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The ConsciousLibrary

Capítulo 47 de 63

II · 1

L’HOMME POLITIQUE. – Depuis longtemps, j’ai remarqué une chose bizarre: les gens qui ont la marotte d’une espèce de morale supérieure n’arrivent jamais à posséder la plus simple et la plus nécessaire vertu et même, suivant moi, l’unique vertu nécessaire, c’est-à-dire la politesse. Aussi, avons-nous lieu de remercier le Créateur de ce qu’il y a, relativement, si peu de personnes attachées à cette idée de morale supérieure – je dis idée, parce que je n’en ai jamais rencontré la réalité et parce que je n’ai aucune raison de croire à l’existence d’une chose pareille.

LA DAME. – Ce n’est pas nouveau. Mais ce que vous dites de la politesse est vrai. En attendant que vienne le sujet en question[1], essayez donc de démontrer que la politesse est la seule vertu nécessaire. Démontrez sans insister; ainsi que, dans un orchestre, on essaie les instruments avant de commencer l’ouverture.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, c’est cela; lorsque les sonorités sont isolées. Cette monotonie va s’imposer, puisque, jusqu’à l’arrivée du Prince, presque personne n’entreprendrait de soutenir l’autre opinion et que, ensuite, devant lui, parler de la politesse serait insuffisamment poli.

LA DAME. – C’est certain. Et, maintenant, vos preuves?

L’HOMME POLITIQUE. – Vous admettez, je pense, qu’on peut très bien vivre dans une société où ne se rencontre pas un seul homme chaste, ni un seul homme désintéressé, ni un seul homme capable d’abnégation. Moi, du moins, j’ai toujours tiré bon parti de ces compagnies-là.

LA DAME. – Par exemple, à Monte-Carle?

L’HOMME POLITIQUE. – À Monte-Carle et dans tous autres lieux. Nulle part on ne ressent la nécessité d’avoir près de soi quelques représentants ni même un seul représentant de la vertu supérieure. Par contre, essayez donc un peu de vivre dans une société où pas un homme ne serait poli.

LE GÉNÉRAL. – Je ne sais de quelles sociétés vous voulez parier; mais dans les campagnes de Khiva et de Turquie on aurait eu probablement de la peine à se passer des vertus autres que la politesse.

L’HOMME POLITIQUE. – Vous pourriez même dire que pour les voyageurs qui parcourent le centre de l’Afrique la seule politesse ne suffirait pas. Mais je parle de la vie régulière et journalière qu’on mène parmi des hommes cultivés. Là, aucun besoin d’aucune vertu supérieure, ni de ce qui s’appelle le christianisme. (À M. Z…): Vous hochez la tête?

M. Z… – Je songe à un triste évènement que j’ai appris ces jours derniers.

LA DAME. – À quoi donc?

M. Z… – Mon ami N… est mort subitement.

LE GÉNÉRAL. – Le célèbre romancier?

M. Z… – Lui-même.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, à propos de sa mort, les journaux se sont exprimés d’une manière assez obscure.

M. Z… – Obscure, c’est le mot.

LA DAME. – Mais pourquoi y songez-vous précisément à cette minute? Serait-il mort par l’effet de l’impolitesse de quelqu’un envers lui?

M. Z… – Au contraire, il a été victime de son excessive et propre politesse.

LE GÉNÉRAL. – Parmi nous, là-dessus, l’accord ne serait pas unanime.

LA DAME. – Racontez l’histoire, si c’est possible.

M. Z… – Elle n’a rien qu’on doive dissimuler. Lui aussi, mon ami pensait que la politesse est, non pas l’unique vertu, mais, en tout cas, l’indispensable premier degré de la moralité sociale. Il se croyait obligé d’en accomplir toutes les prescriptions, et de la manière la plus rigoureuse. Parmi ces devoirs, il s’était imposé le suivant: lire toutes les lettres qu’il recevait, même celles que lui adressaient des personnes inconnues, et, de même, tous les livres et toutes les brochures dont on l’invitait à rendre compte; répondre à chaque lettre et rédiger tous les comptes rendus demandés; se conformer soigneusement, en général, à toutes les sollicitations qui lui étaient faites et accomplir toutes les démarches qu’on attendait de lui. De cette façon, il passait toute sa journée à se fatiguer pour les affaires des autres et n’avait que la nuit pour s’occuper des siennes. En outre, toutes les invitations, il les acceptait; et il recevait tous les visiteurs, qui encombraient son domicile. Quand mon ami était jeune et pouvait facilement supporter les boissons fortes, cette vie de galérien, qu’il s’était faite par politesse, l’accablait sans toutefois l’enfoncer dans la tragédie: le vin lui procurait de la gaîté et le sauvait du désespoir. Il lui était arrivé de vouloir se pendre et déjà il s’était saisi d’une corde, mais il l’avait lâchée pour la bouteille; et une fois que celle-ci l’avait enivré, il tirait sa chaîne avec un nouveau courage. Mais il était d’un tempérament délicat; aussi, lorsqu’il eut quarante-cinq ans, nécessité lui fut de renoncer aux boissons fortes. Avec le régime de la sobriété, sa vie de galérien lui parut un enfer; et maintenant on m’annonce qu’il s’est suicidé.

