Capítulo 8 de 54
Texte entier · 8
« Et moi, je te dis que tu es Pierre », etc.
Des trois attributs qui, selon ce texte constitutif, appartiennent de droit divin au prince des apôtres (1° la vocation d’être la base de l’édifice ecclésiastique par la profession infaillible de la vérité; 2° la possession du pouvoir des clefs, et 3° le pouvoir de lier et de délier), ce n’est que le dernier qui lui est commun avec les autres apôtres. Tous les orthodoxes[69] sont d’accord que ce pouvoir apostolique de lier et de délier n’a pas été attribué aux douze comme à des personnes privées ou à titre de privilège passager, mais qu’il est l’origine et la source authentique d’un droit sacerdotal perpétuel qui a passé des apôtres à leurs successeurs dans l’ordre hiérarchique — aux évêques et aux prêtres de l’Église Universelle. Mais, s’il en est ainsi, les deux premières attributions attachées d’une manière encore plus solennelle et plus significative à saint Pierre en particulier ne peuvent être non plus des privilèges privés et accidentels[70]. Cela serait d’autant plus impossible qu’au premier de ces privilèges le Seigneur a expressément rattaché la permanence et la stabilité de son Église dans sa lutte future contre les puissances du mal.
Si le pouvoir de lier et de délier accordé aux apôtres n’est pas une simple métaphore ni un attribut purement personnel et passager, s’il est au contraire le germe réel et vivant d’une institution universelle et perpétuelle embrassant toute l’existence de l’Église, comment les avantages particuliers de saint Pierre proclamés en termes explicites et solennels, — comment pourraient-ils être des métaphores sans conséquence ou des privilèges personnels et temporaires? Ne doivent-ils pas aussi s’appliquer à une institution fondamentale et permanente, dont le personnage historique de Simon bâr Jonâ n’est que le représentant principal et typique? L’Homme-Dieu ne fondait pas des institutions passagères. Dans ses élus Il voyait au travers et au delà de leur individualité mortelle les principes et les types permanents de son œuvre. Ce qu’Il disait au collège apostolique embrassait l’ordre sacerdotal, l’Église enseignante dans sa totalité. La parole sublime qu’Il adressa à Pierre seul créait dans la personne de cet apôtre unique le pouvoir souverain et indivisible de l’Église Universelle dans toute sa durée et dans tout son développement à travers les siècles futurs. Et si ce n’est pas au pouvoir commun des apôtres que le Christ a voulu rattacher l’institution formelle de son Église et la garantie de sa permanence (puisqu’il n’a pas été dit au collège apostolique: sur vous j’édifierai Mon Église), cela prouve évidemment que le Seigneur n’a pas considéré l’ordre épiscopal et sacerdotal (représenté par les apôtres en commun) comme suffisant par lui-même pour constituer la base inébranlable de l’Église Universelle dans sa lutte inévitable contre les portes de l’Enfer. C’est à la lutte contre le mal que Jésus pensait avant tout en fondant son Église visible; et pour assurer à son œuvre l’union qui donne la force, Il a préposé à l’ordre hiérarchique une institution unique et centrale absolument indivisible et indépendante, possédant de son propre chef la plénitude des pouvoirs et des promesses: tu es Pierre et sur cette pierre j’édifierai Mon Église; et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle.
Tous les raisonnements en faveur du pouvoir central et souverain de l’Église Universelle auraient une valeur fort médiocre à nos propres yeux s’ils n’étaient que des raisonnements. Mais ils tiennent à un fait divino-humain qui s’impose à la foi chrétienne en dépit de toutes les interprétations artificielles par lesquelles on voudrait le supprimer.
Notre tâche n’est pas d’exposer la nécessité abstraite d’une institution qui a reçu du Christ une actualité vivante.
