Ir al contenido
The ConsciousLibrary

Capítulo 21 de 63

Texte entier · 21

L’HOMME POLITIQUE. – Assurément, ce n’est pas pour rien qu’en français politesse[54] et politique[55] ont une parenté très étroite. Et remarquez que pour cela on ne fait appel à aucun sentiment, on n’exige rien de cette bienveillance que le Général a invoquée sans raison. Parce que je m’abstiens de me jeter sur tel ou tel individu et de lui déchirer la figure avec les dents, cela ne signifie pas que je ressente aucune bienveillance pour lui. Je puis, au contraire, nourrir dans mon âme les plus mauvais sentiments à son égard; mais une telle querelle me répugne à moi, homme cultivé. En outre, ce qui est le principal, je me rends compte que rien n’en peut résulter sauf des vilenies. Au contraire, si je m’en abstiens et si je me conduis poliment vis-à-vis de cet homme, alors, je n’ai rien à perdre, mais beaucoup à gagner. Quelle que soit l’antipathie nationale qui existe entre deux peuples ayant acquis un certain degré de culture, jamais ils n’en arriveront aux voies de fait[56], c’est-à-dire à la guerre. Celle-ci, en effet, est très différente de l’aspect que lui donnent les poètes et les peintres. Tous ces cadavres, ces plaies nauséabondes, cet entassement d’une multitude d’hommes rudes et malpropres, cette interruption de l’ordre régulier de la vie, la destruction des édifices et des institutions utiles, des ponts, des chemins de fer, des télégraphes, telle est la guerre, dans la réalité. Toute cette laideur répugne directement à un peuple cultivé; comme à nous et à vous répugnent des yeux crevés, des joues tuméfiées, un nez arraché. En outre, à un certain niveau de développement intellectuel, le peuple comprend combien il lui est utile d’être courtois vis-à-vis des autres nations et combien désavantageux de se déchirer avec elles. Assurément, il y a en cela beaucoup de degrés: le poing est plus cultivé que la dent; le bâton est plus cultivé que le poing; et le symbolique soufflet est encore plus cultivé. De même, les guerres peuvent être conduites d’une manière plus ou moins sauvage. En effet, les guerres européennes du dix-neuvième siècle ressemblent au duel réglementé entre deux hommes bien élevés, plutôt qu’elles ne ressemblent à une rixe entre deux ouvriers ivres. Mais ceci n’est qu’un degré intermédiaire. Remarquez que chez les peuples avancés le duel cesse d’être en usage. Tandis que la Russie retardataire a à pleurer ses deux meilleurs poètes, qui ont péri en duel, dans la France cultivée le duel n’est plus guère qu’un sacrifice non sanglant à une laide et défunte tradition. Quand on est mort, c’est qu’on n’est plus en vie[57], dirait M. de La Palisse. Certainement, vous et moi nous verrons le duel pour toujours enseveli dans les archives de l’histoire. À cet égard, un compromis ne peut être durable. La vraie culture exige la complète disparition des rixes entre individus et entre peuples. Quoi qu’il en soit, la politique pacifique est la mesure et le symptôme du progrès civilisateur. Aussi, malgré tout mon désir de plaire à notre très honorable Général, je maintiens quand même ma déclaration: que la propagande par écrits contre la guerre est un indice très consolant. Non seulement, cette propagande devance, mais encore elle hâte la solution définitive d’un problème qui a mûri. Avec toutes ses singularités et tous ses entraînements, elle est importante, par ce fait qu’elle accentue, dans la conscience générale, le trait essentiel, pour ainsi dire magistral, du progrès historique. L’arrangement pacifique, c’est-à-dire courtois, c’est-à-dire pour tous avantageux, de tous les rapports et de tous les conflits internationaux – telle est l’inébranlable règle de la saine politique dans l’humanité civilisée. – Eh bien! (à M. Z…) avez-vous quelque chose à dire?

M. Z… – Non. Simplement une remarque au sujet de ce que vous avez bien voulu noter tout à l’heure: que la politique pacifique est un symptôme de progrès. Cela m’a rappelé que dans Fumée, de Tourgueniev, un personnage dit, très exactement: « Le progrès est un symptôme. » Ne s’ensuivrait-il pas que la politique pacifique est le symptôme d’un symptôme?

L’HOMME POLITIQUE. – Oui. Mais qu’est-ce que cela fait? Assurément, tout est relatif. Que voulez-vous dire au juste?

M. Z… – Ceci, simplement: Si la politique pacifique est seulement l’ombre d’une ombre, y a-t-il lieu d’en parler avec une telle abondance? Ne serait-il pas préférable de dire franchement à l’humanité ce que le Père Varsonophii disait à la dame pieuse: « Tu es vieille, tu es faible; et jamais tu ne vaudras mieux. »

LA DAME. – Il est tard maintenant pour engager la discussion là-dessus. (À l’homme politique.) Voyez combien votre politique-politesse[58] s’est moquée de vous.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment donc?

