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Capítulo 72 de 143

CHAPITRE IV,

1. MENG-TSEU dit: Les temps propices du ciel ne sont pas à comparer aux avantages du terrain; les avantages du terrain ne sont pas à comparer à la concorde entre les hommes.

Supposons une ville ceinte de murs intérieurs de trois li de circonférence et de murs extérieurs de sept li de circonférence, entourée d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts sans pouvoir la prendre. Pour assiéger et attaquer cette ville, les ennemis ont dû obtenir le temps du ciel qui convenait; mais cependant comme ils n'ont pas pu prendre cette ville, c'est que le temps du ciel n'est pas à comparer aux avantages du terrain [tels que murs, fossés et autres moyens de défense].

Que les murailles soient élevées, les fossés profonds, les armes et les boucliers solides et durs, le riz abondant; si les habitants fuient et abandonnent leurs fortifications, c'est que les avantages du terrain ne valent pas l'union et la concorde entre les hommes.

C'est pourquoi il est dit: Il ne faut pas placer les limites d'un peuple dans des frontières toutes matérielles, ni la force d'un royaume dans les obstacles que présentent à l'ennemi les montagnes et les cours d'eau, ni la majesté imposante de l'empire dans un grand appareil militaire. Celui qui a pu parvenir à gouverner selon les principes de l'humanité et de la justice trouvera un immense appui dans le cœur des populations. Celui qui ne gouverne pas selon les principes de l'humanité et de la justice trouvera peu d'appui. Le prince qui ne trouvera que peu d'appui dans les populations sera même abandonné par ses parents et ses alliés. Celui qui aura pour l'assister dans le péril presque toutes les populations recevra les hommages de tout l'empire.

Si le prince auquel tout l'empire rend hommage attaque celui qui a été abandonné même par ses parents et ses alliés, qui pourrait lui résister? C'est pourquoi l'homme d'une vertu supérieure n'a pas besoin de combattre; s'il combat, il est sûr de vaincre.

2. MENG-TSEU se disposait à aller rendre visite au roi (de Thsi), lorsque le roi lui envoya un messager pour lui dire de sa part qu'il avait bien désiré le voir, mais qu'il était malade d'un refroidissement qu'il avait éprouvé, et qu'il ne pouvait affronter le vent. Il ajoutait que le lendemain matin il espérait le voir à sa cour, et il demandait s'il ne pourrait pas savoir quand il aurait ce plaisir. MENG-TSEU répondit avec respect que malheureusement il était aussi malade, et qu'il ne pouvait aller à la cour.

Le lendemain matin, il sortit pour aller rendre les devoirs de parenté à une personne de la famille Toudg-kouo. Kong-sun-tcheou (son disciple) dit: Hier, vous avez refusé [de faire une visite au roi] pour cause de maladie; aujourd'hui vous allez faire une visite de parenté; peut-être cela ne convient-il pas. MENG-TSEU dit: Hier j'étais malade, aujourd'hui je vais mieux; pourquoi n'irais-je pas rendre mes devoirs de parenté?

Le roi envoya un exprès pour demander des nouvelles du philosophe, et il fit aussi appeler un médecin. Meng-tchoung-tseu [frère et disciple de MENG-TSEU] répondit respectueusement à l'envoyé du roi: Hier il reçut une invitation du roi; mais, ayant éprouvé une indisposition qui l'a empêché de vaquer à la moindre affaire, il n'a pu se rendre à la cour. Aujourd'hui, son indisposition s'étant un peu améliorée, il s'est empressé de se rendre à la cour. Je ne sais pas s'il a pu y arriver ou non.

Il envoya aussitôt plusieurs hommes pour le chercher sur les chemins, et lui dire que sou frère le priait de ne pas revenir chez lui, mais d'aller à la cour.