Quand les théologiens orientaux nous démontrent la nécessité de l’ordre hiérarchique dans l’Église en général, leurs arguments ne sauraient nous convaincre sans le fait évangélique primitif: — le choix des douze apôtres pour l’instruction de tous les peuples jusqu’à la fin des siècles. De même quand nous voulons prouver la nécessité d’un centre indivisible de la hiérarchie elle-même, c’est le fait de l’élection spéciale de Pierre pour servir de point d’appui humain à la vérité divine dans sa lutte perpétuelle contre les portes de l’enfer, — c’est le fait de cette élection unique qui donne une base inébranlable à tous nos raisonnements.
Si l’on entend par Église la réunion parfaite de l’humanité avec Dieu, le règne absolu de l’amour et de la vérité, on ne peut admettre dans l’Église aucun pouvoir et aucune autorité. Tous les membres de ce Royaume Céleste sont des prêtres et des rois absolument égaux entre eux sous ce rapport, et le seul et unique centre d’unité est ici Jésus-Christ Lui-même. Mais ce n’est pas dans ce sens-là que nous parlons de l’Église puisque ce n’est pas dans ce sens-là que le Christ en a parlé. L’Église parfaite, l’Église triomphante, le règne de la gloire supposent la puissance du mal et les portes de l’Enfer définitivement supprimées, et c’est cependant pour combattre les portes de l’Enfer que le Christ édifie son Église visible et c’est pour cette fin qu’il lui donne un centre d’unité humain et terrestre quoique toujours assisté de Dieu.
Si l’on ne veut pas tomber dans les extrêmes opposés d’un matérialisme aveugle ou d’un idéalisme impuissant, on est forcé d’admettre que les besoins de la réalité et les exigences de l’idéal s’accordent et vont ensemble dans l’ordre établi par Dieu. Pour représenter dans l’Église le principe idéal de l’humanité et de la concorde, Jésus-Christ institue, comme type originel du gouvernement conciliaire, le collège ou le concile primordial des douze apôtres égaux entre eux et unis par l’amour fraternel. Pour qu’une telle unité idéale puisse être réalisée dans tous les lieux et dans tous les temps; pour que le concile des chefs ecclésiastiques puisse partout et toujours triompher de la discorde et faire aboutir la variété des opinions privées à l’uniformité des décrets publics; pour que les débats puissent finir et l’unité de l’Église se manifester réellement, pour ne pas exposer cette unité aux accidents des conventions humaines, — pour ne pas édifier Son Église sur ce sable mouvant, l’Architecte divin découvre la Pierre solide, la Roche inébranlable de la monarchie ecclésiastique et Il fixe l’idéal de l’unanimité en le rattachant à un pouvoir réel et vivant.
La pierre de l’Église, nous dit-on, c’est le Christ — vérité qui n’a jamais été contestée par aucun chrétien. Mais il ne serait guère raisonnable — s’il était sincère — le zèle de ceux qui, pour défendre le Christ d’une injure imaginaire, s’obstinent à méconnaître sa volonté réelle et à renier l’ordre qu’il a établi avec tant d’évidence. Car Il a non seulement déclaré que la pierre de Son Église est Simon, l’un de ses apôtres, mais pour nous imposer avec plus de force cette nouvelle vérité, pour la rendre plus expressive et plus évidente, Il fait de cette vocation — d’être la pierre de l’Église — le nom propre et permanent de Simon.
Voilà donc deux vérités également incontestables: le Christ est la pierre de l’Église, et Simon bâr Jonâ est la pierre de l’Église. Si c’est une contradiction, elle ne s’arrête pas ici. Car nous voyons ce même Simon-Pierre, qui seul a reçu du Christ cet attribut exceptionnel, proclamer cependant dans une de ses épîtres que tous les croyants sont des pierres vivantes de l’édifice divino-humain (prima Petri, II, 4, 5). La pierre unique de l’Église — c’est Jésus; mais, si nous en croyons Jésus, la pierre par excellence de son Église — c’est le coryphée des apôtres; et si nous voulons en croire celui-ci, la pierre de l’Église — c’est chaque vrai croyant.
