Capítulo 14 de 54
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C’est en contemplant dans sa pensée éternelle la Sainte Vierge, le Christ et l’Église, que Dieu a donné son approbation absolue à la création entière en la proclamant tob meod, valde bona. C’était là le propre sujet de la grande joie qu’éprouvait la Sagesse divine à l’idée des fils de l’Homme; elle y voyait l’unique fille d’Adam pure et immaculée, elle y voyait le Fils de l’Homme par excellence, le seul juste, elle y voyait enfin la multitude humaine unifiée sous la forme d’une société unique basée sur l’amour et la vérité. Elle contemplait sous cette forme son incarnation future et, dans les enfants d’Adam, ses propres enfants; et elle se réjouissait en voyant qu’ils justifiaient le plan de la création qu’elle offrait à Dieu: Et justificata est Sapientia a filiis suis. (Math., XI, 19.)
L’humanité réunie à Dieu dans la Sainte Vierge, dans le Christ, dans l’Église, est la réalisation de la Sagesse essentielle ou de la substance absolue de Dieu, sa forme créée, son incarnation. En vérité c’est une seule et même forme substantielle (désignée par la Bible comme semen mulieris, scilicet Sophiæ) qui se produit en trois manifestations successives et permanentes, réellement distinctes, mais essentiellement indivisibles, en s’appelant Marie dans sa personnalité féminine, Jésus dans sa personnalité masculine — et gardant son propre nom pour son apparition totale et universelle dans l’Église accomplie de l’avenir, la Fiancée et l’Épouse du Verbe divin.
Cette triple réalisation de la Sagesse essentielle dans l’humanité est une vérité religieuse que la Chrétienté orthodoxe professe dans sa doctrine et manifeste dans son culte. Si, par la Sagesse substantielle de Dieu, il ne fallait entendre que la personne de Jésus-Christ exclusivement, comment pourrait-on appliquer à la Sainte Vierge tous les textes des livres sapientiaux qui parlent de cette Sagesse? Or cette application, qui se faisait dès les temps les plus anciens dans les offices de l’Église latine ainsi que de l’Église grecque, a reçu de nos jours une sanction doctrinale dans la bulle de Pie IX sur l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge. D’un autre côté, il y a des textes de l’Écriture que les docteurs orthodoxes et catholiques appliquent tantôt à la Sainte Vierge, tantôt à l’Église (par exemple le texte de l’apocalypse concernant la femme vêtue du soleil, couronnée des étoiles et ayant la lune sous ses pieds). Enfin on ne saurait révoquer en doute le lien intime et l’analogie parfaite entre l’humanité individuelle et l’humanité sociale du Christ, son corps naturel et son corps mystique. Dans le sacrement de la communion, le corps personnel du Seigneur devient d’une manière mystérieuse mais réelle le principe unifiant de son corps collectif — la communauté des fidèles. Ainsi l’Église, la société humaine divinisée, a au fond la même substance que la personne incarnée du Christ, son humanité individuelle, — et celle-ci n’ayant d’autre origine et d’autre essence que la nature humaine de la Sainte Vierge, Mère de Dieu, il s’en suit que l’organisme de l’incarnation divino-humaine, ayant en Jésus-Christ un seul centre personnel actif, a aussi dans sa triple manifestation une seule et même base substantielle — la corporéité de la Sagesse divine en tant que cachée et révélée dans le monde inférieur: c’est l’âme du monde complètement convertie, purifiée et identifiée avec la Sagesse elle-même, comme la matière s’identifie avec la forme dans un seul être concret et vivant. Et la réalisation parfaite de cette substance divino-matérielle, de ce semen mulieris, — c’est l’humanité glorifiée et ressuscitée — le Temple, le Corps et l’Épouse de Dieu.
La vérité chrétienne, sous cet aspect définitif — l’incarnation totale et concrète de la Divinité — a particulièrement attiré l’âme religieuse du peuple russe, dès les premiers temps de sa conversion au christianisme. En dédiant ses plus anciens temples à sainte Sophie, la Sagesse substantielle de Dieu, il a donné à cette idée une expression nouvelle inconnue aux Grecs (qui identifiaient la Σοφία avec le Λόγος). — Tout en rattachant intimement la sainte Sophie à la Mère de Dieu et à Jésus-Christ, l’art religieux de nos ancêtres la distinguait nettement de l’une et de l’autre, en la représentant sous les traits d’un être divin particulier. C’était pour eux l’essence céleste recouverte par les apparences du monde inférieur, l’esprit lumineux de l’humanité régénérée, l’Ange gardien de la Terre, apparition future et définitive de la Divinité.
Ainsi, à côté de la forme humaine individuelle du divin, — à côté de la Vierge-Mère et du Fils de Dieu — le peuple russe a connu et aimé, sous le nom de sainte Sophie, l’incarnation sociale de la Divinité dans l’Église Universelle. — C’est à cette idée, révélée au sentiment religieux de nos ancêtres, — à cette idée vraiment nationale et absolument universelle qu’il nous faut maintenant donner une expression rationnelle. Il s’agit de formuler la Parole vivante que l’ancienne Russie a conçue et que la Russie nouvelle doit dire au monde.
