Capítulo 28 de 63
Texte entier · 28
LE PRINCE. – Comment serait-ce possible? Est-ce que, par exemple, la conscience ne me suggère pas de donner assistance à mon prochain dans certains cas de nécessité ou de péril?
M. Z… – J’ai grand plaisir à vous entendre dire cela. Mais si vous examinez soigneusement ces circonstances, vous verrez que le rôle de la conscience apparaît ici purement négatif: elle exige que vous ne restiez pas inerte ou indifférent devant le besoin du prochain; mais ce que, précisément, vous devez faire pour le prochain, la conscience ne vous le dit pas elle-même.
LE PRINCE. – Parce que cela dépend des circonstances, de la situation où je suis et de celle du prochain à qui je dois donner appui.
M. Z… – Naturellement. Or, l’examen et l’appréciation de ces circonstances et de la situation, ce n’est pas l’affaire de la conscience, mais de la raison.
LE PRINCE. – Mais peut-on séparer la conscience et la raison?
M. Z… – Il n’est pas nécessaire de les séparer. Ce qu’il faut, c’est les distinguer, précisément parce que, dans la réalité, il se produit parfois, non seulement séparation, mais opposition entre l’intelligence et la conscience. Si elles étaient une seule et même chose, alors comment l’intelligence pourrait-elle coopérer à des actions qui non seulement ne concernent pas la moralité, mais qui sont même directement immorales? Et cela arrive. On peut procurer des secours avec intelligence mais malhonnêtement; par exemple, si je donne à manger, à boire et si je témoigne de toutes manières de la bienveillance à un nécessiteux, en vue de faire de lui un complice pour la réussite d’une escroquerie quelconque ou d’une autre mauvaise action.
LE PRINCE. – Oui, c’est élémentaire. Mais que prétendez–vous en conclure?
M. Z… – Ceci: que, si la conscience, avec toute son autorité, comme la voix qui prononce des avertissements et qui fait des reproches, ne donne pas, pour nos actes, des indications positives et pratiquement définies; et si notre bonne volonté a besoin de l’intelligence comme d’un instrument à son service; et si cependant l’intelligence se montre un serviteur douteux, étant propre et prêt à servir de la même manière deux maîtres, – le bien et le mal – alors, la conclusion c’est que, pour accomplir la volonté de Dieu, il faut, outre la conscience et l’intelligence, quelque chose, une troisième chose.
LE PRINCE. – Et qu’est-ce que sera celle-là, selon vous?
M. Z… – Pour le dire brièvement, c’est l’inspiration du bien, ou l’action directe et positive du bon principe sur nous et en nous. Dans cette coopération d’en haut, l’intelligence et la conscience deviennent les fidèles collaborateurs du bien lui-même; et la moralité, au lieu d’être la « bonne conduite », toujours douteuse, devient, incontestablement, la vie dans le bien lui-même – développement organique et perfectionnement de l’homme tout entier – intérieur et extérieur, personne et société, peuple et humanité, afin qu’elle s’achève par l’unité vivante du passé ressuscité et de l’avenir réalisé dans l’éternelle actualité du royaume de Dieu, lequel existera sur la terre, mais seulement sur une terre nouvelle, amoureusement fiancée à un ciel nouveau.
LE PRINCE. – Je n’ai rien contre de telles métaphores poétiques; mais pourquoi pensez-vous que les gens qui accomplissent la volonté de Dieu selon les préceptes évangéliques manquent de ce que vous appelez l’inspiration du bien?
M. Z… – Non seulement parce que, dans leur activité, je ne vois pas les signes réels de cette inspiration, immenses et libres dans d’amour; – parce que, n’est-il pas vrai, Dieu ne mesure pas l’esprit qu’il donne; et je ne vois pas non plus la joyeuse et débonnaire tranquillité dans le sentiment de la possession de ces dons, même simplement élémentaires; – mais, surtout, parce que je vous suppose dépourvu de l’inspiration religieuse, dont vous croyez, d’ailleurs, n’avoir pas besoin. Si le bien s’épuise par l’accomplissement de la « règle », alors, où trouvera place l’inspiration? La « règle » a été donnée une fois pour toutes; elle est décrétée et identique pour tous les individus. Celui qui a donné cette règle est mort depuis longtemps et, selon vous, n’est pas ressuscité et n’a donc pas pour nous une personnelle et vivante existence. À vos yeux, le bien absolu et primordial n’est pas le père des lumières et des esprits, qui saurait nous éclairer et nous inspirer directement, mais un maître économe qui vous a envoyés cultiver sa vigne comme des mercenaires, et qui, vivant quelque part à l’étranger, réclame ses revenus par l’intermédiaire d’un envoyé.
