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Capítulo 69 de 143

CHAPITRE PREMIER,

1. MENG-TSEU alla visiter Hoeï-wang, prince de la ville de Liang [roi de l'État de Weï][1].

Le roi lui dit: Sage vénérable, puisque vous n'avez pas jugé que la distance de mille li [cent lieues] fût trop longue pour vous rendre à ma cour, sans doute que vous m'apportez de quoi enrichir mon royaume?

MENG-TSEU répondit avec respect: Roi! qu'est-il besoin de parler de gains ou de profits? j'apporte avec moi l'humanité, la justice; et voilà tout.

Si le roi dit: Comment ferai-je pour enrichir mon royaume? les grands dignitaires diront: Comment ferons-nous pour enrichir nos familles? Les lettrés et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous enrichir nous-mêmes? Si les supérieurs et les inférieurs se disputent ainsi à qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en danger. Dans un royaume de dix mille chars de guerre, celui qui détrône ou tue son prince doit être le chef d'une famille de mille chars de guerre[2]. Dans un royaume de mille chars de guerre, celui qui détrône ou tue son prince doit être le chef d'une famille de cent chars de guerre[3]. De dix mille prendre mille, et de mille prendre cent, ce n'est pas prendre une petite portion[4]. Si on place en second lieu la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que [les supérieurs] ne seront pas renversés et dépouillés, [les inférieurs] ne seront pas satisfaits.

Il n'est jamais arrivé que celui qui possède véritablement la vertu de l'humanité abandonnât ses parents [ses père et mère]; il n'est jamais arrivé que l'homme juste et équitable fit peu de cas de son prince.

Roi, parlons en effet de l'humanité et de la justice; rien que de cela. A quoi bon parler de gains et de profits?

2. MENG-TSEU étant allé voir un autre jour Hoeï-wang, de Liang, le roi, qui était occupé sur son étang à considérer les oies sauvages et les cerfs, lui dit: Le sage ne se plaît-il pas aussi à ce spectacle?

MENG-TSEU lui répondit respectueusement: Il faut être parvenu à la possession de la sagesse pour se réjouir de ce spectacle. Si l'on ne possède pas encore la sagesse, quoique l'on possède ces choses, on ne doit pas s'en faire un amusement.

Le Livre des Vers[5] dit:

«Il commence (Wen-wang) par esquisser le plan de la tour de l'Intelligence [observatoire]; Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'exécute; La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux, Ne met pas une journée entière à l'achever. En commençant de tracer le plan (Wou-wang) défendait de se hâter; Et cependant le peuple accourait à l'œuvre comme un fils. Lorsque le roi (Wou-wang) se tenait dans le parc de l'Intelligence, Il aimait à voir les cerfs et les biches se reposer en liberté, s'enfuir à son approche; Il aimait à voir ces cerfs et ces biches éclatants de force et de santé, Et les oiseaux blancs, dont les ailes étaient resplendissantes. Lorsque le roi se tenait près de l'étang de l'Intelligence, Il se plaisait à voir la multitude des poissons dont il était plein bondir sous ses yeux.»

Wen-wang se servit des bras du peuple pour construire sa tour et pour creuser son étang; et cependant le peuple était joyeux et content de son roi. Il appela sa tour la Tour de l'Intelligence [parce qu'elle avait été construite en moins d'un jour][6]; et il appela son étang l'Étang de l'Intelligence [pour la même raison]. Le peuple se réjouissait de ce que son roi avait des cerfs, des biches, des poissons de toutes sortes. Les hommes [supérieurs] de l'antiquité n'avaient de joie qu'avec le peuple, que lorsque le peuple se réjouissait avec eux; c'est pourquoi ils pouvaient véritablement se réjouir.

Le Tchang-tchi[7] dit: «Quand ce soleil périra, nous périrons avec lui.» Si le peuple désire périr avec lui, quoique le roi ait une tour, un étang, des oiseaux et des bêtes fauves, comment pourrait-il se réjouir seul?

3. Hoeï-wang de Liang dit: Moi qui ai si peu de capacité dans l'administration du royaume, j'épuise cependant à cela toutes les facultés de mon intelligence. Si la partie de mon État située dans l'enceinte formée par le fleuve Hoang-ho vient à souffrir de la famine, alors j'en transporte les populations valides à l'orient du fleuve, et je fais passer des grains de ce côté dans la partie qui entoure le fleuve. Si la partie de mon État située à l'orient du fleuve vient à souffrir de la famine, j'agis de même. J'ai examiné l'administration des royaumes voisins; il n'y a aucun [prince] qui, comme votre pauvre serviteur, emploie toutes les facultés de son intelligence à [soulager son peuple]. Les populations des royaumes voisins, cependant, ne diminuent pas, et les sujets de votre pauvre serviteur n'augmentent pas. Pourquoi cela?

