Chapter 13 of 63
Texte entier · 13
LE GÉNÉRAL. – Elle se termina de la meilleure façon, sans un faux mouvement. Les cosaques ouvrirent la fusillade, puis reculèrent vers l’artillerie, tout en criant à leurs chevaux. Derrière eux accourait la race maudite surexcitée, ayant déjà cessé de tirer et galopant en foule droit sur nous. Les cosaques s’éloignèrent à deux cents sagènes, s’éparpillant comme des pois. Alors, je vis que c’était l’heure de Dieu. À la sotnia qui masquait les canons je donnai l’ordre de rompre. Mon escorte se divise en deux parties, à droite et à gauche. Tout est prêt. Bénissez-nous, Seigneur! Je commandai aux canonniers de faire feu.
Et le Seigneur bénit mes six décharges. Je n’avais jamais entendu un tel glapissement diabolique. Avant d’avoir pu se remettre en ordre, les démons recevaient une deuxième volée de mitraille. Toute la bande recula. Troisième décharge; et à la poursuite. C’était un tourbillon, comme en produisent des allumettes enflammées jetées, dans une fourmilière. Ils furent balayés dans toutes les directions, les uns sur les autres. Alors, au flanc gauche, les cosaques et les dragons se lancèrent contre eux et se mirent à les hacher comme des choux. Les uns, ayant échappé à la mitraille, essayaient de fuir en galopant et rencontraient nos sabreurs. D’autres jetaient leurs armes, sautaient de cheval et demandaient l’aman. Je m’abstins d’intervenir. Eux-mêmes comprirent qu’il ne s’agissait plus d’aman. Tous périrent sous les coups des dragons et des cosaques.
Eh bien! si ces démons stupides, au lieu de reculer après les deux premières décharges, lorsqu’ils étaient à vingt ou trente sagènes de nous, s’étaient jetés sur nos canons, ils nous auraient paralysés; et la troisième décharge n’aurait pu avoir lieu.
Dieu était avec nous! La besogne était finie. Mon âme fêtait le dimanche de Pâques. Ayant rassemblé nos morts – trente-sept hommes avaient succombé – et leur ayant fermé les yeux, nous les plaçâmes en plusieurs rangées sur un terrain uni. Il y avait parmi nous, dans la troisième sotnia de cosaques, un vieux sous-officier, Odartchenko, très instruit et doué de facultés étonnantes. Les Anglais auraient fait de lui un premier ministre. Maintenant, il subit l’exil en Sibérie pour avoir fait de l’opposition à l’autorité, lors de la fermeture d’un monastère de vieux-croyants et de la destruction de la tombe où reposait un moine vénéré. J’apostrophai Odartchenko: « En campagne, lui dis-je, c’est à nous de nous débrouiller dans les alléluias. Tu nous serviras de pope. Officie pour nos morts. » Je savais que je lui causerais ainsi une satisfaction précieuse. « J’essaierai, bien volontiers, Excellence », répondit le déluré gaillard, la figure illuminée.
De la même façon nous trouvâmes nos chantres. Ils chantèrent d’une manière correcte. Seule fit défaut la rémission sacerdotale des péchés; mais elle n’était pas nécessaire. D’avance, les péchés étaient remis par la parole du Christ sur les hommes qui donnent leur âme pour leur prochain. Voilà comment je comprends en pareil cas le service funèbre. Toute la journée avait été nuageuse, une journée d’automne; mais avant le coucher du soleil, les nuages s’étaient dispersés, tandis que la gorge, en bas, devenait obscure. Maintenant, sur le ciel, les nuages prenaient des couleurs différentes, de même que si les troupes de Dieu s’étaient rassemblées. Une fête de lumière remplissait mon âme. Une tranquillité et une légèreté inconcevables, comme si toute l’impureté humaine avait été lavée et comme si la terre était délivrée de tous ses fardeaux. Vraiment, je me croyais en paradis. Je sentais la présence de Dieu et de lui seul. Et lorsque Odartchenko se mit à désigner par leurs noms les soldats défunts qui, pour la foi, pour le tsar et pour la patrie, venaient de sacrifier leur vie sur le champ de bataille, je sentis que cela n’était point verbosité officielle ni simple question de titre, comme vous jugiez bon de dire tout à l’heure, mais que l’armée est vraiment le service du Christ et que la guerre, telle qu’elle était, est et sera ainsi jusqu’à la fin du monde, une chose grande, honorable et sainte…
LE PRINCE (après un moment de silence). – Bien; mais quand vous enterriez les vôtres avec cette sereine disposition d’esprit, est-ce que, tout de même, vous n’avez absolument pas pensé aux ennemis que vous aviez tués en si grand nombre?
LE GÉNÉRAL. – Grâce à Dieu, nous pûmes nous éloigner avant que cette charogne nous obligeât à nous souvenir d’elle.
