Ir al contenido
The ConsciousLibrary

Capítulo 36 de 63

Introduction · 5

Je ne puis pas vous communiquer ces détails à présent. En automne, vous aurez des nouvelles plus précises, de vive voix, je l’espère. Je vous prie de ne communiquer à personne le contenu de cette lettre, excepté à Lorin[9] et Menard[10], ainsi qu’à votre excellente femme, qui me fait l’effet d’être exempte de certaines faiblesses de son sexe.

Bientôt, j’espère vous envoyer le manuscrit très refait de ma conférence, sous le titre « Quelques pensées sur notre avenir à propos de l’amitié franco-russe. »

Je voudrais bien qu’avec votre aide M. Cavos apprenne quelque chose sur la destinée des papiers laissés par notre amie défunte à mon nom, d’après ce que m’a écrit M. Onéguine[11].

Mille amitiés à M. Desquers[12] et à votre excellente femme. J’embrasse Lorin et Menard. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre V. S.

Je me porte pas mal et travaille à de petites choses publiquement et à de grandes en secret.

Dimidium animae meae, le plus cher et le plus excellent de tous les Eugènes! Vraiment, votre lettre a été une grande joie pour moi, elle m’a transporté dans un monde de souvenirs agréables mêlés à des pressentiments plus agréables encore. Je soufre de nostalgie cosmopolitique. Le patriotisme n’empêche pas d’être gêné par les frontières. C’est pour cela que j’adore la mer, qui n’en a pas.

Il faut cependant que je vous explique ma lenteur à répondre, ainsi que l’insuffisance de ma lettre.

En dehors des préoccupations qui ne sont pas faites pour une communication postale et des travaux littéraires accidentels, j’ai deux travaux quotidiens, qui m’absorbent plus qu’il ne faut peut-être.

1º Je publie un gros volume sur la philosophie morale, qui sera suivi par deux pareils sur la métaphysique et l’esthétique, dont une moitié est sous presse tandis que les derniers chapitres sont encore in statu nascenti.

2º Je rédige la section philosophique et en partie théologique d’une énorme encyclopédie russe (lettres A-L) parue en trente-cinq volumes, deux mille feuilles d’impression, trente-deux mille pages; la plupart des articles de ma section sont écrits par moi-même, et la lettre M, à laquelle nous sommes arrivés, est infernale: matière, matérialisme, manichéisme, métaphysique, mystique, morale, monisme, monothéisme, monophysite, monothélite, mandéens, Maimonide, Malebranche, Mill, et un tas de termes russes que je vous épargne. Maintenant, je profite de deux ou trois jours un peu plus libres, entre Malebranche et Matière, pour vous répondre d’une manière très incomplète.

Je savais déjà quelque chose sur le mouvement anglo-romain par la Quinzaine, que l’on m’envoie quelquefois. Je trouve ce mouvement non seulement très désirable en lui-même, mais encore très tempestif, au moment où certaine partie de Right Reverends commence à jeter des œillades du côté Nord-Est; ces œillades platoniquement adultérines ne peuvent avoir qu’un seul résultat, celui d’embêter les bons et d’encourager les méchants; mais grâce au mouvement anglo-romain, ce triste effet sera quasi manqué[13].

Vous savez que, selon mon avis, tant que la Chrétienté orientale est dans l’état où elle est, tout succès extérieur pour elle ne peut être qu’un malheur pour la cause du Christianisme universel et, partant, pour les vrais intérêts de tout pays chrétien, la Russie et la France comprises. Par contre, dans l’état actuel des choses, tout ce qui est succès pour la chrétienté occidentale dans le sens de son unification est un bonheur pour tout le monde.

Quant à votre demande de vous fournir des données pour un article concernant ma très maigre personne, je dois, pour des raisons que vous devinerez peut-être, me borner à une courte exposition de mes principes religieux. Si les remarques qui suivent sont inutiles pour l’article en question, acceptez-les tout de même comme une manifestation amicale.

Et, pour commencer, je commence par la fin.

Respice finem. Sur ce sujet, il n’y a que trois choses certaines attestées par la parole de Dieu:

1º L’Évangile sera prêché par toute la terre, c’est-à-dire que la vérité sera proposée à tout le genre humain, ou à toutes les nations.

2º Le Fils de l’Homme ne trouvera que peu de foi sur la terre, c’est-à-dire que les vrais croyants ne formeront à la fin qu’une minorité numériquement insignifiante et que la plus grande partie de l’humanité suivra l’Antéchrist.

3º Néanmoins, après une lutte courte et acharnés, le parti du mal sera vaincu et la minorité des vrais croyants triomphera complètement.

De ces trois vérités tout aussi simples qu’incontestables pour tout croyant, je déduis tout le plan de la politique chrétienne.