MENG-TSEU ne put se dispenser de suivre cet avis, et il se rendit à la demeure de la famille King-tcheou, où il passa la nuit. King-tseu lui dit: Les principaux devoirs des hommes sont: à l'intérieur ou dans la famille, entre le père et les enfants; à l'extérieur ou dans l'État, entre le prince et les ministres. Entre le père et les enfants, la tendresse et la bienveillance dominent; entre le prince et les ministres, la déférence et l'équité dominent. Moi Tcheou, j'ai vu la déférence et l'équité du roi pour vous, mais je n'ai pas encore vu en quoi vous avez eu de la déférence et de l'équité pour le roi. MENG-TSEU dit: Eh! pourquoi donc tenez-vous un pareil langage? Parmi les hommes de Thsi il n'en est aucun qui s'entretienne de l'humanité et de la justice avec le roi. Ne regarderaient-ils pas l'humanité et la justice comme dignes de louanges! Ils disent dans leur cœur: A quoi servirait-il de parler avec lui d'humanité et de justice? Voilà ce qu'ils disent. Alors il n'est pas d'irrévérence et d'injustices plus grandes que celles-là! Moi, je n'ose parler devant le roi, si ce n'est conformément aux principes de Yao et de Chun. C'est pour cela que de tous les hommes de Thsi aucun n'a autant que moi de déférence et de respect pour le roi.

King-tseu dit: Pas du tout; moi je ne suis pas de cet avis-là. On lit dans le Livre des Rites: «Quand votre père vous appelle, ne différez pas pour dire: Je vais; quand l'ordre du prince vous appelle, n'attendez pas votre char.» Vous aviez fermement l'intention de vous rendre à la cour; mais, après avoir entendu l'invitation du roi, vous avez aussitôt changé de résolution. Il faut bien que votre conduite ne s'accorde pas avec ce passage du Livre des Rites.

MENG-TSEU répondit: Qu'entendez-vous par là? Thsêng-tseu disait: «Les richesses des rois de Tçin et de Thsou ne peuvent être égalées: ces rois se prévalent de leurs richesses, moi je me prévaux de mon humanité; ces rois se fient sur leur haute dignité et leur puissance, moi je me fie sur mon équité. De quoi ai-je donc besoin?» Si ces paroles n'étaient pas conformes à l'équité et à la justice, Thsêng-tseu les aurait-il tenues? Il y a peut-être dans ces paroles (de Thsêng-tseu) une doctrine de haute moralité. Il existe dans le monde trois choses universellement honorées: l'une est le rang; l'autre, l'âge; et la troisième, la vertu. A la cour, rien n'est comparable au rang; dans les villes et les hameaux, rien n'est comparable à l'âge; dans la direction et l'enseignement des générations, ainsi que dans l'amélioration du peuple, il n'y a rien de comparable à la vertu. Comment pourrait-il arriver que celui qui ne possède qu'une de ces trois choses [le rang] méprisât l'homme qui en possède deux?

C'est pourquoi, lorsqu'un prince veut être grand et opérer de grandes choses, il a assez de raison pour ne pas appeler à chaque instant près de lui ses sujets. S'il désire avoir leur avis, il se rend alors près d'eux; s'il n'honore pas la vertu, et qu'il ne se réjouisse pas des bonnes et saines doctrines, il n'agit pas ainsi. Alors il n'est pas capable de remplir ses fonctions[1].

C'est ainsi que Tching-thang s'instruisit d'abord près de Y-yin, qu'il fit ensuite son ministre. Voilà pourquoi il gouverna sans peine. Houan-koung s'instruisit d'abord près de Kouan-tchoung, qu'il fit ensuite son ministre. Voilà pourquoi il devint sans peine le chef de tous les grands vassaux.

Maintenant les territoires des divers États de l'empire sont de la même classe [ou à peu près d'une égale étendue]; les avantages sont les mêmes. Aucun d'eux ne peut dominer les autres. Il n'y a pas d'autre cause à cela, sinon que les princes aiment à avoir des ministres auxquels ils donnent les instructions qu'il leur convient, et qu'ils n'aiment pas à avoir des ministres dont ils recevraient eux-mêmes la loi.

Tching-thang n'aurait pas osé faire venir près de lui Y-yin, ni Kouan-koung appeler près de lui Houan-tchoung. Si Houan-tchoung ne pouvait pas être mandé près d'un petit prince, à plus forte raison celui qui ne fait pas grand cas de Kouan-tchoung!

3. Tchin-thsin (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes: Autrefois, lorsque vous étiez dans le royaume de Thsi, le roi vous offrit deux mille onces d'or double, que vous ne voulûtes pas recevoir. Lorsque vous étiez dans le royaume de Soung, le roi vous en offrit quatorze cents onces, et vous les reçûtes. Lorsque vous étiez dans le royaume de Sie, le roi vous en offrit mille onces, et vous les reçûtes. Si dans le premier cas vous avez eu raison de refuser, alors, dans les deux derniers cas, vous avez eu tort d'accepter; si dans les deux derniers cas vous avez eu raison d'accepter, alors, dans le premier cas, vous avez eu tort de refuser. Maître, il faut nécessairement que vous me concédiez l'une ou l'autre de ces propositions.

