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Capítulo 3 de 3

Traité de la réforme de l'entendement (trad. Saisset) · 3

III. N’introduire dans la définition aucun substantif qui puisse être adjectivé, c’est-à-dire ne point expliquer l’objet défini par des abstraits.

IV. Enfin, quoique cela ne soit pas très-nécessaire à remarquer, il faut que de la définition de la chose toutes ces propriétés puissent être conclues. C’est là encore une règle évidente pour peu qu’on y fasse attention.

J’ai dit encore que la meilleure conclusion est celle qui se tire d’une conclusion particulière affirmative. Car plus une idée est spéciale, plus elle est distincte, et par suite, plus elle est claire. Nous devons donc le plus possible chercher la connaissance des choses particulières.

Quant à l’ordre de nos perceptions, il faut, pour les ordonner et les lier, rechercher, autant que cela se peut et que la raison le demande, s’il y a quelque être (et en même temps quel il est) qui soit cause de toutes choses, de telle sorte que son essence objective soit aussi la cause de toutes nos idées; et alors notre esprit, comme nous l’avons dit, reproduira le plus exactement possible la nature, car il en contiendra objectivement l’essence, l’ordre et l’union. D’où nous pouvons voir qu’il nous est tout à fait nécessaire de tirer toutes nos idées des choses physiques, c’est-à-dire des êtres réels, en allant, suivant la série des causes, d’un être réel à un autre être réel, sans passer aux choses abstraites et universelles, ni pour en conclure rien de réel, ni pour les conclure de quelque être réel; car l’un et l’autre interrompent la marche véritable de l’entendement. Mais il faut remarquer que par la série des causes et des êtres réels je n’entends point ici la série des choses particulières et changeantes, mais seulement la série des choses fixes et éternelles. Car pour la série des choses particulières sujettes au changement, il serait impossible à la faiblesse humaine de l’atteindre, tant à cause de leur multitude innombrable qu’à cause des circonstances infinies qui se rencontrent dans une seule et même chose et peuvent être cause qu’elle existe ou n’existe pas; puisque l’existence de ces choses n’a aucune connexion avec leur essence, ou, comme nous l’avons déjà dit, puisqu’elle n’est pas une vérité éternelle. Mais, après tout, il n’est pas besoin que nous en comprenions la série, l’essence des choses sujettes au changement ne se tirant pas de leur ordre d’existence, lequel ne nous représente que des dénominations extrinsèques, des relations ou tout au plus des circonstances, toutes choses bien éloignées de l’essence intime. Celle-ci ne peut être demandée qu’aux choses fixes et éternelles, et aux lois qui y sont inscrites comme dans leurs véritables codes et selon lesquelles toutes les choses particulières se produisent et s’ordonnent. Bien plus, les choses particulières et changeantes dépendent de ces choses fixes si intimement, et pour ainsi parler, si essentiellement, qu’elles ne peuvent sans elles ni exister ni être conçues. D’où il résulte que ces choses fixes et éternelles, quoique particulières, seront pour nous, à cause de leur présence en tout l’univers et de l’étendue de leur puissance, comme des universaux, c’est-à-dire comme les genres des définitions des choses particulières et changeantes, et comme les causes immédiates de toutes choses.

Mais s’il en est ainsi, c’est encore, à ce qu’il semble, une assez grande difficulté de parvenir à la connaissance des choses singulières, car de les concevoir toutes en même temps, cela est bien au-dessus des forces de l’entendement humain. L’ordre qui fait qu’une chose doit être comprise avant une autre ne se tire pas, comme nous l’avons dit, de leur série dans l’existence, ni même des choses éternelles; car là tout est naturellement simultané. Il nous faut donc chercher d’autres secours que ceux dont nous nous servons pour comprendre les choses éternelles et leurs lois. Toutefois ce n’est point ici le lieu d’en parler: cela ne sera nécessaire que quand nous aurons acquis une connaissance suffisante des choses éternelles et de leurs lois infaillibles, et que la nature de nos sens nous sera devenue manifeste.

Avant de nous disposer à prendre connaissance des choses particulières, il sera convenable de parler de ces secours qui tous tendent à nous enseigner le moyen de faire usage de nos sens, l’ordre et les lois des expériences qui doivent suffire à déterminer la chose que l’on recherche, enfin, à nous faire conclure selon quelles lois éternelles elle a été produite et quelle en est la nature intime, comme je le montrerai en son lieu. Ici, pour en revenir au but que je me propose, je tâcherai seulement d’exposer ce qui me semble nécessaire pour parvenir à la connaissance des choses éternelles, et pour en former les définitions suivant les conditions précédemment indiquées.

Pour cela il faut se rappeler ce que nous avons dit plus haut, à savoir, que lorsque l’esprit s’applique à une certaine pensée, pour l’examiner et en déduire dans un bon ordre ce qui peut en être légitimement déduit, si elle est fausse, il en découvrira la fausseté; si, au contraire, elle est vraie, alors il continuera heureusement et sans interruption à en déduire des vérités; cela, dis-je, est nécessaire à notre sujet, car nos pensées n’ont hors d’elles-mêmes aucun fondement sur lequel elles aient à s’appuyer. Si donc nous voulons appuyer nos recherches sur la première chose de toutes, il est nécessaire qu’il y ait quelque fondement qui les porte de ce côté. Ensuite, parce que la méthode est la connaissance réflexive elle-même, ce fondement qui doit assurer nos pensées ne peut être autre chose que la connaissance de ce qui constitue l’essence de la vérité, et celle de l’entendement, de ses propriétés et de ses facultés; celle-ci acquise, nous aurons un fondement sur lequel nous établirons nos pensées, et une voie par laquelle l’entendement, selon que sa capacité le comporte, pourra parvenir à la connaissance des choses éternelles, eu égard aux facultés dont il dispose.