Intermédiaire des Cieux et de la terre, l’Homme était destiné à être le Messie universel qui sauverait le monde du chaos en l’unissant à Dieu, en incarnant dans les formes créées la sagesse éternelle. Cette mission impliquait pour l’Homme un triple ministère: il devait être prêtre de Dieu, roi du monde inférieur et prophète de leur union absolue, Prêtre de Dieu, en lui sacrifiant son propre arbitraire, l’égoïsme humain; roi de la nature inférieure, en la dominant par la loi divine; prophète de l’union, en aspirant à la totalité absolue de l’existence et en la réalisant progressivement par la coopération continuelle de la grâce et de la liberté, en régénérant et en transformant de plus en plus la nature extra-divine jusqu’à son intégration universelle et parfaite, ή άποκείτα στάσις τῶν παντων. Se soumettre à Dieu et dominer la nature pour la sauver — voilà en deux mots la loi messianique. L’Homme la rejeta en préférant atteindre le but immédiatement, par lui-même, en violant l’ordre déterminé par la raison divine. Il voulut s’unir à la nature inférieure arbitrairement, en vertu de son propre désir, croyant par là s’approprier une royauté sans condition, une autocratie absolue, égale à celle de Dieu. Il ne voulut pas soumettre sa royauté à son sacerdoce; et par là il devint incapable de satisfaire à ses vraies aspirations, de remplir sa mission prophétique. Le désir désordonné de s’unir avec la nature inférieure devait nécessairement soumettre l’Homme à cette nature; et, comme conséquence inévitable, l’homme a dû contracter les traits distinctifs du monde matériel et extra-divin, il a dû se transformer selon l’image et selon la similitude de ce dernier. Or nous savons que le caractère essentiel de la nature en dehors de Dieu s’exprime 1° par une pluralité indéterminée dans l’espace ou la division infinie des parties; 2° par un changement indéterminé dans le temps ou la disjonction infinie des moments et comme résultat de cette double division; 3° par la transformation de toute causalité en mécanisme. Il est vrai que cette puissance du fractionnement infini et de la discorde universelle, caractère essentiel du Chaos, est limitée dans la création par l’action du verbe unifiant qui, sur le fond chaotique, construit le Cosmos. Mais dans la nature inférieure (avant l’apparition de l’homme) le fond du Chaos n’est pas supprimé, il persiste comme un feu sous la cendre, comme une tendance dominante qui s’éveille à toute occasion. C’est en cette qualité que la puissance du chaos a passé à l’homme déchu et a créé ce qu’on appelle improprement l’humanité naturelle et ce qui est en effet l’humanité chaotique. Dans cette masse humaine nous distinguons clairement les trois traits fondamentaux de la nature extra-divine. Le fractionnement infini des parties matérielles dans l’espace se traduit, dans le genre humain, par la pluralité indéterminée et anarchique des individus coexistants; à la disjonction infinie des moments dans le temps correspond, dans l’existence de l’humanité, la succession indéterminée des générations qui se disputent l’actualité et se supplantent à tour de rôle; enfin le mécanisme matériel du monde physique passe à l’humanité sous la forme de l’hétéronomie ou de la fatalité qui soumet la volonté de l’homme à la force des choses, son être intérieur à l’influence dominante du milieu extérieur et des circonstances temporelles.
Nous savons cependant que la chute de l’Homme pouvait ajourner et non pas annuler sa vocation. Les entraves bienfaisantes de l’espace, du temps et de la causalité mécanique, tout en l’éloignant du but suprême, l’empêchaient en même temps de le manquer absolument et définitivement. La pluralité indéterminée des individus — une déchéance considérée en elle-même — est la première condition du salut pour l’humanité; car si une partie de cette multitude propage de plus en plus le péché originel en l’aggravant par des crimes nouveaux, il reste toujours quelques justes pour atténuer les effets du mal et pour préparer un milieu au salut futur; grâce à cette multiplication indéterminée, Abel est remplacé par Seth, Saül est supplanté par David. La succession indéfinie des générations est une seconde condition du salut: elles ne disparaissent pas sans que chacune laisse quelque chose pour faciliter l’œuvre de ses héritiers, pour élaborer une forme historique plus parfaite, satisfaisant mieux aux vraies aspirations de l’âme humaine. Ainsi ce qui ne pouvait se manifester ni dans Ève, ni dans Thamar, ni dans Rahab, ni dans Ruth, ni dans Bathshabah, — se manifesta un jour dans Marie.
Enfin l’hétéronomie de notre existence est la troisième condition du salut, non moins indispensable que les deux premières. Car si la volonté humaine tant bonne que mauvaise avait une efficacité immédiate, il en serait fait de l’humanité et de la création. Le fratricide Caïn se serait alors immédiatement précipité dans le fond de l’enfer avant de construire une ville et de fonder la civilisation antique; le bon Seth serait monté au ciel ou au moins dans les limbes comme son frère Abel avant de procréer les ancêtres de Jésus-Christ; et le monde inférieur, la terre, privée de son centre d’unité et d’action serait retombée dans le triste état de tohou va bohou où elle était avant la création. Et il n’y aurait personne alors pour faire la joie et les délices de la Sagesse éternelle.
