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The ConsciousLibrary

Capítulo 45 de 63

I · 7

LE PRINCE. – Oui; je demande comment la guerre peut être une chose « grande, honnête et sainte » quand il apparaît, par vos propres paroles, qu’elle se réduit à une lutte de brigands avec d’autres brigands!

LE GÉNÉRAL. – Ah! voilà donc de quoi il s’agit! Une lutte de brigands contre d’autres brigands. Soit; mais les autres sont d’une espèce toute différente. Pensez-vous effectivement que piller par aventure ce soit la même chose que de griller un petit enfant sur des charbons, devant les yeux de sa mère? C’est à mon tour de vous interroger. Ma conscience est si tranquille au sujet de cette affaire, que parfois, maintenant, et de toute mon âme, je regrette de n’être pas mort moi-même après avoir commandé la dernière salve. Je suis absolument certain que si j’étais mort en cet instant, j’aurais été, tout droit, conduit devant le Tout-Puissant avec mes trente-sept cosaques tués et que nous posséderions notre place dans le paradis, à celle du bon larron de l’Évangile. Ce n’est pas pour rien, n’est-ce pas, qu’il figure dans l’Évangile.

LE PRINCE. – Soit. Mais, certainement, vous ne trouverez pas dans l’Évangile ceci: qu’au bon larron peuvent seuls être assimilés les gens de notre pays et de notre croyance et non pas aussi les gens d’autre nationalité ou d’autre religion.

LE GÉNÉRAL. – Pourquoi me calomniez-vous comme si j’étais mort? Dans cette affaire, quand est-ce que j’ai distingué la nationalité et la religion? Est-ce que les Arméniens sont mes compatriotes et mes coreligionnaires? Et est-ce que j’avais demandé quelle était la foi ou la race de cette engeance diabolique que je dispersais par la mitraille?

LE PRINCE. – Mais vous ne parvenez pas à vous rappeler que cette engeance, si diabolique fût-elle, était composée de créatures humaines; et qu’en tout homme il y a le bien et le mal; et que n’importe quels voleur, cosaque ou bachi-bouzouk, peut être reconnu pour le bon larron de l’Évangile.

LE GÉNÉRAL. – Mettez-vous donc d’accord avec vous-même. Tantôt vous disiez qu’un homme méchant est une bête sauvage, irresponsable; et, maintenant, le bachi-bouzouk qui grille les petits enfants petit être considéré comme le bon larron de l’Évangile. Et tout cela uniquement afin qu’en aucune façon on n’oppose un doigt au mal! Or, j’estime que le fait intéressant ce n’est pas de savoir si, en tout homme, il y a un principe de bien et un principe de mal, mais lequel des deux doit prévaloir. Peu importe qu’avec un jus quelconque de la vigne on puisse faire du vin et du vinaigre; l’essentiel est de savoir si cette bouteille contient du vin ou du vinaigre. Si c’est du vinaigre et que je me mette à en boire des verres et à en régaler quelqu’un, alors, par cette sagesse, je ne rendrai pas d’autre service que d’abîmer l’estomac. Tous les hommes sont frères. Très bien. J’en suis enchanté. Et ensuite? Les frères sont différents entre eux. N’ai-je pas besoin de savoir lequel de mes frères est Caïn ou Abel? Et si, sous mes yeux, mon frère Caïn fustige cruellement mon frère Abel et que, parce que je ne suis pas indifférent à l’égard de mes frères, je frappe Caïn pour le corriger de son insolence, soudain vous me reprochez de méconnaître la fraternité. Je me rappelle très bien pourquoi je suis intervenu, et si je ne me l’étais pas rappelé, alors, tranquillement, j’aurais pu m’abstenir.

LA DAME. – N’en résulte-t-il pas ce dilemme: ou s’abstenir, ou frapper?

LE GÉNÉRAL. – En pareil cas, on voit rarement un troisième parti à prendre. Vous, vous avez proposé d’adresser à Dieu une prière afin qu’il intervienne directement, c’est-à-dire que, d’une manière instantanée, son bras droit ramène à la raison n’importe quel fils du diable; puis, vous-même, je crois, vous avez répudié ce moyen. Or, je dis que, dans tous les cas, ce moyen est bon; mais qu’il ne peut par lui-même remplacer aucun acte. Les gens pieux font une prière avant leur dîner, mais ils mâchent eux-mêmes, avec leurs mâchoires. Aussi, je ne me suis pas abstenu de prier quand j’ai donné à mon artillerie à cheval l’ordre de faire feu.

LE PRINCE. – Une telle prière est une dérision des choses saintes, certainement. Le devoir, ce n’est pas de prier Dieu, mais d’agir selon la volonté de Dieu.

LE GÉNÉRAL. – Qu’est-ce que cela veut dire?

LE PRINCE. – Celui qui, réellement, est animé de l’esprit évangélique, trouvera en soi, quand ce sera nécessaire, la faculté, avec les mots et les gestes, d’agir, par toute son attitude, sur son malheureux frère enténébré que pousse le désir du meurtre ou de quelque autre action coupable. Il saura produire sur lui une impression assez forte pour lui dévoiler d’un seul coup l’erreur et le décider à sortir de la mauvaise voie.

LE GÉNÉRAL. – Ô saints de Dieu! Ainsi, en face de ces bachi-bouzouks qui grillent les petits garçons, j’aurais dû, selon vous, me mettre à faire des gestes touchants et à prononcer de touchantes paroles?

M. Z… – À la longue distance où vous vous trouviez les uns des autres, et aussi étant donnée votre réciproque ignorance des langues, les paroles, permettez-moi de le penser, eussent été complètement hors de place. Quant aux gestes propres à produire une troublante impression, en pareille circonstance, j’avoue que je ne conçois rien de mieux que des décharges de mitraille.