MENG-TSEU répondit respectueusement: Roi, vous aimez la guerre; permettez-moi d'emprunter une comparaison à l'art militaire: Lorsqu'au son du tambour le combat s'engage, que les lances et les sabres se sont mêlés; abandonnant leurs boucliers et traînant leurs armes, les uns fuient; un certain nombre d'entre eux font cent pas et s'arrêtent, et un certain nombre d'autres font cinquante pas et s'arrêtent: si ceux qui n'ont fui que de cinquante pas se moquent de ceux qui ont fui de cent, qu'en penserez-vous?

[Le roi] dit: Il ne leur est pas permis de railler les autres; ils n'ont fait que fuir moins de cent pas. C'est également fuir. [MENG-TSEU] dit: Roi, si vous savez cela, alors n'espérez pas voir la population de votre royaume s'accroître plus que celle des royaumes voisins.

Si vous n'intervenez point dans les affaires des laboureurs en les enlevant, par des corvées forcées, aux travaux de chaque saison, les récoltes dépasseront la consommation. Si des filets à tissu serré ne sont pas jetés dans les étangs et les viviers, les poissons de diverses sortes ne pourront pas être consommés. Si vous ne portez la hache dans les forêts que dans les temps convenables, il y aura toujours du bois en abondance. Ayant plus de poissons qu'il n'en pourra être consommé, et plus de bois qu'il n'en sera employé, il résultera de là que le peuple aura de quoi nourrir les vivants et offrir des sacrifices aux morts; alors il ne murmurera point. Voilà le point fondamental d'un bon gouvernement.

Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive cinq arpents de terre, et les personnes âgées pourront se couvrir de vêtements de soie. Faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules, des chiens[8] et des pourceaux de toute espèce, et les personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas, dans les saisons qui exigent des travaux assidus, les bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne seront pas exposées aux horreurs de la faim. Veillez attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur le peuple.

Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dévorent la nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt de faim sur les routes et les grands chemins, et vous ne savez pas ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim, vous dites: Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la stérilité de la terre. Cela diffère-t-il d'un homme qui, ayant percé un autre homme de son glaive, dirait: Ce n'est pas moi, c'est mon épée! Ne rejetez pas la faute sur les intempéries des saisons, et les populations de l'empire viendront à vous pour recevoir des soulagements à leurs misères.

4. Hoeï-wang de Liang dit: Moi, homme de peu de vertu, je désire sincèrement suivre vos leçons.

MENG-TSEU ajouta avec respect: Tuer un homme avec un bâton ou avec une épée, trouvez-vous à cela quelque différence?

Le roi dit: Il n'y a aucune différence.—Le tuer avec une épée ou avec un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la différence?

Le roi dit: Je n'y trouve aucune différence. [MENG-TSEU] ajouta: Vos cuisines regorgent de viandes, et vos écuries sont pleines de chevaux engraissés. Mais le visage décharné du peuple montre la pâleur de la faim, et les campagnes sont couvertes des cadavres de personnes mortes de misère. Agir ainsi, c'est exciter des bêtes féroces à dévorer les hommes.

Les bêtes féroces se dévorent entre elles et sont en horreur aux hommes. Vous devez gouverner et vous conduire dans l'administration de l'État comme étant le père et la mère du peuple. Si vous ne vous dispensez pas d'exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes, comment pourriez-vous être considéré comme le père et la mère du peuple?

TCHOUNG-NI a dit: «Les premiers qui façonnèrent des statues ou mannequins de bois [pour les funérailles] ne furent-ils pas privés de postérité?» Le Philosophe disait cela, parce qu'ils avaient fait des hommes à leur image, et qu'ils les avaient employés [dans les sacrifices]. Qu'aurait-il dit de ceux qui agissent de manière à faire mourir le peuple de faim et de misère?