MENG-TSEU dit: J'ai eu raison dans tous les cas.

Quand j'étais dans le royaume de Soung, j'allais entreprendre un grand voyage; celui qui entreprend un voyage a besoin d'avoir avec lui des présents de voyage. Le roi me parla en ces termes: «Je vous offre les présents de l'hospitalité.» Pourquoi ne les aurais-je pas acceptés?

Lorsque j'étais dans le royaume de Sie, j'avais l'intention de prendre des sûretés contre tout fâcheux événement. Le roi me parla en ces termes: «J'ai appris que vous vouliez prendre des sûretés pour continuer votre voyage; c'est pourquoi je vous offre cela pour vous procurer des armes.» Pourquoi n'aurais-je pas accepté?

Quant au royaume de Thsi, il n'y avait pas lieu [de m'offrir et d'accepter les présents du roi]. S'il n'y avait pas lieu de m'offrir ces présents, je les aurais donc reçus comme don pécuniaire. Comment existerait-il un homme supérieur capable de se laisser prendre à des dons pécuniaires?

4. Lorsque MENG-TSEU se rendit à la ville de Phing-lo, il s'adressa à l'un des premiers fonctionnaires de la ville, et lui dit: Si l'un de vos soldats porteurs de lance abandonne trois fois son poste en un jour, l'expédierez-vous ou non? Il répondit: Je n'attendrais pas la troisième fois pour l'expédier.

[MENG-TSEU ajouta]: S'il en est ainsi, alors vous-même vous avez abandonné votre poste, et cela un grand nombre de fois. Dans les années calamiteuses, dans les années de stérilité et de famine, les vieillards et les infirmes du peuple dont vous devez avoir soin, qui se sont précipités dans les fossés pleins d'eau et dans les mares des vallées; les jeunes gens forts et robustes qui se sont dispersés et se sont rendus dans les quatre parties de l'empire [pour y chercher leur nourriture], sont au nombre de plusieurs milliers.

[Le magistrat] répondit: Il ne dépend pas de moi Kiu-sin que cela ne soit ainsi.

[MENG-TSEU] poursuivit: Maintenant, je vous dirai que s'il se trouve un homme qui reçoive d'un autre des bœufs et des moutons pour en être le gardien et les faire paître à sa place, alors il lui demandera nécessairement des pâturages et de l'herbe pour les nourrir. Si, après lui avoir demandé des pâturages et des herbes pour nourrir son troupeau, il ne les obtient pas, alors pensez-vous qu'il ne le rendra pas à l'homme qui le lui a confié, ou qu'au contraire il se tiendra là immobile en le regardant mourir?

[Le magistrat] répondit: Pour cela, c'est la faute de moi Kiu-sin.

Un autre jour, MENG-TSEU étant allé voir le roi, il lui dit: De tous ceux qui administrent les villes au nom du roi, votre serviteur en connaît cinq; et parmi ces cinq il n'y a que Khoung-kiu-sin qui reconnaisse ses fautes. Lorsqu'il les eut racontées au roi, le roi dit: Quant à ces calamités, c'est moi qui en suis coupable.

5. MENG-TSEU s'adressant à Tchi-wa [ta-fou, ou l'un des premiers fonctionnaires de Thsi], lui dit: Vous avez refusé le commandement de la ville de Ling-khieou, et vous avez sollicité les fonctions de chef de la justice. Cela paraissait juste, parce que ce dernier poste vous donnait la faculté de parler au roi le langage de la raison. Maintenant, voilà déjà plusieurs lunes d'écoulées depuis que vous êtes en fonctions, et vous n'avez pas encore parlé?

Tchi-wa ayant fait des remontrances au roi, qui n'en tint aucun compte, se démit de ses fonctions de ministre, et se retira.

Les hommes de Thsi dirent: Quant à la conduite de Tchi-wa [à l'égard du roi], elle est parfaitement convenable; quant à celle de MENG-TSEU, nous n'en savons rien.