Si donc notre assujettissement aux conditions du monde matériel est une conséquence de la chute et une peine du péché, nous voyons que cette peine est un bienfait et que cette conséquence nécessaire du mal est un moyen nécessaire du bien absolu.
Comme la terre chaotique n’a pu se soustraire à l’action cosmogonique du Verbe, qui la transforma en un monde équilibré, illuminé et vivant, de même le chaos humain, créé par la chute de l’Eden, dut être soumis à l’opération théogonique du même Verbe, qui tend à le régénérer en une humanité spirituelle réellement unifiée, éclairée par la vérité divine, et vivante de la vie éternelle. La forme de l’Homme-Messie, rejetée par le premier Adam, ne fut pas anéantie dans l’humanité naturelle, mais seulement réduite à l’état de puissance latente; elle y resta comme un germe vivant — semen mulieris (id est Sophiæ) se réalisant partiellement et progressivement pour s’incarner enfin dans le second Adam. Ce processus théogonique, la création de l’Homme trinitaire, de l’Homme-Messie ou de l’Homme-Dieu, par lequel la Sagesse divine s’incarne dans la totalité de l’univers — ce processus présente, dans l’ordre du temps, trois degrés principaux: 1° la série des anticipations messianiques dans l’humanité naturelle ou dans le chaos humain — avant le christianisme; 2° l’apparition du Messie individuel dans la personne de Jésus-Christ; et 3° la transformation messianique de l’humanité entière ou le développement de la Chrétienté.
Avant J.-C. l’humanité, privée de centre réel, n’était qu’un organisme en puissance, — de fait il n’y avait que des organes séparés, des tribus, des cités et des nations, dont quelques-unes tendaient à la domination universelle, — ce qui était déjà une anticipation de l’unité future. Mais dans chacune de ces parties disjointes de l’humanité, qu’elle aspirât ou non à remplacer le tout sous la forme d’une monarchie universelle, il y a eu dès le commencement une certaine réalisation, dans le domaine social, de la forme messianique ou trinitaire tendant à représenter, dans des limites plus ou moins étroites, la totalité de l’existence humaine.
Cette forme trinitaire a une base très générale dans l’être humain. Toute existence humaine est formée par trois termes principaux: 1° les faits accomplis conservés par la tradition du passé, 2° les actes et les travaux imposés par les besoins du présent, et 3° les aspirations à un état meilleur déterminées par un idéal plus ou moins parfait de l’avenir.
Il y a une analogie évidente, mais aussi une différence essentielle, entre ces trois modes constitutifs de l’existence humaine et les trois modes correspondants de l’existence divine (sans parler du caractère hypostatique de ces derniers). La raison générale de cette différence est qu’en Dieu, comme être absolu, le premier mode détermine totalement le second, et les deux ensemble déterminent totalement le troisième, dans lequel l’être divin se possède définitivement et jouit de soi-même d’une manière complète. L’homme au contraire, — pour ne mentionner ici que le troisième mode de sa subjectivité — ne peut posséder actuellement la totalité d’existence qui n’est pour lui qu’un avenir plus ou moins éloigné. Cet avenir idéalement anticipé ne peut pas être l’objet d’une jouissance proprement dite, mais seulement d’une aspiration.
Dans notre vie matérielle ou animale, cette forme trinitaire existe déjà, mais elle y est plutôt un symbole naturel qu’une réalité. Le fait accompli est représenté ici par la génération passée, les pères ou les anciens; l’actualité, c’est la génération présente, les hommes d’aujourd’hui; enfin les aspirations naturelles vers l’avenir s’incarnent dans les enfants, dans la génération future. On voit bien que la forme trinitaire a ici un caractère purement relatif et au fond illusoire: la vie naturelle s’efforce de fixer les termes du rapport, mais elle n’y parvient jamais, et chaque génération passe également par l’état de l’avenir, de l’actualité et du passé, pour disparaître dans le néant et l’oubli. Chaque génération veut posséder toute l’actualité, mais, puisque chacune a le même droit à cette possession, aucune ne peut l’obtenir effectivement; et toutes, après de vains efforts pour retenir le torrent de l’existence temporelle, y sont englouties à tour de rôle. Mais ce changement continuel de générations n’épuise pas toute l’existence humaine. Ce n’est que l’humanité animale, et il y a encore l’humanité sociale qui n’a jamais été bornée à l’actualité matérielle, qui ne s’est jamais contentée de poursuivre et de maintenir le fait réel de l’existence. La société humaine, aux degrés les plus inférieurs de son développement, a toujours doublé le fait d’un principe, la réalité d’une idée.
