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Chapter 14 of 63

Texte entier · 14

LA PRINCE. – Je n’ai pas dit du tout qu’on pouvait, par la manière évangélique, produire un effet sur les bachi-bouzouks. J’ai dit seulement que l’homme rempli du véritable esprit évangélique trouverait, en telle occasion comme en toute autre, la possibilité d’éveiller dans les âmes enténébrées ce bien qui se cache au fond de toute créature humaine.

M. Z… – Réellement, vous pensez ainsi?

LE PRINCE. – Sans avoir le moindre doute.

M. Z… – Eh bien! alors, pensez-vous que le Christ ait été suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique? Ou non?

LE PRINCE. – Qu’est-ce que signifie cette question-là?

M. Z… Voici ce que je voudrais savoir: pourquoi le Christ n’a-t-il pas employé la force de l’esprit évangélique à éveiller le bien caché dans les âmes de Judas, de Hérode, des grands prêtres juifs et enfin de ce mauvais larron qu’on oublie tout à fait, d’ordinaire, quand on parle de son bon compagnon? Là, cependant, il n’y a aucune difficulté insurmontable, au point de vue chrétien positif. Mais, de deux choses vous devez abandonner l’une: soit votre habitude d’alléguer le Christ et l’Évangile comme la plus haute autorité; soit votre optimisme moral. Car vous ne pouvez pas vous servir du troisième moyen, assez souvent employé, qui consiste à nier le fait évangélique lui-même comme l’invention la plus tardive ou comme une explication des prêtres. Vous avez beau, pour votre théorie, défigurer et mutiler le texte des quatre évangiles: ce qu’il contient d’essentiel à notre discussion demeure incontestable. C’est que le Christ a souffert la cruelle persécution et la mort, en raison de la haine que Lui portaient Ses ennemis. Qu’Il soit resté moralement au-dessus de tout cela, qu’Il n’ait pas voulu résister et qu’Il leur ait pardonné, on le comprend de votre point de vue comme du mien. Mais pourquoi donc, pardonnant à Ses ennemis, n’a-t-Il pas (pour employer votre langage) délivré leurs âmes des affreuses ténèbres dans lesquelles elles se trouvaient? Pourquoi n’a-t-Il pas vaincu leur méchanceté par la force de Sa douceur? Pourquoi n’a-t-Il pas éveillé le bien qui dormait en eux, éclairé et régénéré leur esprit? Bref, pourquoi n’a-t-Il pas agi sur Judas, sur Hérode, sur les grands prêtres juifs comme Il a agi sur le seul bon larron? Donc, de nouveau: ou bien Il ne le pouvait pas, ou bien Il ne le voulait pas. Dans les deux cas, on doit, suivant vous, conclure qu’Il n’était pas suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique. Puisque, si je ne me trompe, nous parlons de l’Évangile du Christ et non de quelque autre, vous voilà conduit à dire que le Christ n’était pas assez pénétré du véritable esprit chrétien; et là-dessus je vous fais mes compliments.

LE PRINCE. – Oh! je n’essaierai pas de rivaliser avec vous en fait d’escrime verbale, pas plus que je ne m’escrimerais avec le Général à propos des épées chrétiennes… (À cet instant, le Prince s’est levé de son siège et a, évidemment, voulu dire quelque chose de très fort afin, d’un seul coup, sans escrime, de terrasser l’adversaire; mais du clocher voisin on entend sonner sept heures.)

LA DAME. – L’heure du dîner! Et on ne peut terminer précipitamment une telle discussion. Après le dîner, nous avons notre partie de vint[21]. Mais demain absolument, absolument, nous reprendrons cet entretien. (À l’homme politique:) Vous acceptez?

L’HOMME POLITIQUE. – Comment? Continuer cet entretien? Moi qui me réjouissais de voir se terminer une discussion qui a pris décidément la spécifique et assez désagréable odeur des guerres religieuses! Ce n’est pas du tout la saison. Ma vie m’est tout de même plus chère que tout le reste.

LA DAME. – Pas de faux-fuyant. Absolument, absolument, vous devez être là. Mais qu’est-ce que vous avez? Vous vous allongez comme un véritable et mystérieux Méphistophélès.

L’HOMME POLITIQUE. – Demain, soit, j’accepte de reprendre la causerie, mais pourvu qu’on y mette un peu moins de religion. Je n’exige pas qu’on s’en abstienne tout à fait, puisqu’il paraît que c’est impossible. Mais seulement un peu moins, pour l’amour de Dieu, un peu moins!

LA DAME. – Dans cette circonstance, votre « pour l’amour de Dieu » est très joli!

