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The ConsciousLibrary

Chapter 40 of 63

I · 2

LE GÉNÉRAL. – Je ne les ai pas oubliés du tout. Mais les fanatiques formaient une espèce de moines irréguliers. Ce que les cosaques sont pour l’armée, les fanatiques l’étaient pour le monde monacal. En outre, si vous me découvrez parmi nos saints russes un seul prêtre blanc, un marchand, un scribe, un secrétaire de chancellerie, un bourgeois, un paysan, en un mot quelqu’un de n’importe quelle profession excepté les moines et les soldats, je vous laisse tout ce que, dimanche prochain, je rapporterai de Monte-Carlo.

L’HOMME POLITIQUE. – Merci. Vous pouvez garder votre trésor et votre moitié de saints, tout ensemble. Mais, s’il vous plaît, expliquez-moi seulement et au juste ce que vous voulez conclure de votre découverte ou de votre constatation. Prétendez-vous soutenir que seuls les moines et les soldats peuvent servir de modèles en fait de moralité?

LE GÉNÉRAL. – Vous n’avez pas du tout deviné. Moi-même j’ai rencontré des gens très vertueux parmi les prêtres blancs, parmi les banquiers, parmi les fonctionnaires et parmi les paysans; et la créature la plus vertueuse que je puis me rappeler était bonne d’enfants chez un de mes amis. Mais nous parlons d’antre chose. À propos des saints, j’ai demandé comment un si grand nombre de soldats ont pu trouver place sur la même ligne que des moines et voir leur profession préférée à toutes les professions paisibles et civiles, si, toujours, la guerre a passé pour un mal toléré comme le commerce des boissons ou même quelque chose de pire. Évidemment, les nations chrétiennes qui ont reconnu des saints (bien entendu pas les seuls russes mais approximativement les autres aussi), non seulement ont honoré, mais encore ont honoré d’une façon spéciale l’état militaire; et parmi toutes les professions du monde, une seule, celle de la guerre, a été réputée propre à instruire, en quelque sorte, ses meilleurs représentants dans la pratique de la sainteté. Une telle opinion est en contradiction avec le mouvement actuel contre la guerre.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais, ai-je dit que rien n’a changé? Un heureux changement s’accomplit, sans aucun doute. L’auréole religieuse qui, aux yeux de la foule, entourait la guerre et les gens de guerre est enlevée maintenant. C’est ainsi. Et cette nouveauté ne date pas d’hier. Qui en souffre, au point de vue pratique? Peut-être le clergé, puisque la préparation des auréoles est de son domaine. Mais il y a encore quelque chose à nettoyer de ce côté. Ce qu’on ne peut maintenir littéralement, on l’interprète dans le sens allégorique; et le reste est livré au silence et à l’oubli bien intentionnés.

LE PRINCE. – Oui, les bonnes adaptations se produisent. En vue de mes publications, j’observe notre littérature ecclésiastique. Ainsi déjà, dans deux journaux, j’ai eu le plaisir de lire que le christianisme condamne absolument la guerre.

LE GÉNÉRAL. – Allons donc! Impossible.

LE PRINCE. – Moi-même, je n’en croyais pas mes yeux. Mais je puis faire la preuve.

L’HOMME POLITIQUE (au Général). – Vous voyez! Pourtant, il n’y a pas là de quoi vous tourmenter. Votre affaire, c’est l’action, et non l’art de bien dire. Amour-propre professionnel et vanité, n’est-ce pas? Cela ne vaut rien. Mais, en pratique, je le répète, les choses, pour vous, demeurent telles qu’autrefois. Quoique, après avoir pendant trente ans empêché tout le monde de respirer, le système militariste doive maintenant disparaître, la force armée subsiste jusqu’à un certain point; et tant qu’elle sera admise, c’est-à-dire reconnue indispensable, on exigera d’elle les mêmes qualités que dans le passé.

LE GÉNÉRAL. – Mais c’est vouloir traire une vache morte. D’où viendront ces indispensables qualités militaires, puisque la première, sans laquelle aucune autre n’existe, c’est la force morale, qui repose sur la foi dans la sainteté de son œuvre? Comment cela sera-t-il possible alors que la guerre est réputée crime et désastre, supportable seulement à la dernière extrémité?

L’HOMME POLITIQUE. – Mais on ne demande pas aux gens de guerre de faire un tel aveu. Qu’ils se croient supérieurs aux autres, personne n’en prendra ombrage. On vient de vous expliquer que le prince de Lusignan fut laissé libre de se considérer comme le roi de Chypre, pourvu qu’il ne nous demandât pas de lui payer du vin de Chypre. Ne touchez pas à nos poches plus qu’il ne faut et soyez à vos propres yeux le sel de la terre et l’ornement de l’humanité! Qui vous en empêche?

