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The ConsciousLibrary

Chapter 39 of 63

I · 1

LE GÉNÉRAL (agité; se levant de son siège; s’asseyant de nouveau et parlant avec des gestes rapides). – Non; permettez. Dites-moi seulement ceci: la chrétienne et glorieuse armée russe[1] existe-t-elle encore ou a-t-elle cessé d’exister? Oui ou non?

L’HOMME POLITIQUE (étendu sur une chaise longue, parlant d’un ton qui rappelle à la fois quelque chose des dieux insouciants d’Épicure, d’un colonel prussien et de Voltaire). – Si l’armée russe existe? Évidemment, elle existe. Auriez-vous entendu dire qu’elle a été abolie?

LE GÉNÉRAL. – Ne feignez donc pas de vous méprendre! Vous saisissez parfaitement que je ne parle pas de cela. Je demande si, maintenant ainsi que jadis, j’ai le droit de considérer l’armée existante comme une véritable force militaire chrétienne; ou si cette dénomination n’a plus de valeur désormais et doit être remplacée par une autre.

L’HOMME POLITIQUE. – Ah! voilà ce qui vous inquiète! Mais la question n’est pas de notre compétence. Adressez-vous plutôt à la Chambre héraldique, chargée de surveiller l’usage des litres de toute sorte.

M. Z… (avec quelque arrière-pensée). – Probablement, à une telle question la Chambre héraldique répondrait que la loi n’interdit pas l’emploi des anciens titres. Est-ce qu’on a empêché le dernier prince de Lusignan de s’appeler roi de Chypre, quoiqu’il n’exerçât pas le moins du monde le gouvernement de Chypre et quoique ni sa santé ni sa bourse ne lui permît de boire du vin de Chypre? Pourquoi donc notre armée actuelle ne pourrait-elle pas être qualifiée service militaire du Christ?

LE GÉNÉRAL. – Il ne s’agit pas de qualifications. Blanc ou noir, est-ce un titre? Doux ou amer, est-ce un titre? Héroïsme ou lâcheté, est-ce une affaire de titre?

M. Z… – Cela ne dépend pas de moi. C’est l’affaire des gens qui représentent la légalité.

LA DAME (à l’Homme politique). Pourquoi vous en tenir aux mots? Assurément, en parlant de son "service militaire chrétien", le général avait une idée.

LE GÉNÉRAL. – Je vous rends grâces. Voici ce que je voulais et veux dire. Dans le cours des siècles et jusqu’à la date d’hier, tout homme de guerre, simple soldat ou feld-maréchal, peu importe, savait et sentait qu’il servait à une œuvre importante et bonne; – non pas seulement utile ou nécessaire, comme est utile, par exemple, l’hygiène ou le blanchissage, mais, dans le sens le plus élevé, bonne, honorable, à laquelle toujours ont participé les meilleurs et les premiers citoyens, chefs de nations, héros. Cette œuvre, la nôtre, a toujours été consacrée et exaltée dans les églises, glorifiée par la voix publique. Or, tout à coup, un beau matin, nous apprenons qu’il nous faut oublier tout cela et que nous devons nous juger nous-mêmes, nous et notre fonction dans le monde de Dieu, d’une manière toute différente. L’œuvre que nous servions et que nous étions si fiers de servir est déclarée mauvaise et désastreuse! Elle est maintenant reconnue incompatible avec les préceptes de Dieu et avec les sentiments humains; c’est le mal le plus affreux, une calamité; tous les peuples ont le devoir de s’unir contre elle; et son abolition définitive n’est plus qu’une affaire de temps!

LE PRINCE. – Cependant, est-ce qu’il ne vous est pas déjà arrivé d’entendre des voix qui condamnent la guerre et le service militaire comme un reste du vieux cannibalisme?

LE GÉNÉRAL. – Eh! comment faire pour ne pas l’entendre? Je l’ai entendu et je l’ai lu dans des langues diverses. Pardonnez à ma franchise: j’ai fait comme si cela s’adressait au voisin. Nuage sans tonnerre. J’ai entendu et j’ai oublié. Mais maintenant la question est tout autre. Il faut la regarder en face. Aussi, je demande ce que nous avons à faire. Que dois-je penser de moi, c’est-à-dire de tout soldat? Quelle idée vais-je avoir de moi-même: un homme digne de ce nom ou le rebut de la nature? Suis-je estimable pour le concours que je m’efforce de donner à une œuvre importante et bonne? ou serai-je effrayé d’avoir ma part de cette œuvre et vais-je m’en repentir et, humblement, demander pardon à tous les pékins pour mon indignité professionnelle?

