Capítulo 62 de 143
CHAPITRE XIV,
1. Hien[17] demanda ce que c'était que la honte. Le Philosophe dit: Quand l'État est gouverné par les principes de la droite raison, recevoir des émoluments[18]; quand l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite raison, recevoir également des émoluments: c'est là de la honte.
2.—Aimer à dompter son désir de combattre, et ne pas satisfaire ses ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas être considéré comme la vertu de l'humanité?
Le Philosophe dit: Si cela peut être considéré comme difficile, comme la vertu de l'humanité, c'est ce que je ne sais pas.
3. Le Philosophe dit: Si un lettré aime trop l'oisiveté et le repos de sa demeure, il n'est pas digne d'être considéré comme lettré.
4. Le Philosophe dit: Si l'État est gouverné par les principes de la droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et dignement. Si l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec mesure et précaution.
5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la faculté de s'exprimer facilement; celui qui a la faculté de s'exprimer facilement ne doit pas nécessairement posséder ces vertus. Celui qui est doué de la vertu de l'humanité doit posséder le courage viril; celui qui est doué du courage viril ne possède pas nécessairement la vertu de l'humanité.
6. Nan-koung-kouo questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: Y savait parfaitement tirer de l'arc; Ngao savait parfaitement conduire un navire, même dans un bassin à sec. L'un et l'autre cependant ne trouvèrent-ils pas la mort? Yu et Tsie labouraient la terre de leur propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le maître ne répondit point. Nan-koung-kouo sortit. Le Philosophe dit: C'est un homme supérieur que cet homme-là! comme il sait admirablement rehausser la vertu!
7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes supérieurs qui n'étaient pas doués de la vertu de l'humanité; mais il n'y a pas encore eu d'homme sans mérite qui fût doué de la vertu de l'humanité.
8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien châtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidélité, ne peut-on pas faire des remontrances?
9. Le Philosophe dit: S'il fallait rédiger les documents d'une mission officielle, Pi-chin en traçait le plan et les esquissait; Chi-chou les examinait attentivement et y plaçait les dits des anciens; l'ambassadeur chargé de remplir la mission, Tseu-yu, corrigeait le tout; Tseu-tchan, de Thoung-li, y ajoutait les divers ornements du style.
10. Quelqu'un demanda quel était Tseu-tchan? Le Philosophe dit: C'était un homme bienfaisant.
On demanda aussi quel était Tseu-si? [Le Philosophe] dit: Celui-là? celui-là? [cette question est déplacée].
On demanda quel était Kouan-tchoung? Il dit: C'est un homme qui avait enlevé à Pe-chi[20] un fief de trois cents familles. [Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa échapper jusqu'à la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou d'indignation.
11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'être pauvre, et de n'éprouver aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'être riche, et de ne pas s'en enorgueillir.
12. Le Philosophe dit: Meng-kong-tcho (grand fonctionnaire du royaume de Lou) est très-propre à être le premier intendant des familles Tchao et Weï[21]; mais il n'est pas capable d'être grand fonctionnaire des petits États de Ting et de Sie.
13. Tseu-lou demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le Philosophe répondit: S'il réunit la science de Wou-tchoung[22], la modération de Kong-tcho[22b], la force virile de Tchouang-tseu de Pian[23], l'habileté dans les arts de Jen-khieou; si, outre cela, il est versé dans la connaissance des rites et de la musique, il peut être considéré comme un homme accompli.
Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel qu'il vient d'être décrit? Si, en voyant un profit à obtenir, il pense à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu'il s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours d'autrefois, il pourra aussi être considéré comme un homme accompli.
14. Le Philosophe questionna Kong-ming, surnommé Kia[24], sur Kong-tcho-wen-tseu[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que votre maître ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne?
Kong-ming-kia répondit avec respect: Ceux qui ont rapporté cela vont trop loin. Mon maître parle en temps opportun; il ne fatigue pas les autres de ses discours. Quand il faut être joyeux, il rit; mais il ne fatigue pas les autres de sa gaîté. Quand cela est juste, il reçoit ce qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigué de sa facilité à recevoir. Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter ainsi!
15. Le Philosophe dit: Tsang-wou-tchoung cherchait à obtenir du prince de Lou que sa postérité eût toujours la terre de Fang en sa possession. Quoiqu'il eût dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son prince, je n'ajoute pas foi à ses paroles.
16. Le Philosophe dit: Wen-kong, prince de Tçin, était un fourbe sans droiture; Wan-kong, prince de Thsi, était un homme droit sans fourberie.
17. Tseu-lou dit: Wan-kong tua Kong-tseu-kieou. Tchao-hoü mourut avec lui; Kouan-tchoung ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a manqué de la vertu de l'humanité?
Le Philosophe dit: Wan-kong réunit et pacifia tous les grands de l'État, sans recourir à la force des armes; ce résultat fut dû à l'habileté de Kouan-tchoung: quel est celui dont l'humanité peut égaler la sienne!