Le moment présent, l’actualité, pour une société humaine, n’est jamais ni une succession, purement mécanique dans le temps — un simple postea de son passé, — ni un antécédent purement mécanique et temporel, un simple antea de son avenir: cette actualité est toujours rattachée aux deux autres termes par un lien intérieur et spirituel qui fixe le passé et l’avenir et qui, s’il n’arrête pas le torrent de l’existence matérielle, le fait au moins rentrer dans un lit déterminé et transforme le mauvais infini du temps naturel en un système de développement historique. Dans toute société humaine — toute barbare qu’elle soit en dehors et au-dessus des intérêts matériels du moment — il y a une tradition religieuse et un idéal prophétique. Le passé, au lieu d’être supplanté sans pitié à la manière de ces sauvages qui tuent et mangent leurs vieux parents, est conservé avec piété filiale comme la base et la sanction permanente de l’actualité; et l’avenir, au lieu d’être appréhendé comme une fatalité impitoyable ou sacrifié au feu de l’égoïsme comme les enfants brûlés dans la statue ardente de Moloch, est appelé et évoqué comme le vrai but et la vraie raison d’être du présent, sa joie et sa couronne. Ainsi, à la tête de chaque société humaine, nous voyons une trinité plus ou moins différenciée de classes dirigeantes — se rattachant en partie, mais ne s’identifiant jamais au triple rapport naturel des générations successives. Il y a en premier lieu les prêtres ou sacrificateurs correspondant aux pères, à la vieille génération; et, en effet, à l’origine, dans la vie des tribus et des familles dispersées, les fonctions sacerdotales étaient remplies par les pères de la famille; et le foyer domestique était le principal autel. Cependant, même dans cet état primitif, le père représentait plus que le fait particulier de la paternité naturelle: il se rattachait, par sa dignité sacerdotale, au fait absolu de la paternité divine, à ce passé éternel précédant et conditionnant toute existence. À la différence des animaux, dans la personne des pères humains, la génération matérielle était devenue une institution sociale et une puissance religieuse. Et si le père vivant était prêtre, médiateur du présent et du passé, l’ancêtre défunt, en rentrant dans le monde invisible, se confondait avec le passé absolu lui-même, avec la Divinité éternelle, devenait l’objet du culte. Le culte des ancêtres en effet est un élément universel de la religion[139]. Ainsi le ministère du passé immédiat, des pères vivants, des prêtres, reliait l’actualité humaine à un passé plus éloigné et plus général, aux faits mystérieux qui précèdent et déterminent notre existence avec une nécessité absolue. — En second lieu nous voyons la classe des guerriers qui, par la force et par l’audace, assuraient à la société les moyens réels de l’existence, satisfaisaient aux besoins pressants du moment donné. Cette classe naturellement se recrutait surtout parmi les fils des familles, la génération actuelle. Et, quoique la vieille génération prît part aussi aux entreprises militaires, ce n’était pas cependant Priam ou Nestor, mais bien Hector et Achille qui commandaient les guerriers tout en cédant pieusement la première place aux vieux pères dès qu’il s’agissait d’obtenir, par des sacrifices, la faveur des dieux. — Ainsi le rapport entre les deux premières classes principales de la société correspond assez bien au rapport entre les deux générations — la présente et la passée de la vie naturelle. Mais si cette analogie allait plus loin, si l’avenir du corps social se trouvait aussi représenté seulement ou principalement par la génération future, par les enfants qui remplacent leurs ancêtres pour être eux-mêmes remplacés par leur propre progéniture et ainsi de suite, — l’existence sociale se confondrait avec le mauvais infini de la vie naturelle, il n’y aurait plus d’histoire, plus de progrès, mais seulement un changement continuel et inutile. En vérité il n’en est pas ainsi. Dans chaque société il y avait, depuis les temps les plus anciens, outre les prêtres et les guerriers, une catégorie d’hommes de tous les âges, de tous les sexes et de tous les états, qui anticipaient l’avenir humain et répondaient aux aspirations idéales de la société où ils vivaient. Dans la vie naturelle le troisième terme, au lieu d’être la véritable unité du second et du premier, n’est au fond que leur simple répétition. La génération future ne représente l’avenir que d’une manière illusoire et éphémère, comme dans une série indéterminée un membre ne vaut pas plus qu’un autre. Dans l’ordre de la succession naturelle, la nouvelle génération, pour venir après les vieilles, n’est pas par elle-même plus avancée qu’elles, plus proche de l’idéal et de la perfection. C’est pour cela que le vrai progrès social, indépendamment de la succession infinie des générations, demande qu’il y ait des représentants réels de l’avenir, des hommes effectivement plus avancés dans la vie spirituelle, capables de satisfaire aux aspirations de leurs contemporains et de présenter à la société donnée son idéal, dans la mesure où elle peut le concevoir et où ils peuvent eux-mêmes le réaliser. À ces hommes de l’avenir idéal je donne le nom général de prophètes. Vulgairement on entend par là quelqu’un qui prédit l’avenir.