Kong-tou-tseu instruisit son maître de ces propos.

MENG-TSEU répliqua: J'ai toujours entendu dire que celui qui a une magistrature à remplir, s'il ne peut obtenir de faire son devoir, se retire; que celui qui a le ministère de la parole pour donner des avertissements au roi, s'il ne peut obtenir que ses avertissements soient suivis, se retire. Moi, je n'ai pas de magistrature à remplir ici; je n'ai pas également le ministère de la parole; alors, que je me produise à la cour pour faire des représentations, ou que je m'en éloigne, ne suis-je pas libre d'agir comme bon me semble?

6. Lorsque MENG-TSEU était revêtu de la dignité honoraire de King, ou de premier fonctionnaire dans le royaume de Thsi, il alla faire des compliments de condoléance à Teng; et le roi envoya Wang-kouan, premier magistrat de la ville de Ko, pour l'assister dans ses fonctions d'envoyé. Wang-kouan, matin et soir, voyait MENG-TSEU; mais, en allant et en revenant de Teng à Thsi, pendant toute la route MENG-TSEU ne s'entretint pas avec lui des affaires de leur légation.

Kong-sun-tcheou dit: Dans le royaume de Thsi, la dignité de King, ou de premier fonctionnaire, n'est pas petite. La route qui mène de Thsi à Teng n'est pas également peu longue. En allant et en revenant, vous n'avez pas parlé avec cet homme des affaires de votre légation; quelle en est la cause?

MENG-TSEU dit: Ces affaires avaient été réglées par quelqu'un; pourquoi en aurais-je parlé[2]?

7. MENG-TSEU quitta le royaume de Thsi pour aller rendre les devoirs funèbres [à sa mère] dans le royaume de Lou. En revenant dans le royaume de Thsi, il s'arrêta dans la petite ville de Yng. Tchoung-yu [un de ses anciens disciples] lui dit avec soumission: Ces jours passés, ne sachant pas que votre disciple Yu était tout à fait inepte, vous m'avez ordonné, à moi Yu, de faire faire un cercueil par un charpentier. Dans la douleur où vous vous trouviez, je n'ai pas osé vous questionner à cet égard. Aujourd'hui je désire vous demander une explication sur un doute que j'ai: le bois du cercueil n'était-il pas trop beau?

MENG-TSEU dit: Dans la haute antiquité, il n'y avait point de règles fixes pour la fabrication des cercueils, soit intérieurs, soit extérieurs. Dans la moyenne antiquité, les planches du cercueil intérieur avaient sept pouces d'épaisseur; le cercueil extérieur était dans les mêmes proportions. Cette règle était observée par tout le monde, depuis l'empereur jusqu'à la foule du peuple; et ce n'était pas assurément pour que les cercueils fussent beaux. Ensuite les parents se livraient à toute la manifestation des sentiments de leur cœur.

Si on n'a pas la faculté de donner à ses sentiments de douleur toute l'expression que l'on désire[3], on ne peut pas se procurer des consolations. Si on n'a pas de fortune, on ne peut également pas se donner la consolation de faire à ses parents de magnifiques funérailles. Lorsqu'ils pouvaient obtenir d'agir selon leur désir, et qu'ils en avaient les moyens, tous les hommes de l'antiquité employaient de beaux cercueils. Pourquoi moi seul n'aurais-je pas pu agir de même?

Or, si lorsque leurs père et mère viennent de décéder, les enfants ne laissent pas la terre adhérer à leur corps, auront-ils un seul sujet de regret [pour leur conduite]?

J'ai souvent entendu dire que l'homme supérieur ne doit pas être parcimonieux à cause des biens du monde, dans les devoirs qu'il rend à ses parents.

8. Tching-thoung (ministre du roi de Thsi), de son autorité privée, demanda à MENG-TSEU si le royaume de Yan pouvait être attaqué ou subjugué par les armes.

MENG-TSEU dit: Il peut l'être. Tseu-khouaï (roi de Yan) ne peut, de son autorité privée, donner Yan à un autre homme. Tseu-tchi (son ministre) ne pouvait accepter le royaume de Yan du prince Tseu-khouaï. Je suppose, par exemple, qu'un magistrat se trouve ici, et que vous ayez pour lui beaucoup d'attachement. Si, sans en prévenir le roi, et de votre autorité privée, vous lui transférez la dignité et les émoluments que vous possédez; si ce lettré, également sans avoir reçu le mandat du roi, et de son autorité privée, les accepte de vous; alors pensez-vous que ce soit licite? En quoi cet exemple diffère-t-il du fait précédent?