Et d’abord la prédication de l’Évangile par toute la terre, pour avoir cette importance eschatologique qui lui a valu une mention spéciale de la part de Notre-Seigneur lui-même, ne peut pas, être limitée à l’acte extérieur de répandre la Bible ou des livres de prières et de sermons parmi les Nègres et les Papous. Ce n’est là qu’un moyen pour le vrai but, qui est de mettre l’humanité devant le dilemme: d’accepter ou de rejeter la vérité en connaissance de cause, c’est-à-dire la vérité bien exposée et bien comprise. Car il est évident que le fait d’une vérité acceptée ou rejetée par malentendu ne peut pas décider du sort d’un être raisonnable. Il s’agit donc d’écarter non seulement l’ignorance matérielle de la révélation passée, mais aussi l’ignorance formelle concernant les vérités éternelles, c’est-à-dire d’écarter toutes les erreurs intellectuelles qui empêchent actuellement les hommes de bien comprendre la vérité révélée. Il faut que la question d’être ou de ne pas être vrai croyant ne dépende plus des circonstances secondaires et des conditions accidentelles, mais qu’elle soit réduite à ses termes définitifs et inconditionnés, qu’elle puisse être décidée par un pur acte volitif ou par une détermination complète de soi-même, absolument morale, ou absolument immorale. Maintenant, vous conviendrez sans doute que la doctrine chrétienne n’a pas atteint actuellement l’état voulu, et qu’elle peut encore être rejetée par des hommes de bonne foi à cause de réels malentendus théoriques. Il s’agit donc:

1º D’une instauration générale de la philosophie chrétienne, sans quoi la prédication de l’Évangile ne peut pas être effectuée;

2° S’il est certain que la vérité ne sera définitivement acceptée que par une minorité plus ou moins persécutée, il faut pour tout de bon abandonner l’idée de la puissance et de la grandeur extérieures de la théocratie comme but direct et immédiat de la politique chrétienne. Ce but est la justice; et la gloire n’est qu’une conséquence qui viendra de soi-même.

3º Enfin, la certitude du triomphe définitif pour la minorité des vrais croyants ne doit pas nous mener à l’attente passive. Ce triomphe ne peut pas être un miracle pur et simple, un acte absolu de la toute-puissance divine de Jésus-christ, car s’il en était ainsi toute l’histoire du christianisme serait superflue. Il est évident que Jésus-Christ, pour triompher justement et raisonnablement de l’Antéchrist, a besoin de notre collaboration; et puisque les vrais croyants ne sont et ne seront qu’une minorité, ils doivent d’autant plus satisfaire aux conditions de leur force qualitative et intrinsèque; la première de ces conditions est l’unité morale et religieuse qui ne peut pas être arbitrairement établie, mais doit avoir une base légitime et traditionnelle, – c’est une obligation imposée par la piété. Et, comme il n’y a dans le monde chrétien qu’un seul centre d’unité légitime et traditionnel, il s’ensuit que les vrais croyants doivent se rallier autour de lui; ce qui est d’autant plus idoine qu’il n’a plus de pouvoir extérieur compulsif et que, partant, chacun peut s’y rallier dans la mesure indiquée par sa conscience. Je sais qu’il y a des prêtres et des moines qui pensent autrement et qui demandent qu’on s’abandonne à l’autorité ecclésiastique sans réserve, comme à Dieu. C’est une erreur qu’il faudra nommer hérésie, quand elle sera nettement formulée. Il faut s’attendre à ce que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des prêtres et moines se déclareront pour l’A-C. C’est leur bon droit et c’est leur affaire.

Quand on parle du loup on en voit la queue. Voici que j’ai dû interrompre cette lettre pour en recevoir une autre venant d’un moine galicien, qui veut m’imposer à tout prix le dogme… de la peine de mort. Il parait que c’est là le point le plus important de sa « doctrine chrétienne ». Bien qu’il appartienne à la Galicie d’Autriche et non pas à celle de l’Espagne, sa lettre n’a pas manqué de me rappeler qu’il y a des Espagnols qui se disent Espagnols mais qui ne sont pas de vrais Espagnols.

Pour revenir à nos propres affaires, dans quel sens doit-on agir pour la vraie concentration chrétienne?

Je crois qu’avant tout il s’agit d’être pénétré par l’Esprit du Christ à un degré suffisant pour pouvoir dire, en bonne conscience, que telle ou telle action ou entreprise est une collaboration positive avec Jésus-Christ. C’est le critérium définitif. Quant au côté pratique et purement humain de l’action, son exposition (en tant qu’il s’agit de la Russie) n’est pas faite, dans les conditions données, ni pour la publicité, ni même pour la poste. Nous en parlerons donc à Paris. Quand? Je commence vraiment à croire que le nombre cinq est fatal pour mes visites en France et que j’y viendrai en 1898.

Ah! combien de choses aurons-nous à nous dire? Et en attendant pourquoi ne me donnez-vous aucun détail de votre vie privée? Monsieur votre beau-père est-il en bonne santé? Je vous prie de remettre mes salutations les plus cordiales à Mme Tavernier. S’il y a des amis à Paris qui se souviennent de moi (ce qui serait une preuve d’une très bonne mémoire et d’un cœur généreux, vu mon silence absolu), embrassez-les de ma part. Je vous embrasse mille fois, mon ami sans pareil.

Tout à vous,

On voit que, dans ses propos intimes, de même que dans ses déclarations publiques, Soloviev désignait la Papauté comme le centre nécessaire de l’union des Églises.

Usa las flechas ← → del teclado para pasar de capítulo.

Introduction · 5 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library