Entre un diseur de bonne-aventure et le vrai prophète il y a à peu près la même différence qu’entre le chef d’une bande de brigands et le souverain légitime d’un grand État, ou bien entre le père d’une famille primitive qui sacrifie aux mânes des ancêtres et le pape qui donne sa bénédiction urbi et orbi et ouvre le ciel aux âmes du purgatoire. Mais en dehors de cette différence, qui tient à la sphère d’action plus ou moins large, il y a encore une autre distinction à faire. On peut prédire l’avenir, non seulement en paroles, mais, aussi en action, en anticipant partiellement des états et des rapports qui n’appartiennent pas à la condition actuelle de l’humanité. C’est là le prophétisme proprement dit, qui présente encore des modifications et des gradations indéterminées. Le sorcier africain, par exemple, a ou prétend avoir la puissance de faire selon son bon plaisir la pluie et le beau temps. Ce pouvoir supérieur de la volonté humaine sur les forces et les phénomènes de la nature matérielle est un attribut de l’être humain en tant que celui-ci se trouve en une union parfaite avec la Divinité créatrice et toutepuissante. Une telle union, généralement étrangère à notre état actuel, n’est que le but idéal, l’avenir éloigné auquel nous aspirons; et l’exercice d’un pouvoir appartenant à cet état futur est une anticipation de l’avenir ou un acte prophétique. Mais ce n’est pas le vrai prophétisme que celui du sorcier, qui ne possède et même ne connaît pas les conditions religieuses et morales du pouvoir surnaturel; et s’il l’exerce réellement ce n’est que d’une manière purement empirique. D’un autre côté, même dans le cas où ce pouvoir magique n’est qu’une prétention frauduleuse, c’est néanmoins une anticipation, — ne fût-ce que dans le désir et l’aspiration, — d’un état supérieur, d’un avenir idéal réservé à l’homme. Et, en passant d’un sorcier africain à un vrai thaumaturge chrétien, comme saint François d’Assise, nous trouvons dans ses miracles le même pouvoir de la volonté humaine que possède ou prétend posséder, sur les forces de la nature extérieure, le magicien d’une tribu sauvage. Ce pouvoir est borné dans les deux cas; car la force miraculeuse des plus grands saints n’a jamais été ni constante dans sa durée ni universelle dans son application. Mais la grande différence est que le saint connaît et possède la condition intérieure principale du pouvoir surnaturel pour l’homme — l’union morale avec la Divinité. Ainsi son pouvoir, basé sur sa supériorité morale, est une image fidèle et directe, quoique faible et limitée, de la Toute-Puissance divine, qui n’est pas une force aveugle, mais la conséquence logique de la perfection intrinsèque et essentielle de l’être absolu. Dans la mesure où le saint participe à cette perfection, il participe aussi à la puissance divine et présente une anticipation de notre état définitif, non seulement réelle, mais intérieurement vraie, parfaite en soi, quoique extérieurement incomplète.
Comparons maintenant, dans un tout autre domaine du prophétisme, le grand sage grec avec un nabi hébreu. Platon, dans sa République, nous donne l’idéal de la société humaine organisée sur les principes de la justice et de la raison. C’est l’anticipation d’un avenir réalisé en partie par la société européenne du moyen âge[140]. Platon était donc prophète, mais il l’était comme le sorcier africain est thaumaturge: il ne possédait et ne connaissait même pas les vraies conditions dans lesquelles son idéal devait être réalisé. Il ne comprenait pas que, pour l’organisation équitable et rationnelle de l’être social, la justice et la raison humaines ne suffisent pas: que l’idéal d’une société juste et sage, pensé par un philosophe, doit encore être fécondé par une action morale correspondante de la part de la société elle-même. Pour s’organiser d’après l’idéal du bien, la société réelle, dominée par le mal, doit être sauvée et régénérée. Mais la méditation abstraite ne sauve pas. Tout en anticipant la vérité sociale, l’idéalisme platonique ne possédait pas la voie pour y parvenir et ne pouvait pas donner la vie à sa conception. C’est là la grande différence entre le prophétisme philosophique des Hellènes et le prophétisme religieux des Hébreux. Le nabi israélite à qui la vérité se révélait par un rapport personnel avec le Dieu vivant, le Dieu de l’histoire, anticipait l’avenir idéal, non pas par la pensée abstraite, mais par l’âme et par le cœur. Il frayait la voie, il éveillait la vie. Dans ses prophéties, il y avait, comme chez Platon, un idéal de la société parfaite; mais cet idéal n’était jamais séparé de la condition intérieure qui déterminait sa réalisation — la réunion libre et active de l’humanité avec Dieu. Et les vrais nebiim savaient bien que cette union s’accomplit au moyen d’un processus divino-humain long et compliqué, par une série d’actions réciproques et de conjonctions entre Dieu et l’homme; et ils le savaient, non seulement en principe général, mais ils savaient et proclamaient à chaque moment donné ce que l’humanité, dans son organe central provisoire, — la nation juive — devait faire pour coopérer efficacement au progrès de l’œuvre divino-humaine. Leur action était complète, puisque, d’un côté, ils montraient le but absolu dans l’avenir lointain et, d’un autre côté, ils indiquaient pour le moment présent le moyen efficace pour porter l’humanité vers ce but. Ainsi en réunissant sous le terme général de prophétisme toutes les anticipations humaines de l’avenir idéal nous ne méconnaissons pas la différence essentielle et immense qui sépare, non seulement des sorciers démoniaques, mais aussi des génies les plus sublimes de l’humanité profane, les vrais prophètes du Dieu vivant.