Les hommes de Thsi[4] ayant attaqué le royaume de Yan, quelqu'un demanda à MENG-TSEU s'il n'avait pas excité Thsi à conquérir Yan? Il répondit: Aucunement. Tching-thoung m'a demandé si le royaume de Yan pouvait être attaqué et subjugué par les armes. Je lui ai répondu en disant qu'il pouvait l'être. Là-dessus le roi de Thsi et ses ministres l'ont attaqué. Si Tching-thoung m'avait parlé ainsi: Quel est celui qui peut l'attaquer et le conquérir? alors je lui aurais répondu en disant: Celui qui en a reçu la mission du ciel, celui-là peut l'attaquer et le conquérir.

Maintenant, je suppose encore qu'un homme en ait tué un autre. Si quelqu'un m'interroge à ce sujet, et me dise: Un homme peut-il en faire mourir un autre? alors je lui répondrai en disant: Il le peut. Mais si cet homme me disait: Quel est celui qui peut tuer un autre homme? alors je lui répondrais en disant: Celui qui exerce les fonctions de ministre de la justice, celui-là peut faire mourir un autre homme [lorsqu'il mérite la mort].

Maintenant, comment aurais-je pu conseiller de remplacer le gouvernement tyrannique de Yan par un autre gouvernement tyrannique[5]?

9. Les hommes de Yan se révoltèrent. Le roi de Thsi dit: Comment me présenterai-je sans rougir devant MENG-TSEU?

Tchin-kia (un de ses ministres) dit: Que le roi ne s'afflige pas de cela. Si le roi se compare à Tcheou-koung[6], quel est celui qui sera trouvé le plus humain et le plus prudent?

Le roi dit: Oh! quel langage osez-vous tenir?

Le ministre poursuivit: Tcheou-koung avait envoyé Kouan-cho pour surveiller le royaume de Yn; mais Kouan-cho se révolta avec le royaume de Yn [contre l'autorité de Tcheou-koung]. Si, lorsque Tcheou-koung chargea Kouan-cho de sa mission, il prévoyait ce qui arriverait, il ne fut pas humain; s'il ne le prévoyait pas, il ne fut pas prudent. Si Tcheou-koung ne fut pas d'une humanité et d'une prudence consommée, à plus forte raison le roi ne pouvait-il pas l'être [dans la dernière occasion]. Moi Tchin-kia, je vous prie de me laisser aller voir MENG-TSEU, et de lui expliquer l'affaire.

Il alla voir MENG-TSEU, et lui demanda quel homme c'était que Tcheou-koung.

MENG-TSEU répondit: C'était un saint homme de l'antiquité.

—N'est-il pas vrai qu'il envoya Kouan-cho pour surveiller le royaume de Yn, et que Kouan-cho se révolta avec ce royaume?—Cela est ainsi, dit-il.

—Tcheou-koung prévoyait-il qu'il se révolterait, lorsqu'il le chargea de cette mission?

—Il ne le prévoyait pas.

—S'il en est ainsi, alors le saint homme commit par conséquent une faute.

—Tcheou-koung était le frère cadet de Kouan-cho qui était son frère aîné. La faute de Tcheou-koung n'est-elle pas excusable?

En effet, si les hommes supérieurs de l'antiquité commettent des fautes, ils se corrigent ensuite. Si les hommes [prétendus] supérieurs de notre temps commettent des fautes, ils continuent à suivre la mauvaise voie [sans vouloir se corriger]. Les fautes des hommes supérieurs de l'antiquité sont comme les éclipses du soleil et de la lune, tous les hommes les voyaient; et quant à leur conversion, tous les hommes la contemplaient avec joie. Les hommes supérieurs de nos jours, non-seulement continuent à suivre la mauvaise voie, mais encore ils veulent la justifier.

10. MENG-TSEU se démit de ses fonctions de ministre honoraire [à la cour du roi de Thsi] pour s'en retourner dans sa patrie.