À la contradiction apparente de ces trois vérités, nous n’avons qu’à opposer leur accord réel et logique. Jésus-Christ, la seule pierre du Royaume de Dieu dans l’ordre purement religieux ou mystique, pose le prince des apôtres et son pouvoir permanent comme la pierre fondamentale de l’Église dans l’ordre social, pour la communauté des chrétiens; et chaque membre de cette communauté, unie au Christ et demeurant dans l’ordre par Lui établi, devient un élément individuel constitutif, une pierre vivante de cette Église — qui a Jésus-Christ comme fondement mystique et (actuellement) invisible et le pouvoir monarchique de Pierre comme fondement social et visible. La distinction essentielle de ces trois termes ne fait que mieux ressortir leur union intime dans l’existence réelle de l’Église qui ne saurait se passer ni du Christ, ni de Pierre, ni de la multitude des fidèles. Pour voir dans l’idée de ce triple rapport une contradiction quelconque, il faut l’y mettre d’avance en prêtant aux trois termes fondamentaux un sens absolu et exclusif qui ne leur est nullement propre.
On oublie, en effet, que le terme « pierre (c’est-à-dire fondement) de l’Église » est un terme de relation et que le Christ ne peut être la pierre de l’Église que dans son union déterminée avec l’humanité qui constitue l’Église; et puisque cette union, dans l’ordre social, est effectuée en premier lieu par un rapport central que le Christ Lui-même a rattaché à saint Pierre, il est évident que ces deux pierres — le Messie et son principal apôtre — loin de s’exclure mutuellement ne font que deux termes indivisibles d’un rapport unique. Quant à ce qui regarde la pierre ou les pierres du troisième ordre — la multitude des croyants — s’il est dit que chaque fidèle peut devenir une pierre vivante de l’Église, il n’est pas dit que chacun le devienne par lui-même ou en se séparant du Christ et du pouvoir fondamental qu’Il a établi.
La base de l’Église, pour parler d’une manière tout à fait générale, c’est la réunion du divin et de l’humain. Cette base (la pierre) nous la trouvons en Jésus-Christ en tant qu’il réunit hypostatiquement la divinité avec la nature humaine immaculée; cette base nous la retrouvons aussi dans chaque vrai chrétien en tant qu’il se réunit au Christ par les sacrements, la foi et les bonnes œuvres. Mais ne voyons-nous pas que ces deux modes de réunion entre le divin et l’humain (la réunion hypostatique dans la personne du Christ et la réunion individuelle du croyant avec le Christ) ne suffisent pas encore à constituer l’unité spécifique de l’Église dans le sens strict du mot — l’Église comme un être social et historique? L’incarnation du Verbe est un fait mystique et non pas un principe social; la vie religieuse individuelle ne donne pas plus une base suffisante à la société chrétienne: on peut vivre saintement en restant seul dans le désert. Et si néanmoins dans l’Église, outre la vie mystique et la vie individuelle, il y a encore la vie sociale — il faut bien que cette vie sociale ait une forme déterminée basée sur un principe d’unité qui lui soit propre. Et quand nous disons que ce principe spécifique de l’unité sociale de l’Église n’est immédiatement ni Jésus-Christ, ni la masse des croyants, mais le pouvoir monarchique de Pierre au moyen duquel Jésus-Christ a voulu se réunir à l’humanité comme à un être social et politique — notre sentiment est confirmé par ce fait remarquable que l’attribut d’être la pierre de l’Église n’a conservé la valeur d’un nom propre et permanent que pour le prince des apôtres, qui est ainsi lui seul la pierre de l’Église dans le sens spécial et strict de ce terme — la base unifiante de la société chrétienne historique.