L’HOMME POLITIQUE. – Quelle manière fantastique d’envisager la question! Comme si on s’était mis à réclamer de vous quelque chose de spécial! Les nouvelles exigences ne vous concernent pas. Elles s’adressent aux diplomates et aux antres pékins, qui se soucient très peu de votre « indignité », de même que de votre christianité. De vous, maintenant, ainsi qu’autrefois, une seule chose est requise: exécuter sans contestation les ordres des autorités.

LE GÉNÉRAL. – Comme vous ne vous intéressez pas à la guerre, vous vous en faites naturellement une idée « fantastique », suivant votre expression. Vous ignorez, on le voit bien, que, dans certaines circonstances, les ordres donnés pat l’autorité consistent seulement en ceci: qu’on n’attende pas et qu’on ne lui demande pas ses ordres.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais quoi? précisément?

LE GÉNÉRAL. – Précisément: eh bien! supposez, par exemple, qu’en vertu de la décision des autorités, je me trouve placé à la tête de tout un district militaire. Il s’ensuit que mon devoir est de diriger, de toute façon, les troupes qui me sont confiées; d’entretenir et d’affermir en elles une certaine manière de penser; d’exercer sur leur volonté une direction déterminée; de monter leurs sentiments à un certain accord; bref, de les instruire, pour ainsi parler, selon l’esprit de leur mission. Très bien. Dans ce but, il m’appartient, entre autres choses, de donner aux troupes de mon district des ordres généraux, en mon propre nom et sous ma responsabilité personnelle. Supposez que je demande à l’autorité supérieure de me dicter les ordres que je dois prescrire ou de m’indiquer la manière de rédiger ceux que j’ai reçus. Est-ce que, dans le premier cas, on ne m’appellerait pas « vieux fou »? et dans le second, est-ce que je ne serais pas tout simplement mis à la retraite? Voilà la preuve que je dois agir sur mes troupes selon un certain esprit qui, naturellement, est d’avance et une fois pour toutes approuvé par l’autorité supérieure, de telle sorte qu’une consultation serait sottise ou impertinence. Et voici que cet esprit, qui, au fond, a été le même depuis Sargon et Assourbanipal jusqu’à Guillaume II, est subitement mis en doute! Hier encore, je savais que mon rôle était de soutenir et de développer parmi mes troupes non pas un esprit quelconque, mais précisément l’esprit militaire – la disposition de chaque soldat à battre les ennemis et à se faire tuer lui-même – ce qui exige, absolument, l’assurance que la guerre est une chose sainte. Or, aujourd’hui, on détruit le fondement de cette assurance. On dépouille la guerre de ce que le langage savant appelle « la sanction religieuse et morale ».

L’HOMME POLITIQUE. – Vous exagérez terriblement. On ne constate pas dans les idées une révolution si complète. D’ailleurs, tout le monde a toujours su que la guerre est un mal et que moins il y en a, mieux cela vaut. Par contre, tous les gens sérieux reconnaissent aujourd’hui que cette espèce de mal ne peut pas encore, à notre époque, être entièrement écartée. Donc, il ne s’agit pas d’abolir la guerre, mais, graduellement et peut-être lentement, de la renfermer dans des limites très étroites. En somme, la guerre continue d’être jugée comme elle le fut toujours: un mal inévitable, une calamité à laquelle on ne doit se résigner que dans les occasions extrêmes.

LE GÉNÉRAL. – Rien d’autre?

L’HOMME POLITIQUE. – Rien d’autre.

LE GÉNÉRAL (se levant brusquement). – Avez-vous jamais jeté un coup d’œil sur la liste des saints?

L’HOMME POLITIQUE. – Sur le calendrier? Oui, il m’est arrivé de le consulter, pour savoir le jour où l’on doit souhaiter une fête.

LE GÉNÉRAL. – Et avez-vous remarqué quels sont les saints qui figurent là?

L’HOMME POLITIQUE. – Il y en a de plusieurs sortes.

LE GÉNÉRAL. – Mais de quelle condition?

L’HOMME POLITIQUE. – De condition diverse, je pense.

LE GÉNÉRAL. – Eh bien! voici justement: pas très diverse.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment? Est-ce que ce sont tous des soldats?

LE GÉNÉRAL. – Pas tous, mais la moitié.

L’HOMME POLITIQUE. – Oh! Quelle exagération encore!

LE GÉNÉRAL. – Je ne vous propose pas d’en faire un à un le recensement statistique. Je me contente d’affirmer que tous les saints de notre propre Église russe ne se divisent qu’on deux classes: ou des moines de différents ordres; ou des princes, c’est-à-dire, pour autrefois, des gens de guerre. Nous n’avons pas d’autres saints, du moins, naturellement, dans le sexe mâle. Ou des moines, ou des soldats.

LA DAME. – Vous avez oublié les fanatiques.

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I · 1 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library