M. Z… (à l’Homme politique). – Pour que la discussion religieuse soit réduite autant que possible, le meilleur moyen est, je crois, que vous gardiez la parole le plus possible.

L’HOMME POLITIQUE. – Je m’y engage, quoique, surtout dans cet air salubre, il y ait plus d’agrément à écouter qu’à parler. Cependant, pour mettre notre petit cercle à l’abri d’une guerre intestine, qui pourrait avoir une funeste répercussion même sur le vint, je suis prêt à me sacrifier pendant deux heures.

LA DAME. – C’est parfait. Nous renvoyons à après-demain la fin de la discussion sur l’Évangile. Ainsi, le Prince aura le temps de préparer une réplique absolument irréfutable. Toutefois, vous aussi devrez être présent. Il est nécessaire de se familiariser un peu avec les questions religieuses.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment! Après-demain, encore? Ma foi, non. Mon abnégation ne va pas jusque-là. D’ailleurs, après-demain, je suis obligé d’aller à Nice.

LA DAME. – À Nice? Quelle diplomatie naïve! et bien inutile! Il y a longtemps que votre chiffre n’a plus de secrets pour nous. Tout le monde sait que lorsque vous dites que vous êtes obligé d’aller à Nice, cela signifie que vous avez envie de vous amuser à Monte-Carle. Soit; alors, après-demain nous nous passerons de vous. Allez vous embourber dans la matière, si vous ne craignez pas d’avoir, quelque temps après, à devenir un esprit. Allez à Monte-Carle. Et que la Providence vous rétribue selon vos mérites.

L’HOMME POLITIQUE. – Mes mérites ne concernent pas la Providence, mais seulement la conduite d’affaires urgentes. Il est possible que j’essaie ma chance à la roulette. Je risquerai peu, comme en toute autre chose.

LA DAME. – Alors, nous nous engageons à nous réunir tous, demain seulement.

L’HOMME POLITIQUE. – Depuis longtemps, j’ai remarqué une chose bizarre: les gens qui ont la marotte d’une espèce de morale supérieure n’arrivent jamais à posséder la plus simple et la plus nécessaire vertu et même, suivant moi, l’unique vertu nécessaire, c’est-à-dire la politesse. Aussi, avons-nous lieu de remercier le Créateur de ce qu’il y a, relativement, si peu de personnes attachées à cette idée de morale supérieure – je dis idée, parce que je n’en ai jamais rencontré la réalité et parce que je n’ai aucune raison de croire à l’existence d’une chose pareille.

LA DAME. – Ce n’est pas nouveau. Mais ce que vous dites de la politesse est vrai. En attendant que vienne le sujet en question[22], essayez donc de démontrer que la politesse est la seule vertu nécessaire. Démontrez sans insister; ainsi que, dans un orchestre, on essaie les instruments avant de commencer l’ouverture.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, c’est cela; lorsque les sonorités sont isolées. Cette monotonie va s’imposer, puisque, jusqu’à l’arrivée du Prince, presque personne n’entreprendrait de soutenir l’autre opinion et que, ensuite, devant lui, parler de la politesse serait insuffisamment poli.

LA DAME. – C’est certain. Et, maintenant, vos preuves?

L’HOMME POLITIQUE. – Vous admettez, je pense, qu’on peut très bien vivre dans une société où ne se rencontre pas un seul homme chaste, ni un seul homme désintéressé, ni un seul homme capable d’abnégation. Moi, du moins, j’ai toujours tiré bon parti de ces compagnies-là.

LA DAME. – Par exemple, à Monte-Carle?

L’HOMME POLITIQUE. – À Monte-Carle et dans tous autres lieux. Nulle part on ne ressent la nécessité d’avoir près de soi quelques représentants ni même un seul représentant de la vertu supérieure. Par contre, essayez donc un peu de vivre dans une société où pas un homme ne serait poli.

LE GÉNÉRAL. – Je ne sais de quelles sociétés vous voulez parier; mais dans les campagnes de Khiva et de Turquie on aurait eu probablement de la peine à se passer des vertus autres que la politesse.

L’HOMME POLITIQUE. – Vous pourriez même dire que pour les voyageurs qui parcourent le centre de l’Afrique la seule politesse ne suffirait pas. Mais je parle de la vie régulière et journalière qu’on mène parmi des hommes cultivés. Là, aucun besoin d’aucune vertu supérieure, ni de ce qui s’appelle le christianisme. (À M. Z…): Vous hochez la tête?

M. Z… – Je songe à un triste évènement que j’ai appris ces jours derniers.

LA DAME. – À quoi donc?

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Texte entier · 14 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library