Le roi étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: Aux jours passés, j'avais désiré vous voir, mais je n'ai pas pu l'obtenir. Lorsque enfin j'ai pu m'asseoir à vos côtés, toute ma cour en a été ravie. Maintenant vous voulez me quitter pour retourner dans votre patrie; je ne sais si par la suite je pourrai obtenir de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU répondit: Je n'osais pas vous en prier. Certainement c'est ce que je désire.

Un autre jour, le roi s'adressant à Chi-tseuu, lui dit: Je désire retenir MENG-TSEU dans mon royaume en lui donnant une habitation et en entretenant ses disciples avec dix mille mesures [tchoung] de riz, afin que tous les magistrats et tous les habitants du royaume aient sous les yeux un homme qu'ils puissent révérer et imiter. Pourquoi ne le lui annonceriez-vous pas en mon nom?

Chi-tseu confia cette mission à Tchin-tseu, pour en prévenir son maître MENG-TSEU. Tchin-tseu rapporta à MENG-TSEU les paroles de Chi-tseu.

MENG-TSEU dit: C'est bien; mais comment ce Chi-tseu ne sait-il pas que je ne puis accéder à cette proposition[7]? Si je désirais des richesses, comment aurais-je refusé cent mille mesures de riz[8] pour en accepter maintenant dix mille? Est-ce là aimer les richesses?

Ki-sun disait: C'était un homme bien extraordinaire que Tseu-cho-i! Si, en exerçant des fonctions publiques, il n'était pas promu à un emploi supérieur, alors il cessait toute poursuite; mais il faisait plus, il faisait en sorte que son fils ou son frère cadet fût élevé à la dignité de King [l'une des premières du royaume]. En effet, parmi les hommes, quel est celui qui ne désire pas les richesses et les honneurs? Mais Tseu-cho-i lui seul, au milieu des richesses et des honneurs, voulait avoir le monopole, et être le chef du marché qui perçoit pour lui seul tous les profits.

L'intention de celui qui, dans l'antiquité, institua les marchés publics, était de faire échanger ce que l'on possédait contre ce que l'on ne possédait pas. Ceux qui furent commis pour présider à ces marchés n'avaient d'autre devoir à remplir que celui de maintenir le bon ordre. Mais un homme vil se trouva, qui fit élever un grand tertre au milieu du marché pour y monter. De là il portait des regards de surveillance à droite et à gauche, et recueillait tous les profits du marché. Tous les hommes le regardèrent comme un vilain et un misérable. C'est ainsi que depuis ce temps-là sont établis les droits perçus dans les marchés publics; et la coutume d'exiger des droits des marchands date de ce vilain homme.

11. MENG-TSEU, en quittant le royaume de Thsi, passa la nuit dans la ville de Tcheou. Il se trouva là un homme qui, à cause du roi, désira l'empêcher de continuer son voyage. Il s'assit près de lui, et lui parla. MENG-TSEU, sans lui répondre, s'appuya sur une table et s'endormit.

L'hôte, qui voulait le retenir, n'en fut pas satisfait, et il lui dit: Votre disciple a passé une nuit entière avant doser vous parler; mais comme il voit, maître, que vous dormez sans vouloir l'écouter, il vous prie de le dispenser de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU lui répondit: Asseyez-vous; je vais vous instruire de votre devoir. Autrefois, si Mou-kong, prince de Lou, n'avait pas eu un homme [de vertus éminentes] auprès de Tseu-sse, il n'aurait pas pu le retenir [à sa cour]. Si Sie-lieou et Chin-thsiang n'avaient pas eu un homme [distingué] auprès de Mou-kong, ils n'auraient pas pu rester auprès de sa personne.

Vous, vous avez des projets relativement à un vieillard respectable[9], et vous n'êtes pas même parvenu à me traiter comme Tseu-sse le fut. N'est-ce pas vous qui avez rompu avec le vieillard? ou si c'est le vieillard qui a rompu avec vous?

12. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de Thsi, Yn-sse, s'adressant à plusieurs personnes, leur dit: Si MENG-TSEU ne savait pas que le roi ne pouvait pas devenir un autre Tching-thang ou un autre Wou-wang, alors il manque de perspicacité et de pénétration. Si au contraire il le savait, et que dans cette persuasion il soit également venu à sa cour, alors c'était pour obtenir des émoluments. Il est venu de mille li [cent lieues] pour voir le roi, et, pour n'avoir pas réussi dans ce qu'il désirait, il s'en est allé. Il s'est arrêté trois jours et trois nuits à la ville de Tcheou avant de continuer sa route; pourquoi tous ces retards et ces délais? Moi Sse, je ne trouve pas cela bien.