Au commencement de l’histoire, chaque père de la maison est prêtre ou sacrificateur, chaque fils de la maison est guerrier à droit égal avec tous les autres et n’obéissant qu’à des chefs temporaires. Mais, à mesure que l’unité sociale s’étend et s’organise, les prêtres particuliers commencent à se rassembler dans un seul corps formant une société spécialement religieuse, un clergé plus ou moins concentré dans la personne d’un prêtre principal, d’un pontife; en même temps, la partie active de la population tend à se fixer et à s’organiser sous les ordres d’un souverain, qui n’est plus seulement commandant militaire en temps de guerre, mais aussi chef de la société pendant la paix, dans toutes les affaires et les questions pratiques qu’une vie sociale plus compliquée fait naître. Quand la société n’est plus une simple famille, les intérêts multiples, n’étant plus immédiatement conciliés par la parenté naturelle et la nécessité évidente d’une solidarité étroite, il se produit des collisions et des luttes et un pouvoir impartial devient indispensable pour établir l’équilibre. Ainsi la principale fonction pacifique du souverain est celle de juge — comme nous le voyons dans tous les états primitifs. Conduire les peuples aux champs de bataille et juger ses différends en temps de paix, voilà les deux besoins principaux auxquels devait satisfaire l’institution monarchique à son origine.
Tandis que les éléments fractionnés et dispersés du corps spirituel et du corps naturel de l’humanité se rassemblaient ainsi sous l’action du Verbe historique en des unités partielles d’Églises et d’États rudimentaires, l’âme de l’humanité, en répétant sur une échelle plus élevée les phases du processus cosmogonique, déployait ses efforts pour entrer en une conjonction de plus en plus intime avec l’Esprit de la Sagesse éternelle.
Dans l’Inde, l’âme de l’humanité se manifestant d’abord par les intuitions des sages et des saints du Brahmanisme orthodoxe, puis par la doctrine du sage orthodoxe Kapila, fondateur de la philosophie Sankhia, et définitivement par la religion nouvelle de Bouddha Shakhia-Mouni, reconnut et aima l’Absolu surtout sous sa forme négative, comme le contraire de l’existence extra-divine, de la nature du monde. Ce fut la première fois qu’elle sentit profondément la vanité de la vie matérielle, conçut un dégoût invincible pour cette vie illusoire qui est plutôt mort que vie, puisqu’elle se dévore continuellement sans jamais pouvoir se fixer et se satisfaire.
Mais le dégoût de la fausse vie ne révélait pas encore la vraie. Et l’âme humaine, dans sa manifestation indienne, tout en affirmant avec une certitude parfaite et une force admirable que l’absolu ne se trouve pas dans la vie matérielle, qu’il n’est pas la nature et le monde, ne fut pas capable de savoir et de dire où il se trouve et ce qu’il est. Mais au lieu de reconnaître cette incapacité et d’en rechercher les causes, la Sagesse indienne affirma son impuissance comme le dernier mot de la vérité et proclama que l’Absolu se trouve dans le Néant, qu’il est la non-existence — Nirvâna.
L’Inde, dans ses sages, a servi un moment d’organe national à l’âme universelle de l’humanité quand elle a compris la vanité de l’existence naturelle et s’est dégagée des liens du désir aveugle. C’était, en effet, un acte universel de cette âme que la pensée et le sentiment qui s’emparèrent de Bouddha et de ses disciples quand ils affirmèrent que l’Absolu n’est pas quelque chose, qu’il n’est rien de ce qui existe dans la nature. L’âme de l’humanité devait passer par cette vérité négative avant de concevoir l’idée positive de l’Absolu. Mais la sagesse ou plutôt la folie orientale consiste à prendre une vérité relative et provisoire pour la vérité complète et définitive. La faute n’en est pas à l’âme humaine mais à l’âme de ces sages et des nations qui adoptèrent leur doctrine. En s’arrêtant à un degré nécessaire mais inférieur du processus universel, ces nations n’arrêtèrent pas le progrès historique mais elles restèrent elles-mêmes en dehors du mouvement progressif de l’humanité plongée dans un particularisme barbare. L’âme universelle les abandonna et alla chercher chez d’autres nations des organes spirituels pour ses nouvelles unions avec l’essence divine. Par les sages, les poètes et les artistes inspirés de l’Hellade, elle comprit et aima l’Absolu, non plus comme le Néant du Bouddhisme, mais comme l’Idée platonique et le monde idéal, un système éternel des vérités intelligibles reflétées ici-bas dans les formes sensibles de la Beauté.