LE PRINCE. – Comme si nous avions composé arbitrairement cette image!
M. Z… – Non; mais, d’une façon arbitraire, vous y voyez le modèle supérieur des relations entre l’humanité et la divinité. Arbitrairement, vous rejetez du texte évangélique ce qui en est la substance – l’indication concernant le fils et l’héritier, dans laquelle réside le véritable modèle du rapport divino-humain. Le maître, les devoirs envers le maître, la volonté du maître. Là-dessus, voici ce que je vous dis: tant que votre maître se borne à vous imposer des obligations et à exiger de vous l’accomplissement de sa volonté, je ne vois pas comment vous me prouvez que c’est le vrai maître et non pas un imposteur.
LE PRINCE. – Voilà qui me plaît! La conscience et la raison m’enseignent que les exigences du maître expriment seulement le bien le plus pur.
M. Z… – Pardon; je ne parle pas de cela. Je ne conteste pas que le maître exige de vous le bien; mais s’ensuit-il que lui-même soit bon?
LE PRINCE. – Que voulez-vous dire?
M. Z… – C’est singulier! J’ai toujours pensé que la valeur morale de n’importe quel être se prouve, non point par ses exigences envers autrui, mais par ses propres actes. Si cela ne vous parait pas clair en logique, voici pour vous un exemple saisissable à première vue. Le tsar moscovite Ivan IV, dans une lettre bien connue, enjoignit au prince André Kourbski de donner un exemple du plus grand bien: l’héroïsme moral le plus élevé, en s’abstenant de résister au mal et en acceptant avec douceur la mort du martyre pour la vérité. Celle volonté du maître était bonne en ce qu’elle exigeait d’autrui, mais elle ne prouvait nullement que le maître qui exigeait un tel bien fût bon lui-même. Évidemment, le martyre pour la vérité manifeste la plus haute vertu morale, mais cela ne témoigne rien du tout en faveur d’Ivan IV, puisque, dans la circonstance, il n’était pas le martyr mais le bourreau.
LE PRINCE. – Que voulez-vous donc dire par là?
M. Z… – Ceci: tant que vous ne me montrez pas la bonne qualité de votre maître par ses propres actes, mais seulement par ses prescriptions verbales aux ouvriers, je demeure persuadé que votre maître lointain, qu exige des autres le bien, mais qui ne fait aucun bien lui-même; qui impose des obligations, mais qui ne manifeste pas d’amour; qui jamais ne s’est montré à vos yeux, mais qui vit quelque part à l’étranger, incognito – qu’il est uniquement le Dieu de ce temps…
LE GÉNÉRAL. – Incognito maudit!
LA DAME. – Ah! ne parlez pas ainsi! Quelle horreur! Que la puissance de la croix soit avec nous! (Elle fait le signe de la croix.)
LE PRINCE. – On pouvait s’attendre à quelque chose de ce genre.
M. Z… – Je suis certain, Prince, que dans voire erreur sincère, vous confondez le vrai Dieu avec un adroit imposteur. L’adresse de l’imposteur est pour vous la circonstance la plus atténuante. Moi-même, je n’ai pas analysé tout d’un coup ce qu’il y a là au juste; mais aucun doute ne me reste; et vous saisissez avec quel sentiment je dois observer ce que je considère comme un masque trompeur et séducteur…
LA DAME. – Cela, sachez-le, est une offense.
LE PRINCE. – Je vous assure que je ne me trouve nullement offensé. En somme, on a posé une question générale et assez intéressante; et il me semble bizarre que mon interlocuteur, apparemment, imagine qu’elle ne peut s’adresser qu’à moi seul et non pas aussi à lui. Vous réclamez de moi que je vous montre les propres bonnes actions que mon maître a faites et qui témoignent qu’il est le principe du bien et non du mal. Mais vous, quelles bonnes actions de votre maître m’indiquez-vous que je ne puisse attribuer à moi-même?
LE GÉNÉRAL. – Mais déjà on a indiqué un fait par lequel tout le reste est soutenu.
LE PRINCE. – Lequel? Exactement.
M. Z… – La réelle victoire sur le mal, dans la résurrection réelle. C’est seulement par elle que, je le répète, est révélé le réel royaume de Dieu. Sans elle, il n’y a que le royaume de la mort et du péché et de leur auteur, le démon. La résurrection – non pas seulement dans son sens figuré, mais dans son sens véritable – voilà le titre du vrai Dieu.
LE PRINCE. – Oui, s’il vous plaît de croire à une telle mythologie. Moi, je vous demande des faits que l’on puisse prouver et non point vos croyances.
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