5. Hoëi-wang de Liang dit: Le royaume de Tçin[9] n'avait pas d'égal en puissance dans tout l'empire. Sage vénérable, c'est ce que vous savez fort bien. Lorsqu'il tomba en partage à ma chétive personne, aussitôt à l'orient je fus défait par le roi de Thsi, et mon fils ainé périt. A l'occident, j'ai perdu dans une guerre contre le roi de Thsin sept cents li de territoire[10]. Au midi j'ai reçu un affront du roi de Thsou. Moi, homme de peu de vertu, je rougis de ces défaites. Je voudrais, pour l'honneur de ceux qui sont morts, effacer en une seule fois toutes ces ignominies. Que dois-je faire pour cela?

MENG-TSEU répondit respectueusement: Avec un territoire de cent li d'étendue [dix lieues], on peut cependant parvenir à régner en souverain.

Roi, si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple, si vous diminuez les peines et les supplices, si vous allégez les impôts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront plus profondément la terre, et arracheront la zizanie de leurs champs. Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir, cultiveront en eux la vertu de la piété filiale, de la déférence envers leurs frères aînés, de la droiture et de la sincérité. A l'intérieur, ils s'emploieront à servir leurs parents; au dehors, ils s'emploieront à servir les vieillards et leurs supérieurs. Vous pourrez alors parvenir à leur faire saisir leurs bâtons pour frapper les durs boucliers et les armes aiguës des hommes de Thsin et de Thsou.

Les rois de ces États dérobent à leurs peuples le temps le plus précieux, en les empêchant de labourer leur terre et d'arracher l'ivraie de leurs champs, afin de pouvoir nourrir leurs pères et leurs mères. Leurs pères et leurs mères souffrent du froid et de la faim; leurs frères, leurs femmes et leurs enfants sont séparés l'un de l'autre et dispersés de tous côtés [pour chercher leur nourriture].

Ces rois ont précipité leurs peuples dans un abîme de misère en leur faisant souffrir toutes sortes de tyrannies. Prince, si vous marchez pour les combattre, quel est celui d'entre eux qui s'opposerait à vos desseins?

C'est pourquoi il est dit: «Celui qui est humain n'a pas d'ennemis.» Roi, je vous en prie, plus d'hésitation.

6. MENG-TSEU alla visiter Siang-wang de Liang [fils du roi précédent].

En sortant de son audience, il tint ce langage à quelques personnes: En le considérant de loin, je ne lui ai pas trouvé de ressemblance avec un prince; en l'approchant de près, je n'ai rien vu en lui qui inspirât le respect. Tout en l'abordant, il m'a demandé: Comment faut-il s'y prendre pour consolider l'empire? Je lui ai répondu avec respect: On lui donne de la stabilité par l'unité.—Qui pourra lui donner cette unité?

J'ai répondu avec respect: Celui qui ne trouve pas de plaisir à tuer les hommes peut lui donner cette unité.

—Qui sont ceux qui viendront se rendre à lui?—J'ai répondu avec respect: Dans tout l'empire il n'est personne qui ne vienne se soumettre à lui. Roi, connaissez-vous ces champs de blé en herbe? Si, pendant la septième ou la huitième lune, il survient une sécheresse, alors ces blés se dessèchent. Mais si dans l'espace immense du ciel se forment d'épais nuages, et que la pluie tombe avec abondance, alors les tiges de blé, reprenant de la vigueur, se redressent. Qui pourrait les empêcher de se redresser ainsi? Maintenant ceux qui, dans tout ce grand empire, sont constitués les pasteurs des hommes[11], il n'en est pas un qui ne se plaise à faire tuer les hommes. S'il s'en trouvait parmi eux un seul qui n'aimât pas à faire tuer les hommes, alors toutes les populations de l'empire tendraient vers lui leurs bras, et n'espéreraient plus qu'en lui. Si ce que je dis est la vérité, les populations viendront se réfugier sous son aile, semblables à des torrents qui se précipitent dans les vallées. Lorsqu'elles se précipiteront comme un torrent, qui pourra leur résister?

7. Siouan-wang, roi de Thsi, interrogea MENG-TSEU en disant: Pourrais-je obtenir de vous d'entendre le récit des actions de Houan, prince de Thsi, et de Wen, prince de Tçin?

MENG-TSEU répondit avec respect: De tous les disciples de TCHOUNG-NI aucun n'a raconté les faits et gestes de Houan et de Wen. C'est pourquoi ils n'ont pas été transmis aux générations qui les ont suivis; et votre serviteur n'en a jamais entendu le récit. Si vous ne cessez de me presser de questions semblables, quand nous occuperons-nous de l'art de gouverner un empire?

[Le roi] dit: Quelles règles faut-il suivre pour bien gouverner?