L’idéalisme hellénique était une grande vérité, plus positive et plus complète que le nihilisme indien, mais ce n’était pas encore la vérité parfaite et définitive, — tant que le monde idéal était considéré sous son aspect purement théorique et esthétique; tant qu’il était seulement contemplé en dehors de la réalité et de la vie, ou réalisé exclusivement dans les formes superficielles de la beauté plastique. Si le monde idéal est plus vrai que le monde matériel, il ne peut pas être impuissant vis-à-vis de ce dernier. Il doit le pénétrer, le vaincre intérieurement, le régénérer. La lumière intelligible du monde supérieur doit se transfuser dans la vie morale et pratique du monde inférieur; la volonté divine doit s’accomplir sur la terre comme dans les cieux. Le Verbe de Dieu n’est pas seulement le soleil de la vérité qui se reflète dans le torrent troublé de la vie naturelle: il est encore l’ange bienfaiteur qui descend dans ce torrent pour en purifier les eaux, pour ouvrir, sous la bourbe des passions et sous le sable des erreurs humaines, la source de l’eau vive qui coule dans l’éternité. — La sagesse grecque, comme celle des Hindous, voulut s’arrêter définitivement au degré de la vérité qu’elle avait atteint. Le dernier mot de cette sagesse hellénique — la philosophie des néoplatoniciens — insista plus encore que Platon lui-même sur le caractère purement théorique ou contemplatif de la vie pratique. Le vrai sage, selon Plotin, doit être étranger à tout but pratique, à toute activité, à tout intérêt social. Il doit fuir le monde pour s’élever d’abord par la méditation abstraite jusqu’au monde intelligible et pour être ensuite extatiquement absorbé par l’abîme sans nom de l’unité absolue. Le Protée des erreurs humaines est au fond un être identique et cette identité se manifeste surtout dans les résultats définitifs des systèmes en apparence hétérogènes. Ainsi l’absorption finale dans l’Absolu inénarrable du néoplatonisme ne se distingue que dans les termes du Nirvâna bouddhique. Si les deux grandes nations aryennes se bornèrent en dernier résultat à cette révélation négative de l’Absolu, la révélation positive se créa un organe national dans le peuple sémitique des Hébreux. La vie et l’histoire religieuse de l’humanité se concentrèrent dans ce peuple unique parce que lui seul cherchait, dans l’Absolu, le Dieu vivant, le Dieu de l’histoire: l’avenir définitif de l’humanité fut préparé et révélé dans ce peuple parce que lui seul voyait en Dieu, non seulement celui qui est mais aussi celui qui sera, Jahvé, le Dieu de l’avenir. Le salut est venu des Juifs et ne pouvait venir que d’eux parce qu’ils étaient les seuls à comprendre le vrai salut — non pas l’absorption dans le Nirvâna par un suicide moral et physique, non pas l’abstraction de l’esprit dans l’idée pure par une contemplation théorique, mais la sanctification et la régénération de tout l’être humain et de toute son existence par une activité vivante, morale et religieuse, par la foi et les œuvres, par la prière, le travail et la charité.
Si les Hindous et les Hellènes s’arrêtèrent à des aspects partiels de la divinité qu’ils eurent la folie de prendre pour le tout, transformant ainsi la vérité en erreur, les Hébreux avaient reçu, au moyen de leur religion révélée, le germe vivant de l’essence divine dans sa vérité complète et définitive.
Ce n’est pas que cette essence leur fût manifestée simultanément dans toute sa perfection absolue: au contraire ses manifestations étaient graduelles et très imparfaites, — mais elles étaient réelles et vraies. Ce n’étaient pas des reflets éloignés et des rayons épars de l’idée divine illuminant l’esprit d’un sage isolé, — c’étaient des manifestations substantielles de la sagesse divine elle-même, produites par l’action personnelle du Verbe et du Saint-Esprit, et s’adressant à toute la nation dans son être social. La sagesse divine entrait non pas seulement dans l’intelligence des Israélites, elle s’emparait de leur cœur et de leur âme, et en même temps elle leur apparaissait dans des formes sensibles.
Nous voyons en effet dans l’Ancien Testament une double série de manifestations divines: les phénomènes de la conscience subjective par lesquels Dieu parle à l’âme de ses justes, — les patriarches et les prophètes; et les apparitions objectives par lesquelles la puissance ou la gloire divine (shékhinah) se manifeste devant tout le peuple en se fixant sur des objets matériels, comme l’autel du sacrifice ou l’arche d’alliance.
Ce double processus de la régénération morale et des théophanies extérieures devait atteindre son but; ces deux courants théogoniques devaient se rencontrer et coïncider dans la création d’un être individuel qui, absolument saint et pur, dans son âme et dans son corps, pouvait incarner en soi Dieu non seulement moralement mais aussi physiquement, réunir en son seul être Jacob et la pierre de Béthel, Moïse et l’Arche d’alliance, Salomon et son temple.