Que s’il appartient à la nature de la pensée de former des idées vraies, comme on l’a montré dans la première partie, il faut ici demander ce que nous entendons par faculté et pouvoir de l’entendement. Or, puisque la principale partie de notre méthode est de bien comprendre les forces de l’entendement et sa nature, nous sommes nécessairement obligés (par ce que j’ai dit dans cette seconde partie de la méthode) de déduire tout cela de la définition même de la pensée et de l’entendement. Mais jusqu’ici nous n’avons eu aucune règle pour trouver les définitions; et puisque nous ne pouvons exposer ces règles que si nous connaissons la nature, c’est-à-dire la définition de l’entendement et son pouvoir, il suit de là que la définition de l’intelligence doit être claire par elle-même, ou que nous ne pouvons rien comprendre. Cependant elle n’est pas absolument claire par elle-même; mais de ce que ses propriétés, comme tout ce que nous tenons de l’entendement, ne peuvent être connues clairement et distinctement que si l’on en connaît la nature, la définition de l’entendement sera intelligible par elle-même si nous faisons attention à ses propriétés que nous connaissons clairement et distinctement. Énumérons donc ici les propriétés de l’entendement, examinons-les, et commençons à traiter de nos instruments naturels[32].

Les propriétés de l’entendement que j’ai principalement remarquées et que je comprends clairement sont les suivantes:

I. Il enveloppe la certitude, c’est-à-dire qu’il sait que les choses sont formellement telles qu’elles sont objectivement en lui-même.

II. Il perçoit certaines choses, c’est-à-dire qu’il forme certaines idées absolument, et d’autres en les tirant d’idées antérieures; ainsi il forme l’idée de la quantité d’une manière absolue, indépendamment de toute autre pensée; mais il ne forme les idées de mouvement qu’en considérant l’idée de quantité.

III. Celles qu’il forme absolument expriment l’infinité; celles qu’il tire d’autres idées sont déterminées. Ainsi, l’idée de quantité, si elle est perçue dans une cause déterminée, détermine la quantité; comme lorsqu’on perçoit un corps formé par le mouvement d’un plan, ou un plan par le mouvement d’une ligne, ou enfin une ligne par le mouvement d’un point: toutes perceptions qui ne servent pas à comprendre, mais à déterminer la quantité. Ce qui le prouve, c’est que nous les concevons comme formées en quelque sorte par le mouvement; et cependant le mouvement n’est perçu que lorsqu’on a perçu la quantité; et nous pouvons même continuer le mouvement à l’infini pour former une ligne infinie, ce que nous ne pourrions faire, si nous n’avions l’idée d’une quantité infinie.

IV. Il forme les idées positives avant les négatives.

V. Il perçoit les choses, non pas tant sous la condition de la durée que sous un certain caractère d’éternité et en nombre infini; ou plutôt, en percevant les choses, il ne considère ni le nombre ni la durée, au lieu que, quand il imagine, il les perçoit dans un nombre déterminé, dans une durée et avec une quantité déterminées.

VI. Les idées que nous formons claires et distinctes semblent résulter de la seule nécessité de notre nature, de telle sorte qu’elles semblent dépendre de notre seul pouvoir; c’est le contraire pour les idées confuses, car elles sont formées souvent malgré nous.

VII. L’esprit peut déterminer de plusieurs manières les idées que l’entendement tire d’autres idées; comme, par exemple, pour déterminer le plan d’une ellipse, il suppose une pointe adhérente à une corde qui se meut autour de deux centres, ou bien il conçoit une infinité de points toujours dans le même rapport et dans un rapport déterminé à une ligne droite donnée, ou un cône coupé par un plan oblique, de telle sorte que l’angle d’inclinaison soit plus grand que l’angle au sommet du cône; ou enfin il s’y prend d’une infinité d’autres manières.

VIII. Plus les idées expriment de perfection dans leur objet, plus elles sont parfaites; car nous n’admirons pas autant l’architecte qui a tracé le plan d’une petite chapelle que celui qui a conçu un temple magnifique.

Je n’insiste pas sur les autres choses que l’on rapporte à la pensée, comme l’amour, la joie, etc.; car elles ne font rien à notre sujet présent, et ne peuvent même être conçues, si l’entendement ne l’a été déjà: car, ôtez la perception, tout le reste n’est plus.

Les idées fausses et les idées fictives n’ont rien de positif (comme nous l’avons amplement montré) qui les fasse nommer fausses ou fictives; si elles sont considérées comme telles, c’est seulement par le défaut de connaissance qui s’y rencontre. Ainsi les idées fausses et fictives, en tant que telles, ne peuvent rien nous enseigner de l’essence de la pensée, et c’est aux propriétés positives, précédemment énumérées, qu’il faut la demander, c’est-à-dire qu’il faut déterminer un principe commun d’où résultent nécessairement ces propriétés, de sorte qu’étant donné ce principe, elles suivent nécessairement, et qu’elles soient supprimées, si on le supprime….

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Traité de la réforme de l'entendement (trad. Saisset) · 3 · Tratado de la reforma del entendimiento — Baruch Spinoza · The Conscious Library