Trois fois seulement dans toute l’histoire sacrée (des deux Testaments), il est arrivé que le Seigneur a changé Lui-même le nom d’un homme. Quand Abraham, par une foi sans bornes, se dévoua au Dieu vivant, Dieu, en changeant son nom, le proclama père de tous les croyants ( « père de la multitude » ). Quand Jacob, dans une lutte mystérieuse, opposa au Dieu vivant toute l’énergie de l’esprit humain, Dieu lui donna un nom nouveau qui le signala comme père immédiat de ce peuple singulier et unique qui a lutté et qui lutte encore avec son Dieu. Quand le descendant d’Abraham et de Jacob, Simon bar Jonâ, réunit en lui l’initiative énergique de l’esprit humain et l’assistance infaillible du Père céleste pour affirmer la vérité divino-humaine, l’Homme-Dieu changea son nom et le mit à la tête des nouveaux croyants et du nouvel Israël. Abraham, le type de la théocratie primitive, représente l’humanité qui se dévoue et s’abandonne à Dieu; Jacob, le type de la théocratie nationale juive, représente l’humanité qui commence à s’opposer à Dieu; enfin, Simon-Pierre, le type de la théocratie universelle et définitive, représente l’humanité qui répond à son Dieu, qui l’affirme librement et se rattache à Lui par un lien réciproque et indissoluble. La foi illimitée en Dieu, qui a fait d’Abraham le père de tous les croyants, s’est réunie en Pierre à l’affirmation active de la force humaine, qui avait signalé Jacob-Israël; le prince des apôtres a reflété dans le miroir terrestre de son esprit cette harmonie du divin et de l’humain dont il voyait dans son maître la perfection absolue; et il est devenu par là le premier-né et l’héritier par excellence de l’Homme-Dieu, le père spirituel de la nouvelle génération chrétienne, la pierre fondamentale de cette Église Universelle qui est l’accomplissement et la perfection de la religion abrahamite et de la théocratie d’Israël.
Ce n’est pas comme apôtre que Simon a dû changer de nom. Ce changement annoncé d’avance n’a pas eu lieu lors de l’élection et de la mission solennelle des douze. Et ceux-ci, excepté Simon seul, ont conservé dans l’apostolat leurs noms propres; aucun d’eux n’a reçu du Seigneur une appellation nouvelle et permanente d’une signification générale et supérieure[71].
Hormis Simon, tous les apôtres ne se distinguent entre eux que par leurs caractères naturels, par leurs qualités et leurs destinées individuelles, ainsi que par des différences ou des nuances de sentiment personnel que leur maître pouvait avoir à leur égard. Au contraire, le nom nouveau et significatif que Simon seul reçoit en dehors de l’apostolat commun ne dénote ni un trait quelconque de son caractère naturel ni une affection personnelle du Seigneur pour lui, mais ce nom tient uniquement au rôle tout à fait à part que le fils de Jonâ est appelé à remplir dans l’Église du Christ. Il ne lui a pas été dit: Tu es Pierre parce que je te préfère aux autres ou parce que tu as naturellement un caractère ferme et solide (ce qui ne serait pas d’ailleurs tout à fait conforme à la vérité), mais: Tu es Pierre et sur cette pierre j’édifierai mon Église.