LE GÉNÉRAL. – « Soyez à vos propres yeux »!….. Est-ce que nous parlons de la lune? Est-ce dans le vide de Torricelli que vous garderez les soldats afin de les protéger contre toute influence étrangère? Et cela à notre époque de service militaire universel, de service d’une durée restreinte, et de journaux à bon marché! Non, la question est trop simple dès que le service militaire est devenu obligatoire pour tous et pour chacun. Dès que, dans toute la société, en commençant par les représentants de l’État, comme vous, par exemple, s’établit une nouvelle opinion opposée à la guerre, cette opinion doit, fatalement, s’emparer de l’esprit de l’armée. Si la masse du public, après l’autorité, se met à considérer le service militaire comme un mal inévitable provisoirement, alors, et en premier lieu, on ne verra plus personne choisir de plein gré et pour toute la vie la profession militaire, excepté les rebuts de la nature qui ne savent plus que devenir. Ensuite, tous ceux qui, contre leur désir, seront obligés de subir le service militaire à temps, le subiront avec les sentiments que les galériens, attachés à leur brouette, ont pour leurs chaînes. Bonnes conditions, n’est-ce pas! pour parler des vertus militaires et de l’esprit guerrier!

M. Z… – J’ai toujours été persuadé qu’après l’introduction du service militaire universel, ce ne serait plus, pour la suppression de l’armée et des divers états séparés, qu’une affaire de temps et d’un temps pas très prolongé, vu l’allure accélérée avec laquelle marche maintenant l’histoire.

LE GÉNÉRAL. – Vous avez peut-être raison.

LE PRINCE. – Je dirai même que certainement vous avez raison, quoique, jusqu’à présent, l’idée ne m’en fût pas venue de cette manière. Mais enfin, c’est superbe. Pensez donc seulement à ceci: le militarisme engendre, comme sa suprême expression, le service militaire universel obligatoire; et, par là, précisément, il entraîne la ruine non seulement du militarisme le plus moderne, mais aussi des anciens fondements de l’organisation militaire. C’est merveilleux!

LA DAME. – La figure du prince en est égayée. À la bonne heure. Tantôt, il avait un air morne, qui ne sied pas du tout au « vrai chrétien ».

LE PRINCE. – Il y a autour de nous trop de choses attristantes. Seul un sujet de joie me reste: la pensée que le triomphe de la raison est assuré, malgré tout.

M. Z… – Qu’en Europe et en Russie le militarisme se dévore lui-même, c’est certain. Mais quelles joies et quels triomphes résulteront de ce fait, cela est encore à voir.

LE PRINCE. – Comment? Vous doutez que la guerre et l’œuvre guerrière soient un mal extrême et absolu dont l’humanité doit infailliblement et même tout de suite s’affranchir? Vous doutez si l’entière et prompte abolition de ce cannibalisme serait, dans tous les cas, le triomphe de la raison et du bien?

M. Z… – Je suis même entièrement assuré du contraire.

LE PRINCE. – De quoi donc?

M. Z… – De ceci: que la guerre n’est pas un mal absolu et que la paix n’est pas un bien absolu, ou, plus simplement, qu’il peut y avoir et qu’il y a une guerre bonne et qu’il peut y avoir et qu’il y a une paix mauvaise.

LE PRINCE. – Ah! Maintenant, je vois en quoi diffèrent votre opinion et celle du général. Lui, pense que la guerre est toujours un bien, et la paix toujours un mal.

LE GÉNÉRAL. – Mais non! J’admets parfaitement que la guerre peut être parfois une chose très fâcheuse, précisément quand nous sommes battus, comme, par exemple, à Narva ou à Austerlitz, et que la paix peut être une chose magnifique, telle, par exemple, que la paix de Nichstadt ou de Kutchuk-Kaïnardji.

LA DAME. – Voilà, me semble-t-il, la variante du célèbre apophtegme de ce Cafre ou de ce Hottentot qui se vantait à un missionnaire de savoir parfaitement distinguer entre le bien et le mal: le bien, disait-il, c’est lorsque j’enlève à autrui des femmes et des vaches; le mal, lorsqu’on m’enlève les miennes.

LE GÉNÉRAL. – Votre Africain et moi nous plaisantions; lui, sans le vouloir; et moi, à dessein. Maintenant, il faudrait savoir comment les hommes intelligents traitent la guerre sous le rapport moral.

L’HOMME POLITIQUE. – Pourvu seulement que nos « hommes intelligents » ne mêlent pas quelque affaire scolastique et métaphysique à un pareil sujet, qui est clair et historiquement conditionné.

LE PRINCE. – Clair? Comment entendez-vous cela?

L’HOMME POLITIQUE. – Mon point de vue est le point de vue ordinaire, européen, lequel d’ailleurs, dans d’autres réglons du monde, est, peu à peu, adopté par les gens cultivés.

LE PRINCE. – Et, bien entendu, il consiste essentiellement en ceci: que tout est relatif et qu’il n’y a pas de différence absolue entre l’obligation et la non-obligation, entre le bien et le mal. N’est-ce pas!

M. Z… – Je vous demande pardon. Cette dispute est, suivant moi, inutile à notre débat. Ainsi, par exemple, je reconnais parfaitement une opposition absolue entre le bien moral et le mal moral; mais, en même temps, il est pour moi très clair que la guerre et la paix ne se plient pas à cette mesure. Ce serait entièrement impossible de peindre la guerre tout en noir et la paix tout en blanc.

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I · 2 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library