18. Tseu-koung dit: Kouan-tchoung n'était pas dénué de la vertu de l'humanité. Lorsque Wan-kong tua Kong-tseu-kieou, [Kouan-tchoung, son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses entreprises.
Le Philosophe dit: Kouan-tchoung aida Wan-kong à soumettre les grands de tous les ordres, à remettre de l'unité et de l'ordre dans l'empire. Le peuple, jusqu'à nos jours, a conservé les bienfaits de son administration. Sans Kouan-tchoung j'aurais les cheveux rasés, et ma robe suspendue en nœuds à mon côté gauche [selon la coutume des barbares][26].
Pourquoi [Kouan-tchoung], comme un homme ou une femme vulgaire, aurait-il accompli le devoir d'une médiocre fidélité, en s'étranglant ou en se jetant dans un fossé plein d'eau, sans laisser un souvenir dans la mémoire des hommes[27]!
19. L'intendant de Kong-tcho-wen-tseu, étant devenu ministre par le choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui à la cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il était digne par ses vertus et ses connaissances d'être considéré comme paré des ornements de l'éducation (wen).
20. Le Philosophe ayant dit que Ling-kong, prince de Weï, était sans principes, Khang-tseu observa que s'il en était ainsi, pourquoi n'avait-il pas été privé de sa dignité?
KHOUNG-TSEU dit: Tchoung-cho-yu préside à la réception des hôles et des étrangers; Chou-to préside aux cérémonies du temple des ancêtres; Wang-sun-kia préside aux affaires militaires: cela étant ainsi, pourquoi l'aurait-on privé de sa dignité?
21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modération et sans retenue met difficilement ses paroles en pratique.
22. Tchin-tching-tseu (grand de l'État de Thsi) mit à mort Kien-kong (prince de Thsi).
KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit à la cour (de Lou), où il annonça l'événement à Ngai-kong (prince de Lou) en ces termes: Tchin-heng a tué son prince, je viens demander qu'il soit puni.
Le prince dit: Exposez l'affaire à mes trois grands dignitaires.
KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire connaître l'événement. Le prince dit: C'est à mes trois grands dignitaires qu'il faut exposer le fait.
Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugèrent que cette démarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire connaître le fait.
23. Tseu-lou demanda comment il fallait servir le prince. Le Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et résistez-lui dans l'occasion.
24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'élève continuellement en intelligence et en pénétration; l'homme sans mérites descend continuellement dans l'ignorance et le vice.
25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, ceux qui se livraient à l'étude le faisaient pour eux-mêmes; maintenant, ceux qui se livrent à l'étude le font pour les autres [pour paraître instruits aux yeux des autres][28].
26. Kieou-pe-yu (grand dignitaire de l'État de Weï) envoya un homme à KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir l'envoyé près de lui, et lui fit une question en ces termes: Que fait votre maître? L'envoyé repondit avec respect: Mon maître désire diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut en venir à bout. L'envoyé étant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoyé! quel digne envoyé!
27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses fonctions, il ne fallait pas se mêler de la diriger.
28. THSÊNG-TSEU dit: «Quand l'homme supérieur médite sur une chose, il ne sort pas de ses fonctions.» (Y-King.)
29. Le Philosophe dit: L'homme supérieur rougit de la crainte que ses paroles ne dépassent ses actions.
30. Le Philosophe dit: Les voies droites, ou vertus principales de l'homme supérieur, sont au nombre de trois, que je n'ai pas encore pu complètement atteindre: la vertu de l'humanité, qui dissipe les tristesses; la science, qui dissipe les doutes de l'esprit; et le courage viril, qui dissipe les craintes.
Tseu-koung dit: Notre maître parle de lui-même avec trop d'humilité.
31. Tseu-koung s'occupait à comparer entre eux les hommes des diverses contrées. Le Philosophe dit: Sse, vous êtes sans doute un sage très-éclairé; quant à moi, je n'ai pas assez de loisir pour m'occuper de ces choses.
32. Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent point; mais affligez-vous plutôt de ce que vous n'avez pas encore pu mériter d'être connu.
33. Le Philosophe dit: Ne pas se révolter d'être trompé par les hommes, ne pas se prémunir contre leur manque de foi, lorsque cependant on l'a prévu d'avance, n'est-ce pas là être sage?
34. Weï-seng, surnommé Mèou, s'adressant à KHOUNG-TSEU, lui dit: KHIEOU [petit nom du Philosophe], pourquoi êtes-vous toujours par voies et par chemins pour propager votre doctrine? N'aimez-vous pas un peu trop à en parler?
KHOUNG-TSEU dit: Je n'oserais me permettre d'aimer trop à persuader par la parole; mais je hais l'obstination à s'attacher à une idée fixe.