La profession de Pierre, qui par une adhésion spontanée et infaillible rattachait l’humanité au Christ et fondait l’Église libre du Nouveau Testament, n’étant pas une simple manifestation de son caractère habituel, ne pouvait être non plus un élan accidentel et passager de son âme. Peut-on admettre en effet que pour un tel élan, pour un moment d’enthousiasme, non seulement le nom fût changé à Simon comme autrefois à Abraham et à Jacob, mais que ce changement eût été prédit longtemps à l’avance comme devant arriver infailliblement, ce qui lui donnait une place marquée dans les plans du Seigneur? Et qu’y a-t-il de plus grave dans l’œuvre messianique que la fondation de l’Église Universelle, expressément rattachée à Simon transformé en Pierre? La supposition que le premier décret dogmatique de saint Pierre n’émanât que de sa personnalité purement humaine et privée est du reste rendue absolument impossible par le témoignage direct et explicite du Christ: Ce n’est pas la chair et le sang qui te l’ont révélé, mais mon père qui est aux cieux. C’était donc un acte sui generis que cette profession de Pierre — un acte par lequel l’être moral de l’apôtre est entré dans un rapport particulier avec la Divinité; et grâce à ce rapport la parole humaine a pu manifester infailliblement la vérité absolue du Verbe et créer une base inébranlable à l’Église Universelle. Et, comme pour enlever toute espèce de doute à ce sujet, le récit inspiré de l’Évangile ne tarde pas à nous montrer ce même Simon, naguère proclamé par Jésus la Pierre de l’Église et le porte-clefs du Royaume céleste, abandonné ensuite à ses propres forces et parlant — d’ailleurs avec les meilleures intentions du monde, mais sans l’assistance divine, — dans l’esprit de sa personnalité naturelle et privée. « Et après cela Jésus commença d’exposer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem et souffrir beaucoup de la part des anciens et des scribes et des princes des prêtres, être mis à mort, ressusciter le troisième jour. Et Pierre l’ayant pris à part commença de le réfuter en disant: Que cela soit loin de toi, Seigneur, cela ne t’arrivera pas. — Et lui en se retournant dit à Pierre: Va-t’en, Satan, tu es un scandale pour moi, car tu n’entends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes. » (Év. Math., XVI, 21-23.)
Ira-t-on, avec nos polémistes gréco-russes, opposer ce texte à celui qui précède pour détruire les paroles du Christ les unes par les autres? Faut-il croire que la vérité incarnée ait si vite changé d’opinion et supprimé tout d’un coup ce qu’elle venait à peine d’énoncer? Et, d’un autre côté, comment concilier le « Bienheureux » et le « Satan »? Comment admettre que la « pierre de scandale » pour le Seigneur Lui-même soit la pierre de son Église inébranlable aux portes de l’Enfer? Que celui qui ne pense qu’aux choses humaines reçoive les révélations du Père céleste et obtienne les clefs du Royaume de Dieu?
Il n’y a qu’un seul moyen d’accorder ces textes que l’évangéliste inspiré n’a pas juxtaposés sans raison. Simon Pierre, comme pasteur et docteur suprême de l’Église Universelle, assisté de Dieu et parlant pour tous — est le témoin fidèle et l’explicateur infaillible de la vérité divino-humaine; il est en cette qualité la base inébranlable de la maison de Dieu et le porte-clefs du Royaume céleste. Le même Simon Pierre, comme personne privée parlant et agissant par ses forces naturelles et par son entendement purement humain, peut dire et faire des choses indignes, scandaleuses et même sataniques. Mais les défauts et les péchés personnels sont passagers, tandis que la fonction sociale du monarque ecclésiastique est permanente. « Satan » et le « scandale » ont disparu, mais Pierre est resté.
L’existence de toute société humaine étant déterminée par les idées et les institutions, le bien-être et le progrès social dépendent principalement de la vérité des idées qui dominent dans la société et du bon ordre qui règne dans son gouvernement. L’Église comme société directement voulue et fondée par Dieu doit posséder ces deux qualités à un degré éminent; les idées religieuses qu’elle professe doivent être infailliblement vraies; et sa constitution doit réunir la plus grande stabilité à la plus grande puissance d’action dans la direction voulue.
L’Église est avant tout une société établie sur la vérité. La vérité fondamentale de l’Église c’est l’unité du divin et de l’humain, le Verbe fait Chair, le Fils de l’Homme reconnu comme le Christ, Fils du Dieu vivant. Sous un aspect purement objectif la pierre de l’Église est ainsi le Christ lui-même, la vérité incarnée. Mais pour être réellement fondée sur la vérité, l’Église, comme société humaine, doit être réunie à cette vérité d’une manière déterminée.