Kao-tseu rapporta ces paroles à son ancien maître MENG-TSEU.

MENG-TSEU dit: Comment Yn-sse me connaît-il? Venir de cent lieues pour voir le roi, c'était là ce que je désirais vivement [pour propager ma doctrine]. Je quitte ce royaume parce que je n'ai pas obtenu ce résultat. Est-ce là ce que je désirais? Je n'ai pu me dispenser d'agir ainsi.

J'ai cru même trop hâter mon départ en ne passant que trois jours dans la ville de Tcheou avant de la quitter. Le roi pouvait changer promptement sa manière d'agir. S'il en avait changé, alors il me rappelait près de lui.

Lorsque je fus sorti de la ville sans que le roi m'eût rappelé, j'éprouvai alors un vif désir de retourner dans mon pays. Mais, quoique j'eusse agi ainsi, abandonnais-je pour cela le roi? Le roi est encore capable de faire le bien, de pratiquer la vertu. Si un jour le roi m'emploie, alors non-seulement le peuple de Thsi sera tranquille et heureux, mais toutes les populations de l'empire jouiront d'une tranquillité et d'une paix profondes. Le roi changera peut-être bientôt sa manière d'agir; c'est l'objet de mes vœux de chaque jour.

Suis-je donc semblable à ces hommes vulgaires, à l'esprit étroit, qui, après avoir fait à leur prince des remontrances dont il n'a tenu aucun compte, s'irritent et laissent apparaître sur leur visage le ressentiment qu'ils en éprouvent? Lorsque ces hommes ont pris la résolution de s'éloigner, ils partent et marchent jusqu'à ce que leurs forces soient épuisées, avant de s'arrêter quelque part pour y passer la nuit.—Yn-sse ayant entendu ces paroles, dit: Je suis véritablement un homme vulgaire.

13. Pendant que MENG-TSEU s'éloignait du royaume de Thsi, Tchoung-yu, un de ses disciples, l'interrogea en chemin, et lui dit: Maître, vous ne me semblez pas avoir l'air bien satisfait. Aux jours passés, moi Yu, j'ai souvent entendu dire à mon maître: «L'homme supérieur ne murmure point contre le ciel, et ne se plaint point des hommes.»

MENG-TSEU répondit: Ce temps-là différait bien de celui-ci[10].

Dans le cours de cinq cents ans, il doit nécessairement apparaître un roi puissant [qui occupe le trône des fils du Ciel][11]; et dans cet intervalle de temps doit aussi apparaître un homme qui illustre son siècle. Depuis l'établissement de la dynastie des Tcheou jusqu'à nos jours, il s'est écoulé plus de sept cents ans. Que l'on fasse le calcul de ce nombre d'années écoulées [en déduisant un période de cinq cents ans], alors on trouvera que ce période est bien dépassé [sans cependant qu'un grand souverain ait apparu]. Si on examine avec attention le temps présent, alors on verra qu'il peut apparaître maintenant.

Le ciel, à ce qu'il semble, ne désire pas encore que la paix et la tranquillité règnent dans tout l'empire. S'il désirait que la paix et la tranquillité régnassent dans tout l'empire, et qu'il me rejetât, qui choisirait-il dans notre siècle [pour accomplir cette mission]? Pourquoi donc n'aurais-je pas un air satisfait?

14. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de Thsi, et s'étant arrêté à Kieou[12], Kong-sun-tcheou lui fit une question en ces termes: Exercer une magistrature, et ne pas en accepter les émoluments, était-ce la règle de l'antiquité?

MENG-TSEU répondit: Aucunement. Lorsque j'étais dans le pays de Thsoung, j'obtins de voir le roi. Je m'éloignai bientôt, et je pris la résolution de le quitter entièrement. Je n'en voulus pas changer; c'est pourquoi je n'acceptai point d'émoluments.

Peu de jours après, le roi ayant ordonné de rassembler des troupes [pour repousser une agression], je ne pus prendre congé du roi. Mais je n'avais pas du tout l'intention de demeurer longtemps dans le royaume de Thsi.

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CHAPITRE IV, · Los Cuatro Libros (Sishu) — Confucio · The Conscious Library