LA DAME. – Allons donc! Pour unique motif de politesse? Tout simplement, il était fou.

M. Z… – Bien sûr, il avait perdu l’équilibre de son âme, mais je pense que le mot « simplement » est le moins exact.

LE GÉNÉRAL. – En effet, j’ai vu des cas de folie qui rendent fous les gens qui les étudient de près. Non, ce n’est pas si simple.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais enfin, évidemment, ici la politesse n’est pas en question. Pas plus que le trône d’Espagne n’était responsable de la folie du conseiller titulaire Popritschine[2], l’obligation de la politesse n’a joué un rôle dans la folie de votre ami.

M. Z… – Naturellement, je ne suis pas ennemi de la politesse, mais je refuse de l’élever au rang de règle absolue.

L’HOMME POLITIQUE. – Une règle absolue, de même que n’importe quelle chose absolue, cela c’est seulement une invention de gens qui n’ont pas le sens commun ni le sentiment de la réalité vivante. Je n’admets aucunes règles absolues; j’admets seulement des règles indispensables. Par exemple, je sais très bien que si je n’observe pas la règle de la propreté, je me dégoûterai moi-même et je dégoûterai autrui. Comme je ne désire pas éprouver ni provoquer des sensations désagréables, je m’astreins inviolablement chaque jour à me laver, à changer de linge, etc. Je n’accepte pas cette obligation à titre d’usage admis par les autres et par moi-même, ou parce qu’elle a quelque chose de sacré et qu’on ne peut l’enfreindre sans pécher. C’est simplement parce que l’infraction dont il s’agit deviendrait, ipso facto, une incommodité matérielle. Tout à fait de la même manière j’envisage en général la politesse, dont, positivement, la propreté est une partie. Pour moi, ainsi que pour les autres, il est beaucoup plus commode d’observer que de violer les lois de la politesse; donc, je m’y conforme. Franchement, voyons, s’imaginer, comme l’a fait votre ami, que la politesse exigeait de lui qu’il répondit à toutes les lettres et à toutes les sollicitations, sans tenir compte des commodités ni des convenances – cela n’est pas la politesse, mais un absurde sacrifice de soi-même.

M. Z… – Le scrupule développé sans mesure a dégénéré chez lui en une manie funeste.

LA DAME. – C’est effroyable de songer qu’un homme ait pu périr par suite d’une telle stupidité. Est-ce que vous ne pouviez pas lui faire entendre raison?