Puisque la vérité n’a pas d’existence immédiatement manifeste et extérieurement obligatoire dans ce monde des apparences, l’homme ne peut se réunir à elle que par la foi qui nous rattache à la substance intérieure des choses et présente à notre esprit tout ce qui n’est pas visible extérieurement. On peut donc affirmer, du point de vue subjectif, que c’est la foi qui constitue la base ou la « pierre » de l’Église. Mais quelle foi? La foi de qui? Le simple fait d’une foi subjective chez telle ou telle personne ne suffit pas. La foi privée la plus forte et la plus sincère peut nous mettre en rapport non seulement avec la substance invisible de la vérité et du souverain Bien, mais aussi avec la substance invisible du mal et du mensonge, ce qui est abondamment prouvé par l’histoire des religions. Pour être vraiment rattaché par la foi à son objet désirable — la vérité absolue, — il faut être conforme à cette vérité.
La vérité de l’Homme-Dieu, c’est-à-dire l’unité parfaite et vivante de l’absolu et du relatif, de l’infini et du fini, du Créateur et de la créature — cette vérité par excellence ne peut se borner à un fait historique, mais elle révèle, au moyen de ce fait, un principe universel qui contient tous les trésors de la sagesse et embrasse tout dans son unité.
La vérité objective de la foi étant universelle, et le véritable sujet de la foi devant être conforme à son objet, il suit que le sujet de la vraie religion est nécessairement universel. Ce n’est pas à l’homme individuel et isolé, c’est à l’humanité entière dans son unité que peut appartenir la vraie foi; et l’individu ne peut y participer que comme un membre vivant du corps universel. Mais l’unité réelle et vivante du genre humain n’étant pas immédiatement donnée dans l’ordre physique, elle doit être créée dans l’ordre moral. Les bornes de l’individualité finie qui s’affirme exclusivement, les bornes de l’égoïsme naturel, doivent être brisées par l’amour pour rendre l’homme conforme à Dieu qui est l’amour. Mais cet amour qui doit transformer les fractions discordantes du genre humain en une unité réelle et vivante — l’Église Universelle — cet amour ne peut pas être un sentiment vague, purement subjectif et impuissant: il faut qu’il se traduise par une action constante et déterminée qui donne au sentiment intérieur une réalité objective. Quel est donc l’objet réel de cet amour actif? L’amour naturel, ayant pour objet les êtres qui nous sont le plus proches, crée une unité collective réelle — la famille; l’amour naturel plus étendu, qui a pour objet tous les gens d’un même pays et d’une même langue, crée une unité collective plus vaste et plus compliquée, mais toujours réelle — la cité, l’État, la nation[72]. L’amour qui doit créer l’unité religieuse du genre humain, ou l’Église Universelle, doit dépasser les limites de la nationalité et avoir pour objet la totalité des êtres humains. Mais le rapport actif entre la totalité du genre humain et l’individu n’ayant pas pour base, dans ce dernier, un sentiment naturel analogue à celui qu’inspire la famille ou la patrie, — ce rapport se réduit nécessairement (pour le sujet particulier) à l’essence purement morale de l’amour, c’est-à-dire à l’abdication libre et consciente de la propre volonté, de l’égoïsme individuel familial et national. L’amour envers la famille et l’amour envers la nation sont en premier lieu des faits naturels qui peuvent en second lieu produire des actes moraux; l’amour envers l’Église est essentiellement un acte moral — l’acte de soumettre la volonté particulière à la volonté universelle. Mais pour que la volonté universelle ne soit pas une fiction, il faut qu’elle soit toujours réalisée dans un être déterminé. La volonté de tous n’étant pas une unité réelle, puisque tous ne se trouvent pas immédiatement d’accord entre eux, il faut un moyen pour les accorder, c’est-à-dire une volonté unique qui puisse unifier toutes les autres. Il faut que chacun puisse s’unir effectivement à l’ensemble du genre humain (manifester positivement son amour envers l’Église) en rattachant sa volonté à une volonté unique non moins réelle et vivante que la sienne, mais en même temps universelle et à laquelle toutes les autres volontés doivent être également soumises. Mais on ne peut admettre une volonté sans celui qui veut et qui manifeste son vouloir; et tant que tous ne sont pas immédiatement un, force nous est de nous unir à tous dans la personne d’un seul pour pouvoir participer à la vraie foi universelle.