LA DAME. – Réellement, dans quelle langue et à l’aide de quels instruments le Général se serait-il expliqué avec les bachi-bouzouks?

LA PRINCE. – Je n’ai pas dit du tout qu’on pouvait, par la manière évangélique, produire un effet sur les bachi-bouzouks. J’ai dit seulement que l’homme rempli du véritable esprit évangélique trouverait, en telle occasion comme en toute autre, la possibilité d’éveiller dans les âmes enténébrées ce bien qui se cache au fond de toute créature humaine.

M. Z… – Réellement, vous pensez ainsi?

LE PRINCE. – Sans avoir le moindre doute.

M. Z… – Eh bien! alors, pensez-vous que le Christ ait été suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique? Ou non?

LE PRINCE. – Qu’est-ce que signifie cette question-là?

M. Z… Voici ce que je voudrais savoir: pourquoi le Christ n’a-t-il pas employé la force de l’esprit évangélique à éveiller le bien caché dans les âmes de Judas, de Hérode, des grands prêtres juifs et enfin de ce mauvais larron qu’on oublie tout à fait, d’ordinaire, quand on parle de son bon compagnon? Là, cependant, il n’y a aucune difficulté insurmontable, au point de vue chrétien positif. Mais, de deux choses vous devez abandonner l’une: soit votre habitude d’alléguer le Christ et l’Évangile comme la plus haute autorité; soit votre optimisme moral. Car vous ne pouvez pas vous servir du troisième moyen, assez souvent employé, qui consiste à nier le fait évangélique lui-même comme l’invention la plus tardive ou comme une explication des prêtres. Vous avez beau, pour votre théorie, défigurer et mutiler le texte des quatre évangiles: ce qu’il contient d’essentiel à notre discussion demeure incontestable. C’est que le Christ a souffert la cruelle persécution et la mort, en raison de la haine que Lui portaient Ses ennemis. Qu’Il soit resté moralement au-dessus de tout cela, qu’Il n’ait pas voulu résister et qu’Il leur ait pardonné, on le comprend de votre point de vue comme du mien. Mais pourquoi donc, pardonnant à Ses ennemis, n’a-t-Il pas (pour employer votre langage) délivré leurs âmes des affreuses ténèbres dans lesquelles elles se trouvaient? Pourquoi n’a-t-Il pas vaincu leur méchanceté par la force de Sa douceur? Pourquoi n’a-t-Il pas éveillé le bien qui dormait en eux, éclairé et régénéré leur esprit? Bref, pourquoi n’a-t-Il pas agi sur Judas, sur Hérode, sur les grands prêtres juifs comme Il a agi sur le seul bon larron? Donc, de nouveau: ou bien Il ne le pouvait pas, ou bien Il ne le voulait pas. Dans les deux cas, on doit, suivant vous, conclure qu’Il n’était pas suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique. Puisque, si je ne me trompe, nous parlons de l’Évangile du Christ et non de quelque autre, vous voilà conduit à dire que le Christ n’était pas assez pénétré du véritable esprit chrétien; et là-dessus je vous fais mes compliments.

LE PRINCE. – Oh! je n’essaierai pas de rivaliser avec vous en fait d’escrime verbale, pas plus que je ne m’escrimerais avec le Général à propos des épées chrétiennes… (À cet instant, le Prince s’est levé de son siège et a, évidemment, voulu dire quelque chose de très fort afin, d’un seul coup, sans escrime, de terrasser l’adversaire; mais du clocher voisin on entend sonner sept heures.)

LA DAME. – L’heure du dîner! Et on ne peut terminer précipitamment une telle discussion. Après le dîner, nous avons notre partie de vint[7]. Mais demain absolument, absolument, nous reprendrons cet entretien. (À l’homme politique:) Vous acceptez?

L’HOMME POLITIQUE. – Comment? Continuer cet entretien? Moi qui me réjouissais de voir se terminer une discussion qui a pris décidément la spécifique et assez désagréable odeur des guerres religieuses! Ce n’est pas du tout la saison. Ma vie m’est tout de même plus chère que tout le reste.

LA DAME. – Pas de faux-fuyant. Absolument, absolument, vous devez être là. Mais qu’est-ce que vous avez? Vous vous allongez comme un véritable et mystérieux Méphistophélès.

L’HOMME POLITIQUE. – Demain, soit, j’accepte de reprendre la causerie, mais pourvu qu’on y mette un peu moins de religion. Je n’exige pas qu’on s’en abstienne tout à fait, puisqu’il paraît que c’est impossible. Mais seulement un peu moins, pour l’amour de Dieu, un peu moins!

LA DAME. – Dans cette circonstance, votre « pour l’amour de Dieu » est très joli!

M. Z… (à l’Homme politique). – Pour que la discussion religieuse soit réduite autant que possible, le meilleur moyen est, je crois, que vous gardiez la parole le plus possible.

L’HOMME POLITIQUE. – Je m’y engage, quoique, surtout dans cet air salubre, il y ait plus d’agrément à écouter qu’à parler. Cependant, pour mettre notre petit cercle à l’abri d’une guerre intestine, qui pourrait avoir une funeste répercussion même sur le vint, je suis prêt à me sacrifier pendant deux heures.

LA DAME. – C’est parfait. Nous renvoyons à après-demain la fin de la discussion sur l’Évangile. Ainsi, le Prince aura le temps de préparer une réplique absolument irréfutable. Toutefois, vous aussi devrez être présent. Il est nécessaire de se familiariser un peu avec les questions religieuses.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment! Après-demain, encore? Ma foi, non. Mon abnégation ne va pas jusque-là. D’ailleurs, après-demain, je suis obligé d’aller à Nice.

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I · 7 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library