M. Z… – Je m’y suis efforcé de toute manière. J’avais même le très énergique concours d’un pèlerin du mont Athos, à moitié fou mais bien remarquable. Mon ami l’estimait beaucoup et le consultait souvent sur les affaires spirituelles. Cet homme, du premier coup, aperçut où était la racine du mal. Je connais parfaitement ce voyageur; et parfois il m’est arrivé d’assister à leurs entretiens. Quand mon ami commençait à lui communiquer ses doutes sur une question de morale – avait-il eu raison en telle chose? n’avait-il pas eu tort en telle autre? – aussitôt Varsonophii l’interrompait: – « Oh! Pourquoi te désoles-tu de tes péchés? Laisse cela, c’est inutile. Écoute-moi donc: pèche cinq cent trente-neuf fois par jour, pourvu que tu n’en aies pas de regret. Voilà l’essentiel. En effet, pécher et se repentir, n’importe qui peut le faire; mais, toi, ne le regrette jamais. Si le péché est un mal, c’est un mal de s’en souvenir, ce qui équivaut à avoir de la rancune, et ce que personne n’approuve. Il n’y a rien de pire que d’avoir de la rancune, c’est-à-dire de se rappeler ses péchés. Mieux vaut pour toi te souvenir du mal que les autres te font. C’est un procédé avantageux; car ainsi tu seras sur tes gardes. Le mal que tu fais, oublie d’y penser, afin qu’il n’en reste rien. Il n’y a qu’un seul péché mortel: la tristesse, parce qu’elle engendre le désespoir. Le désespoir n’est pas à proprement parler un péché, mais c’est la mort spirituelle elle-même. Ensuite, qu’y a-t-il encore en fait d’autres péchés? L’ivrognerie? Qu’est-ce que c’est? Un homme raisonnable boit en proportion de ce qu’il peut absorber; il ne boit pas au-delà de sa capacité; mais un fou s’enivre avec de l’eau de source, et cela prouve que la violence n’est pas dans le vin mais dans la folie. D’antres, par folie, se brûlent avec de l’eau-de-vie, et se noircissent non pas seulement à l’intérieur mais aussi au dehors; et ils projettent de petites flammes – je l’ai constaté de mes propres yeux. On ne sait plus de quel péché accuser l’homme de qui sortent les flammes de la Géhenne. En ce qui concerne les diverses infractions au septième commandement, je dis, la main sur la conscience: il est difficile de juger, mais absolument impossible de louer. Bien entendu, je ne recommande pas. Certainement c’est un plaisir pénétrant, mais, en fin de compte, il produit la tristesse et il abrège la vie. Si tu ne me crois pas, regarde au moins ce qu’a écrit là-dessus un savant docteur allemand. – Et Varsonophii tira d’un rayon un livre d’aspect ancien et commença à le feuilleter. – Rien que le titre a de la valeur. Ma-cro-bi-otique, de Hu-fland. Regarde ici, page 176… – Et, en faisant des pauses, il lut en entier la page où l’auteur allemand expose les inconvénients de dépenser sans mesure les forces de la vie. – Tu vois. Est-ce le fait d’un homme raisonnable de s’épuiser de la sorte? Naturellement, dans l’absurde jeunesse, on ne connaît pas la valeur des choses; mais, ensuite, elles nous deviennent chères. Se rappeler tout son passé et le déplorer en disant: – Pourquoi ai-je perdu mon innocence, la pureté de mon âme et de mon cœur? – cela, je t’assure, cela est pure stupidité, et revient à faire le bouffon du diable. Il a lieu d’être flatté de ce que ton âme ne voie plus rien en avant ni en haut et que, tout entière, elle se débatte dans la boue. Voici mon conseil: quand le diable commence à te troubler par cette pensée de désespoir, crache par terre et essuie avec le pied, en disant: – Voici tous mes graves péchés; ils ne sont pas très importants pour moi. – N’aie pas peur. il reculera. Je parle par expérience. Et ensuite, quelles sont tes autres iniquités? Je ne m’imagine pas que tu te mettes à voler. Et si tu as volé – petit malheur: maintenant, tout le monde vole. Ne te préoccupe donc pas de ces bagatelles, mais, uniquement, tiens-toi en garde contre la tristesse seule. Quand s’éveille la pensée de tes fautes, lorsque tu te mets à te demander: – N’ai-je pas offensé quelqu’un de quelque manière? – alors va au théâtre ou dans quelque compagnie joyeuse, ou lis un peu les journaux des histrions. Enfin, tu veux absolument de moi des règles; en voici une pour ton usage: sois ferme dans la foi, non par crainte du péché, mais parce qu’un homme intelligent goûte beaucoup de satisfaction à vivre avec Dieu; sans Dieu la vie est abominable. Approfondis la parole de Dieu. La lire avec discernement, ne fût-ce qu’un verset, cela vaut autant que de donner un rouble. Chaque jour, prie une ou deux fois, avec sentiment. Bien sûr, tu n’oublies pas de te laver; eh bien, pour l’âme, une sincère prière vaut mieux que n’importe quel savon. Pour ton estomac et les autres organes intérieurs, pratique le jeûne; maintenant, tous les docteurs conseillent le jeûne aux quadragénaires. Ne le soucie pas des affaires des autres et ne t’occupe pas de bienfaisance quand tu as de la besogne. Sur ton chemin, donne aux pauvres, sans compter. Ne compte pas non plus pour donner aux églises et aux monastères. Le contrôle céleste en fait l’addition. Ainsi tu posséderas la santé de l’âme et du corps. Des hypocrites, de n’importe quel genre, aiment à se glisser dans l’âme d’autrui, parce que la leur est vide: abstiens-toi de leur parler. » – De tels discours exerçaient une bonne influence sur mon ami, mais ils ne parvinrent pas complètement à chasser le limon des impressions opprimantes. Dans les derniers temps, les relations devinrent rares entre lui et Varsonophii.

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II · 1 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library