Puisque chaque homme en particulier ne peut, pas plus que l’humanité entière dans son état naturel de division, être le sujet propre de la foi universelle, il faut que cette foi soit manifestée par un seul qui représente l’unité de tous. Chacun, en prenant cette foi vraiment universelle pour règle de sa propre foi, produit par là un acte réel de soumission ou d’amour envers l’Église, — acte qui le rend conforme à la vérité universelle révélée à l’Église. En aimant tous dans un seul (puisqu’on ne peut pas les aimer autrement), chacun participe à la foi de tous déterminée par la foi divinement assistée d’un seul; et ce lien permanent, cette unité si large et cependant si ferme, si vivante et cependant si immuable, fait de l’Église Universelle un être moral collectif, une société véritable, beaucoup plus vaste et plus compliquée mais non moins réelle qu’une nation ou un État. L’amour pour l’Église est manifesté par une adhésion constante à sa volonté et à sa pensée vivante représentées par les actes publics du chef ecclésiastique suprême. Cet amour qui dans son origine n’est qu’un acte de morale pure, l’accomplissement d’un devoir par principe (l’obéissance à l’impératif catégorique selon la terminologie kantienne), peut et doit devenir la source de sentiments et d’affections non moins puissants que l’amour filial ou le patriotisme. Ceux qui, tout en voulant fonder l’Église sur l’amour, ne voient l’unité ecclésiastique universelle que dans une tradition cristallisée et privée depuis onze siècles de tous les moyens de s’affirmer réellement, devraient prendre en considération qu’il est impossible d’aimer d’un amour vivant et actif — un souvenir archéologique, un fait éloigné qui, comme les sept conciles œcuméniques, est absolument inconnu des masses et ne peut parler qu’aux érudits. L’amour pour l’Église n’a de sens réel que chez ceux qui reconnaissent toujours à l’Église un représentant vivant, un père commun de tous les fidèles susceptible d’être aimé comme l’est un père dans sa famille ou le chef de l’État dans un pays monarchique.
Le caractère formel de la vérité est de ramener à une unité harmonieuse les multiples éléments du réel. Ce caractère ne manque pas à la vérité par excellence, à la vérité de l’Homme-Dieu qui dans son unité absolue embrasse toute la plénitude de la vie divine et humaine. Au Christ, à l’être un, centre de tous les êtres, doit correspondre l’Église — collectivité aspirant à l’unité parfaite. Et tant que cette unité intérieure et parfaite de tous n’est pas réalisée, tant que la foi de chacun n’est pas encore en elle-même la foi de tous, — tant que l’unité de tous n’est pas manifestée immédiatement par chacun, elle doit être effectuée par le moyen d’un seul.