[MENG-TSEU] dit: Donnez tous vos soins au peuple, et vous ne rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner.

Le roi ajouta: Dites-moi si ma chétive personne est capable d'aimer et de chérir le peuple?

—Vous en êtes capable, répliqua MENG-TSEU.

—D'où savez-vous que j'en suis capable? [MENG-TSEU] dit: Votre serviteur a entendu dire à Hou-hé[12] ces paroles: «Le roi était assis dans la salle d'audience; des hommes qui conduisaient un bœuf lié par des cordes vinrent à passer au bas de la salle. Le roi, les ayant vus, leur dit: Où menez-vous ce bœuf? Ils lui répondirent respectueusement: Nous allons nous servir [de son sang] pour arroser une cloche. Le roi dit: Lâchez-le; je ne puis supporter de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu du supplice. Ils répondirent avec respect: Si nous agissons ainsi, nous renoncerons donc à arroser la cloche de son sang? [Le roi] reprit: Comment pourriez-vous y renoncer? remplacez-le par un mouton.» Je ne sais pas si cela s'est passé ainsi.

Le roi dit: Cela s'est passé ainsi.

MENG-TSEU ajouta: Cette compassion du cœur suffit pour régner. Les cent familles [tout le peuple chinois] ont toutes considéré le roi, dans cette occasion, comme mû par des sentiments d'avarice; mais votre serviteur savait d'une manière certaine que le roi était mû par un sentiment de compassion.

Le roi dit: Assurément. Dans la réalité, j'ai donné lieu au peuple de me croire mû par des sentiments d'avarice. Cependant, quoique le royaume de Thsi soit resserré dans d'étroites limites, comment aurais-je sauvé un bœuf par avarice? seulement je n'ai pu supporter de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu du supplice. C'est pourquoi je l'ai fait remplacer par un mouton.

MENG-TSEU dit: Prince, ne soyez pas surpris de ce que les cent familles ont considéré le roi comme ayant été mû, dans cette occasion, par des sentiments d'avarice. Vous aviez fait remplacer une grande victime par une petite; comment le peuple aurait-il deviné le motif de votre action? Roi, si vous avez eu compassion seulement d'un être innocent que l'on menait au lieu du supplice, alors pourquoi entre le bœuf et le mouton avez-vous fait un choix? Le roi répondit en souriant: C'est cependant la vérité; mais quelle était ma pensée? Je ne l'ai pas épargné à cause de sa valeur, mais je l'ai échangé contre un mouton. Toutefois le peuple a eu raison de m'accuser d'avarice.

MENG-TSEU dit: Rien en cela ne doit vous blesser; car c'est l'humanité qui vous a inspiré ce détour. Lorsque vous aviez le bœuf sous vos yeux, vous n'aviez pas encore vu le mouton. Quand l'homme supérieur a vu les animaux vivants, il ne peut supporter de les voir mourir; quand il a entendu leurs cris d'agonie, il ne peut supporter de manger leur chair. C'est pourquoi l'homme supérieur place son abattoir et sa cuisine dans des lieux éloignés.

Le roi, charmé de cette explication, dit: On lit dans le Livre des Vers:

«Un autre homme avait une pensée; Moi, je l'ai devinée, et lui ai donné sa mesure[13].»

Maître, vous avez exprimé ma pensée. J'avais fait cette action; mais en y réfléchissant à plusieurs reprises, et en cherchant les motifs qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir à m'en rendre compte intérieurement. Maître, en m'expliquant ces motifs, j'ai senti renaître en mon cœur de grands mouvements de compassion. Mais ces mouvements du cœur, quel rapport ont-ils avec l'art de régner?

MENG-TSEU dit: S'il se trouvait un homme qui dît au roi: Mes forces sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de croissance de l'extrémité des poils d'automne de certains animaux, mais elle ne peut discerner une voiture chargée de bois qui suit la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?—Le roi dit: Aucunement.—Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu'à un animal, mais vos bonnes œuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations. Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulève pas une plume, c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la voiture chargée de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa faculté de voir; si les populations ne reçoivent pas de vous des bienfaits, c'est que vous ne faites pas usage de votre faculté bienfaisante. C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne le fait pas, et non parce qu'il ne le peut pas.

Le roi dit: En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement par mauvais vouloir ou par impuissance?