35. Le Philosophe dit: Quand on voit le beau cheval nommé Ki, on ne loue pas en lui la force, mais les qualités supérieures.
36. Quelqu'un dit: Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour injures[29]?
Le Philosophe dit: [Si l'on agit ainsi], avec quoi payera-t-on les bienfaits mêmes?
Il faut payer par l'équité la haine et les injures, et les bienfaits par des bienfaits.
37. Le Philosophe dit: Je ne suis connu de personne.
Tseu-koung dit: Comment se fait-il que personne ne vous connaisse? Le Philosophe dit: Je n'en veux pas au ciel, je n'en accuse pas les hommes. Humble et simple étudiant, je suis arrivé par moi-même à pénétrer les choses. Si quelqu'un me connaît, c'est le ciel!
38. Kong-pe-liao calomniait Tseu-lou près de Ki-sun. Tseu-fou, king-pe (grand de l'État de Lou) en informa le Philosophe en ces termes: Son supérieur [Ki-sun] a certainement une pensée de doute d'après le rapport de Kong-pe-liao. Je suis assez fort pour châtier [le calomniateur], et exposer son cadavre dans la cour du marché.
Le Philosophe dit: Si la voie de la droite raison doit être suivie, c'est le décret du ciel; si la voie de la droite raison doit être abandonnée, c'est le décret du ciel. Comment Kong-pe-liao arrêterait-il les décrets du ciel?
39. Le Philosophe dit: Les sages fuient le siècle.
Ceux qui les suivent immédiatement fuient leur patrie.
Ceux qui suivent immédiatement ces derniers fuient les plaisirs.
Ceux qui viennent après fuient les paroles trompeuses.
40. Le Philosophe dit: Ceux qui ont agi ainsi sont au nombre de sept.
41. Tseu-lou passa la nuit à Chi-men. Le gardien de la porte lui dit: D'où venez-vous? Tseu-lou lui dit: Je viens de près de KHOUNG-TSEU. Le gardien ajouta: Il doit savoir sans doute qu'il ne peut pas faire prévaloir ses doctrines, et cependant il s'applique toujours activement à les propager.
42. Le Philosophe étant un jour occupé à jouer de son instrument de pierre nommé king, dans l'État de Weï, un homme, portant un panier sur ses épaules, vint à passer devant la porte de KHOUNG-TSEU, et s'écria: Oh! qu'il a de cœur celui qui joue ainsi du king!
Après un instant de silence, il ajouta: O les hommes vils! quelle harmonie! king! king! personne ne sait l'apprécier. Il a cessé de jouer; c'est fini.
«Si l'eau est profonde, alors ils la passent sans relever leur robe;
Si elle n'est pas profonde, alors ils la relèvent[30].»
Le Philosophe dit: Pour celui qui est persévérant et ferme, il n'est rien de difficile.
43. Tseu-tchang dit: Le Chou-king rapporte que Kao-tsoung passa dans le Lyang-yn[31] trois années sans parler; quel est le sens de ce passage?
Le Philosophe dit: Pourquoi citer seulement Kao-tsoung? Tous les hommes de l'antiquité agissaient ainsi. Lorsque le prince avait cessé de vivre, tous les magistrats ou fonctionnaires publics qui continuaient leurs fonctions recevaient du premier ministre leurs instructions pendant trois années.
44. Le Philosophe dit: Si celui qui occupe le premier rang dans l'État aime à se conformer aux rites, alors le peuple se laisse facilement gouverner.
45. Tseu-lou demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le Philosophe répondit: Il s'efforce constamment d'améliorer sa personne pour s'attirer le respect.—C'est là tout ce qu'il fait?—Il améliore constamment sa personne pour procurer aux autres du repos et de la tranquillité.—C'est là tout ce qu'il fait?—Il améliore constamment sa personne pour rendre heureuses toutes les populations. Il améliore constamment sa personne pour rendre heureuses toutes les populations: Yao et Chun eux-mêmes agirent ainsi.
46. Youan-jang (un ancien ami du Philosophe), plus âgé que lui, était assis sur le chemin les jambes croisées. Le Philosophe lui dit: Étant enfant, n'avoir pas eu de déférence fraternelle; dans l'âge mûr, n'avoir rien fait de louable; parvenu à la vieillesse, ne pas mourir: c'est être un vaurien. Et il lui frappa les jambes avec son bâton [pour le faire relever].
47. Un jeune homme du village de Kiouë-thang était chargé par le Philosophe de recevoir les personnes qui le visitaient. Quelqu'un lui demanda s'il avait fait de grands progrès dans l'étude.
Le Philosophe dit: J'ai vu ce jeune homme s'asseoir sur le siège[32]; je l'ai vu marchant de pair avec ses maîtres[33]; je ne cherche pas à lui faire faire des progrès dans l'étude, je désire seulement qu'il devienne un homme distingué.
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