La vérité universelle parfaitement réalisée dans un seul (le Christ) attire à elle la foi de tous déterminée infailliblement par la voix d’un seul (le pape). En dehors de cette unité, nous l’avons vu, l’opinion de la multitude peut être erronée et la foi des élus eux-mêmes peut demeurer indécise. Mais ce n’est pas une fausse opinion ni une foi vacillante, c’est une foi infaillible et déterminée qui, en réunissant le genre humain à la vérité divine, constitue la base inébranlable de l’Église Universelle. Cette base, c’est la foi de Pierre vivant dans ses successeurs, — une foi qui est personnelle pour se manifester aux hommes et qui (par l’assistance divine) est surhumaine pour être infaillible. Et — nous ne cesserons de le répéter — si l’on croit que ce centre d’unité permanent n’est pas nécessaire, qu’on essaie seulement de manifester sans lui l’unité vivante de l’Église Universelle, qu’on essaie de produire sans lui un acte ecclésiastique intéressant la chrétienté entière, qu’on essaie de donner une réponse décisive et autoritaire à l’une des questions qui désunissent les consciences chrétiennes! Mais on voit bien que les successeurs actuels des apôtres à Constantinople ou à Pétersbourg imitent le silence des apôtres eux-mêmes à Césarée de Philippe……
Résumons en quelques mots les réflexions précédentes. L’Église Universelle est basée sur la vérité affirmée par la foi. La vérité étant une, la vraie foi doit l’être aussi. Et cette unité de foi n’existant pas actuellement et immédiatement dans la totalité des croyants (puisque tous ne sont pas unanimes en matière de religion), doit résider dans l’autorité légale d’un seul chef, garantie par l’assistance divine et acceptée par l’amour et la confiance de tous les fidèles. Voilà la pierre sur laquelle le Christ a fondé son Église et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle.
Comme s’il ne voulait laisser aucun doute possible sur l’intention et la portée de ses paroles concernant la pierre de l’Église, Jésus les complète en conférant explicitement le pouvoir des clefs, l’intendance suprême de son Royaume, au pouvoir fondamental de l’Église, institué dans la personne de Simon Pierre. « Et je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. » Ici il nous faut tout d’abord écarter un contre-sens que nos polémistes « orthodoxes » attribuent à Jésus-Christ. Pour effacer le plus possible la différence entre Pierre et les autres apôtres, on affirme que le pouvoir des clefs n’est autre chose que le pouvoir de lier et de délier. Après avoir dit: « Je te donnerai les clefs » Jésus aurait répété la même promesse en d’autres termes. Mais quand on parle de clefs, il faudrait dire fermer et ouvrir et non lier et délier, comme nous lisons en effet dans l’apocalypse (pour nous borner seulement au Nouveau Testament): ’Ο εκων την κλειδα Δαυιδ, ο ανοιγων και ουδεις κλειει, και κλειει και ουδεις ανοιγει. (Celui qui a la clef de David, Celui qui ouvre et personne ne ferme, et qui ferme et personne n’ouvre. (Apoc., III, 7). On peut fermer et ouvrir une chambre, une maison, une ville, mais on ne peut lier et délier que les êtres et les objets particuliers qui se trouvent dans la chambre, dans la maison, dans la ville. Le texte évangélique qui est en question est une métaphore, mais une métaphore n’est pas nécessairement une absurdité. L’image des clefs du Royaume (de la résidence royale — bêth-ha-mélék) doit nécessairement représenter un pouvoir plus vaste et plus général que l’image de lier et de délier.
Le pouvoir spécial de lier et de délier ayant été donné à Pierre dans les mêmes termes que ceux dans lesquels il a été conféré plus tard aux autres apôtres (Mathieu, XVIII, 18), il est aisé de voir par le contexte de ce dernier chapitre que ce pouvoir inférieur ne regarde que les cas individuels (« si ton frère pèche contre toi, etc. »), ce qui correspond parfaitement au sens de la métaphore employée par l’Évangile. Les cas de conscience personnels et les destinées des âmes individuelles tombent seules sous le pouvoir de lier et de délier qui a été donné aux autres apôtres après Pierre. Quant au pouvoir des clefs du Royaume, conféré uniquement à Pierre, il ne peut (d’après le sens précis de notre texte ainsi que d’après l’analogie biblique) se rapporter qu’à la totalité de l’Église en signifiant un pouvoir suprême social et politique, le gouvernement général du Royaume de Dieu sur la terre. On ne doit ni séparer de l’organisation de l’Église Universelle la vie de l’âme chrétienne ni la confondre avec cette organisation. Ce sont là deux ordres de choses différents quoique intimement liés ensemble.
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