Tous les peuples (ou presque tous) ont eu dans leurs religions l’idée d’une femme divine et d’un homme divin, d’une Mère-Vierge et d’un fils de Dieu descendant sur la terre pour lutter contre les forces du mal, pour souffrir et pour vaincre. Mais on ne peut nier que ces idées universelles ont pris corps, qu’elles se sont réellement hypostasiées seulement au sein du peuple juif, dans les deux personnes historiques la Vierge Marie et Jésus-Christ. Ce phénomène unique suppose bien une histoire unique, une préparation ou une éducation spéciale de ce peuple. Cette conclusion devrait être obligatoire pour les rationalistes eux-mêmes. Et en effet, en dehors de tous les faits miraculeux dans le sens propre du terme, il y a dans le domaine social et politique un fait général qui distingue l’histoire du peuple d’Israël et lui donne un avantage essentiel sur les deux grandes nations qui, par leur génie original et créateur, sembleraient être appelées à un rôle prépondérant dans les destinées de l’humanité. Tandis que le développement national des Hindous ainsi que des Grecs s’est fait par la voie essentiellement critique et révolutionnaire et n’a abouti qu’à des résultats négatifs, le développement du peuple hébreu s’accomplissait généralement d’une manière organique ou évolutionnaire et a abouti à un résultat positif d’une valeur universelle immense — le Christianisme. D’un côté, nous ne voyons que des images tronquées et défigurées de l’homme trinitaire, ou de la forme messianique, — d’un autre côté, nous trouvons les trois éléments réels du messianisme social dans leur rapport normal et harmonique préfigurant et préparant l’apparition du vrai messie personnel. Aux Indes, la caste sacerdotale des Brahmes, les représentants de la tradition religieuse, du passé sacré et inviolable, voulant garder pour soi une domination exclusive, opprimaient la vie actuelle par un légalisme impitoyable, supprimant toute possibilité de mouvement libre de l’esprit et de progrès social. Mais les prêtres qui veulent immédiatement gouverner le monde succombent inévitablement devant une alternative fatale: ou bien ils gouvernent réellement en entrant dans les détails matériels de l’actualité profane, et alors ils compromettent leur prestige religieux, abaissent leur dignité sacrée et finissent par perdre leur autorité aux yeux de la masse et avec cela toute leur puissance; ou bien, tout en gardant le pouvoir immédiat dans la société, ils veulent rester de vrais prêtres, et alors ils perdent dans leur gouvernement le sens de la réalité et ne pouvant satisfaire aux besoins légitimes des gouvernés, ruinent la société si elle leur reste fidèle, ou sont destitués et remplacés par la partie active du peuple.
Aux Indes, la caste sacerdotale dût céder à la classe guerrière une grande partie de sa prédominance, mais elle en garda assez pour arrêter le libre développement de la vie nationale. Cette lutte fut compliquée par l’action croissante du troisième des ordres sociaux[141] — les sages qui, en s’éloignant de plus en plus de la doctrine orthodoxe et de la discipline traditionnelle, finirent par entrer en antagonisme ouvert avec les Brahmanes. La classe militaire ou royale se divisa dans cette lutte, mais elle finit par prendre parti pour les représentants du passé; et les prophètes hindous — les sages du Bouddhisme, après des persécutions cruelles, furent expulsés de l’Inde. Si, d’un côté, la sagesse négative du Bouddhisme, hostilement opposée au présent et au passé, n’était qu’une utopie vide et stérile; d’autre part, le sacerdoce et la royauté, en se coalisant contre le nouveau mouvement de la pensée et en le supprimant par la violence, ont privé l’Inde de toute liberté et lui ont ôté toute possibilité de progrès historique. Malgré la supériorité de la race aryenne, malgré les grandes qualités du génie national, l’Inde est restée depuis lors une esclave impuissante, se donnant sans résistance à tous les maîtres qui ont voulu d’elle.
L’origine de la culture indienne est signalée par la prédominance de la classe sacerdotale, représentant le passé, et la tradition commune; — les origines de l’Hellade historique sont marquées au contraire par la domination de la partie active de la société, des guerriers, des hommes de la force qui s’affirme, qui veut se manifester, qui cherche des exploits. Si la supériorité de cet élément social a été au commencement éminemment favorable au progrès de toutes les activités humaines, la cristallisation de la classe militaire dans des cités où des États ne manqua pas de devenir par la suite un péril et un obstacle au libre mouvement de l’esprit national et en détermina le caractère révolutionnaire. Une société fixée dans un seul corps purement politique dégénère nécessairement en un état despotique, quelle que soit d’ailleurs la forme de son gouvernement. Les hommes de l’actualité, les hommes pratiques qui gouvernent les États absolus (républiques ou monarchies) ne croient pas au passé et craignent l’avenir. Du reste, tout en manquant de vraie piété et de vraie foi, ils admettent comme inoffensifs ou même utiles les représentants de la tradition religieuse, à condition que ceux-ci demeurent inactifs; ils donnent une place d’honneur à un sacerdoce officiel, d’un côté, pour dominer la foule aveuglé et, d’un autre côté, pour servir de complément décoratif à l’édifice de l’État tout-puissant. Mais ils ont une haine implacable pour tout mouvement religieux libre et spontané, pour tout ce qui ouvre à l’âme humaine des horizons nouveaux, pour tout ce qui doit rapprocher l’humanité de son avenir idéal. Le gouvernement athénien, tout démocratique qu’il fût, devait nécessairement exiler Anaxagore et empoisonner Socrate, au nom de la patrie, c’est-à-dire de l’État absolu. Dans ces conditions, le mouvement progressif de la pensée religieuse et philosophique est fatalement amené à rompre avec les puissances du présent et la tradition du passé, avec l’État et la religion d’État. La pensée devient cosmopolite; et si Socrate et Platon méprisaient la démocratie athénienne, Aristote méprise toutes les constitutions républicaines des cités grecques en leur préférant la monarchie à demi barbare des Macédoniens; et enfin les philosophes cyniques et stoïques rejettent toute idée de patrie et d’État, se déclarant étrangers à tout intérêt public. L’indépendance et l’organisation politique de l’Hellade furent détruites par la philosophie et la religion philosophique, qui ne mit rien à la place de la patrie en ruines.
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