [6].

M. Z… – Mais quelle véracité! vous le voyez. Delarue n’est pas la « vertu épurée », qui ne se rencontre pas dans la réalité naturelle. C’est un homme vivant, qui a les humaines faiblesses, – et l’ostentation (« je suis chambellan! ») et l’avidité (cent mille roubles de provision). Sa fantastique impénétrabilité au poignard du scélérat n’est que le clair symbole de sa bonté sans limites, supérieure et même insensible à toutes les offenses; ce qui se rencontre, bien que très rarement. Delarue n’est pas la personnification de la vertu: c’est l’homme naturellement bon, en qui la bonté du cœur a vaincu les mauvais instincts et les a repoussés à la surface de l’âme, sous la forme d’inoffensives faiblesses. De même, le « scélérat » n’est pas du tout le simple extrait du vice, mais l’ordinaire mélange des bons et des mauvais instincts. Chez lui, le mal de l’envie siégeait dans les profondeurs mêmes de l’âme et a repoussé tout le bon à l’épiderme de l’âme, si l’on peut dire; et, là, alors, la bonté a pris la forme de la sensibilité vivante mais superficielle. Quand, à une série d’offenses atroces, Delarue répond par des paroles courtoises et par l’invitation à prendre une tasse de thé, ces témoignages de bonne éducation éveillent la sensibilité de l’épiderme moral chez le scélérat, qui, alors, se livre au repentir le plus expansif. Quand la politesse du chambellan devient le cordial intérêt de l’homme vraiment bon, qui, envers son ennemi, rend le bien pour le mal, non seulement en apparence, par la courtoisie des paroles et des gestes, mais le bien réel et vivant, sous la forme d’un secours pratique; – quand Delarue intervient dans les conditions d’existence du scélérat et se montre prêt à partager avec lui sa fortune, à lui assurer des arrangements domestiques et même à partager avec lui le bonheur familial, – alors cette bonté active, pénétrant les couches plus cachées de l’être moral du scélérat, en dévoile l’insignifiance, et, enfin, atteignant le fond de l’âme, éveille là le crocodile de l’envie. Cette envie ne s’adresse pas à la bonté de Delarue – car le scélérat peut être bon – d’ailleurs n’a-t-il pas senti sa propre bonté quand « il sanglota avec le tourment du cœur »? Non, il envie précisément l’inaccessible, absolu et simple sérieux de cette bonté:

Le meurtrier peut pardonner l’offre du portrait, ____Mais non pas l’offre d’une rente.

Est-ce que cela n’est pas réel? Est-ce que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie réelle? La seule humidité de la pluie vivifiante fait naître les forces salutaires dans les plantes médicinales; – de même se développe le poison des herbes vénéneuses. À la fin des fins, le bienfait actif augmente le bien dans le bien – et le mal dans le mal. Devons-nous alors, et même avons-nous le droit, toujours et sans distinction, d’abandonner notre volonté à nos bons sentiments? Peut-on louer les parents qui, avec zèle, vident de bons entonnoirs sur les herbes vénéneuses d’un jardin où se promènent leurs enfants? Comment a été perdue Dounia? Je vous le demande.

LE GÉNÉRAL. – C’est exact! Si Delarue avait passablement serré le cou du scélérat à la porte de la maison, celui-ci ne serait pas monté à l’entresol.

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III · 3 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library