MENG-TSEU dit: Si l'on conseillait à un homme de prendre sous son bras la montagne Taï-chan pour la transporter dans l'Océan septentrional, et que cet homme dit: Je ne le puis, on le croirait, parce qu'il dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau d'arbre, et qu'il dit encore: Je ne le puis, alors il y aurait de sa part mauvais vouloir, et non impuissance. De même, le roi qui ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas à comparer à l'espèce d'homme essayant de prendre la montagne de Taï-chan sous son bras pour la transporter dans l'Océan septentrional, mais à l'espèce d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre.

Si la piété filiale que j'ai pour un parent, et l'amitié fraternelle que j'éprouve pour mes frères, inspirent aux autres hommes les mêmes sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite mes enfants inspire aux autres hommes le même sentiment, je pourrai aussi facilement répandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la main. Le Livre des Vers dit:

«Je me comporte comme je le dois envers ma femme, Ensuite envers mes frères aîné et cadets, Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est qu'une famille[15]»

Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanité dans son cœur, et les appliquer aux personnes désignées, et que cela suffit. C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations comprises entre les quatre mers; celui qui ne réalise pas ces bons sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas même entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce qui rendait les hommes des anciens temps si supérieurs aux hommes de nos jours n'était pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature dans l'application de leurs bienfaits, et voilà tout. Maintenant que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes œuvres ne s'étendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en seront-elles seules privées?

Quand on a placé des objets dans la balance, on connaît ceux qui sont lourds et ceux qui sont légers. Quand on a mesuré des objets, on connaît ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les choses ont en général ce caractère; mais le cœur de l'homme est la chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le [c'est-à-dire, tâchez d'en déterminer les véritables sentiments].

O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aiguës et les boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats, et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands vassaux, vous en réjouissez-vous dans votre cœur?

Le roi dit: Aucunement. Comment me réjouirais-je de pareilles choses? Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver à ce qui fait le plus grand objet de mes désirs.

MENG-TSEU dit: Pourrais-je parvenir à connaître le plus grand des vœux du roi? Le roi sourit, et ne répondit pas.

[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et vos vêtements assez légers et assez chauds pour couvrir vos membres? ou bien serait-ce que les couleurs les plus variées des fleurs ne suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus à exécuter vos ordres en votre présence? La foule des serviteurs du roi est assez grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi, cependant, n'est-il pas affecté de ces choses?

Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affecté de ces choses.

MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, alors je puis connaître le grand but des désirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour faire venir à sa cour les rois de Thsin et de Thsou, commander à tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre régions. Mais agir comme il le fait pour parvenir à ce qu'il désire, c'est comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.

Le roi dit: La difficulté serait-elle donc aussi grande?

MENG-TSEU ajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sûr que l'on ne puisse y en trouver, il n'en résulte aucune conséquence fâcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous désirez de tous vos vœux, vous épuisez en vain toutes les forces de votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra nécessairement une foule de calamités.

[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamités?

[MENG-TSEU] dit: Si les hommes de Tseou[16] et ceux de Thsou entrent en guerre, alors, ô roi! lesquels, selon vous, resteront vainqueurs?

Le roi dit: Les hommes de Thsou seront les vainqueurs.

—S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra certainement pas résister à un grand nombre; les faibles ne pourront certainement pas résister aux forts. Le territoire situé dans l'intérieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf régions de mille li chacune. Le royaume de Thsi [celui de son interlocuteur], en réunissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces réunies] d'une seule de ces régions il veut se soumettre les huit autres, en quoi différera-t-il du royaume de Tseou, qui attaquerait celui de Thsou? Or il vous faut réfléchir de nouveau sur le grand objet de vos vœux.

Maintenant, ô roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement; si vous répandez au loin les bienfaits de l'humanité, il en résultera que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront venir résider à la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir apporter leurs marchandises sur les marchés du roi; que tous les voyageurs et les étrangers voudront voyager sur les chemins du roi; que toutes les populations de l'empire, qui détestent la tyrannie de leurs princes, voudront accourir à la hâte près du roi pour l'instruire de leurs souffrances. S'il en était ainsi, qui pourrait les retenir?

Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître, vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette entreprise.

[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment nécessaires à la vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation du cœur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime [en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire, en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie des productions des années abondantes, et que, dans les années de calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu. C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.

Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle, qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde, les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et de la justice?

O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale [la constitution de la propriété privée][21]?

Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout l'empire.

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CHAPITRE PREMIER, · Los Cuatro Libros (Sishu) — Confucio · The Conscious Library