LA DAME. – Puisque vous n’irez pas demain à Monte-Carle, ou à Nice, comme vous dites par euphémisme[59].

L’HOMME POLITIQUE. – Et pourquoi?

LA DAME. – Parce que ces messieurs veulent vous réfuter. Ils n’en ont plus le temps par suite de votre prolixité[60] si grande. Les voilà obligés de renvoyer à demain leurs objections. Eh bien, quand des gens cultivés seront ici occupés à réfuter votre thèse, est-il possible qu’en ce moment-là vous vous trouviez à Monte-Carle, abandonné aux jouissances plus ou moins défendues, dans la compagnie de croupiers incultes et de leurs familles? Ce serait le comble[61] de l’impolitesse. Alors, que deviendrait votre « obligatoire minimum de moralité »?

L’HOMME POLITIQUE. – Puisque nous en sommes là, je puis retarder d’un jour ma course à Nice. J’écouterai avec curiosité ce que l’on peut dire contre mes axiomes.

LA DAME. – À la bonne heure! Mais, maintenant, je pense que tout le monde a terriblement faim et que, n’était notre amour de la « culture », il y a longtemps que nous nous serions précipités dans la salle à manger.

L’HOMME POLITIQUE. – Il me semble, du reste, que la culture et l’art culinaire se marient très bien ensemble[62].

LA DAME. – Oh! oh! je me bouche les oreilles.

Là-dessus, en échangeant des bons mots douteux, tous nous nous hâtâmes de suivre la maîtresse de maison, qui nous conduisait vers le dîner.

L’HOMME POLITIQUE (à M. Z…). – Vous vouliez, je crois, faire une objection ou une remarque au sujet de ce que j’ai dit hier?

M. Z… – Oui, à propos de votre définition: la politique pacifique est un symptôme de progrès. J’ai rappelé le mot d’un personnage de Tourgueniev, dans Fumée: « Le progrès est un symptôme. » J’ignore ce que le personnage en question voulait dire au juste. Mais le sens naturel de ces paroles est tout à fait exact. Réellement, le progrès est un symptôme.

L’HOMME POLITIQUE. – De quoi?

M. Z… – C’est fort agréable d’avoir affaire à des gens intelligents. Précisément, je voulais en venir à ce sujet. Je pense que le progrès, bien entendu le progrès visible et accéléré, est toujours un symptôme de la fin.

L’HOMME POLITIQUE. – Évidemment, si, par exemple, il s’agit de la paralysie progressive, alors c’est le symptôme de la fin. Mais pourquoi le progrès de la culture ou de la civilisation devrait-il absolument être un symptôme de la fin?

M. Z… – En effet, ce n’est pas évident comme dans le cas de paralysie, mais c’est ainsi tout de même.

L’HOMME POLITIQUE. – Vous êtes convaincu, je le vois bien. Cependant, je ne distingue pas quelle est, à proprement parler, la chose dont vous êtes convaincu. D’abord, comme votre compliment m’y encourage, je répète ma simple question, qui vous a paru sensée. Vous dites: « Symptôme de la fin. » Là-dessus, je demande: la fin de quoi?

M. Z… – La fin de ce qui a fait le sujet de notre conversation. Nous nous sommes entretenus de l’histoire de l’humanité; de ce progrès historique qui, incontestablement, a pris une allure accélérée et qui, j’en suis persuadé, approche de sa conclusion.

LA DAME. – C’est la fin du monde, n’est-ce pas? [63] C’est très curieux.

LE GÉNÉRAL. – Enfin, nous atteignons le point le plus intéressant.

LE PRINCE. – Probablement, vous avez l’intention de ne point passer l’Antéchrist sous silence?

M. Z… – Assurément. L’Antéchrist a droit à la première place.

LE PRINCE (à la Dame). – Veuillez m’excuser. J’ai à faire une terrible besogne absolument pressée; de sorte que, malgré tout mon désir d’écouter des propos si intéressants, je suis obligé de rentrer chez moi.

LE GÉNÉRAL. – Comment? Et le vint?

L’HOMME POLITIQUE. – Depuis trois jours, je pressentais quelque scélératesse. Dès que la religion s’en mêle, n’attendez rien de bon. Tantum religio potuit suadere malorum.

LE PRINCE. – Je n’ai pas en vue la moindre scélératesse. Je m’efforcerai de revenir à neuf heures. Mais, maintenant, je ne suis pas libre.

Usa las flechas ← → del teclado para pasar de capítulo.

Texte entier · 21 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library