LA DAME. – Est-ce possible? Voilà que vous gâtez toute l’impression.
LE GÉNÉRAL (au Prince). – En fait, qu’est-ce que vous auriez voulu de moi? Que j’accorde la sépulture chrétienne à ces chacals qui n’étaient ni chrétiens, ni musulmans, mais le diable sait quoi? Et si, perdant la tête, j’avais ordonné de les rassembler avec les cosaques dans la même cérémonie funèbre, est-ce que, voyons, vous ne m’accuseriez pas d’intolérance religieuse? Comment donc? Ces charmantes victimes révéraient le diable pendant leur vie, et tout à coup, lorsqu’elles sont mortes, on leur infligerait la cérémonie superstitieuse, grossière, d’un faux christianisme! Non. Là, c’est d’autre chose que j’avais à prendre soin. J’appelai les commandants et les capitaines de sotnias et je leur donnai l’ordre de faire savoir que personne ne devait s’approcher à trois sagènes de la diabolique charogne. Car je voyais bien que depuis assez longtemps les doigts de mes cosaques leur démangeaient de tâter les poches des morts, suivant l’habitude. Je savais quelle peste ils nous auraient rapportée. Nous étions tous perdus.
LE PRINCE. – Est-ce que je vous ai bien compris? Vous appréhendiez que les cosaques ne commissent des vols sur les cadavres des bachi-bouzouks et ne rapportassent parmi vous quelque contagion?
LE GÉNÉRAL. – Oui, justement, je le craignais. Cela me parait clair.
LE PRINCE. – Voilà donc ce que c’est que l’armée chrétienne!
LE GÉNÉRAL. – Les cosaques! Ma foi, de vrais voleurs. Ils l’ont toujours été.
LE PRINCE. – Voyons, est-ce dans un songe que nous parlons?
LE GÉNÉRAL. – J’ai en effet l’impression qu’il y a dans notre conversation quelque chose qui ne va pas. Je n’ai jamais pu saisir au juste le sens de votre réclamation.
L’HOMME POLITIQUE. – Le Prince, sans doute, s’étonne de voir que vos cosaques, si parfaits et presque saints, soient par vous-même qualifiés véritables voleurs.
LE PRINCE. – Oui; je demande comment la guerre peut être une chose « grande, honnête et sainte » quand il apparaît, par vos propres paroles, qu’elle se réduit à une lutte de brigands avec d’autres brigands!
LE GÉNÉRAL. – Ah! voilà donc de quoi il s’agit! Une lutte de brigands contre d’autres brigands. Soit; mais les autres sont d’une espèce toute différente. Pensez-vous effectivement que piller par aventure ce soit la même chose que de griller un petit enfant sur des charbons, devant les yeux de sa mère? C’est à mon tour de vous interroger. Ma conscience est si tranquille au sujet de cette affaire, que parfois, maintenant, et de toute mon âme, je regrette de n’être pas mort moi-même après avoir commandé la dernière salve. Je suis absolument certain que si j’étais mort en cet instant, j’aurais été, tout droit, conduit devant le Tout-Puissant avec mes trente-sept cosaques tués et que nous posséderions notre place dans le paradis, à celle du bon larron de l’Évangile. Ce n’est pas pour rien, n’est-ce pas, qu’il figure dans l’Évangile.
LE PRINCE. – Soit. Mais, certainement, vous ne trouverez pas dans l’Évangile ceci: qu’au bon larron peuvent seuls être assimilés les gens de notre pays et de notre croyance et non pas aussi les gens d’autre nationalité ou d’autre religion.
LE GÉNÉRAL. – Pourquoi me calomniez-vous comme si j’étais mort? Dans cette affaire, quand est-ce que j’ai distingué la nationalité et la religion? Est-ce que les Arméniens sont mes compatriotes et mes coreligionnaires? Et est-ce que j’avais demandé quelle était la foi ou la race de cette engeance diabolique que je dispersais par la mitraille?
LE PRINCE. – Mais vous ne parvenez pas à vous rappeler que cette engeance, si diabolique fût-elle, était composée de créatures humaines; et qu’en tout homme il y a le bien et le mal; et que n’importe quels voleur, cosaque ou bachi-bouzouk, peut être reconnu pour le bon larron de l’Évangile.
LE GÉNÉRAL. – Mettez-vous donc d’accord avec vous-même. Tantôt vous disiez qu’un homme méchant est une bête sauvage, irresponsable; et, maintenant, le bachi-bouzouk qui grille les petits enfants petit être considéré comme le bon larron de l’Évangile. Et tout cela uniquement afin qu’en aucune façon on n’oppose un doigt au mal! Or, j’estime que le fait intéressant ce n’est pas de savoir si, en tout homme, il y a un principe de bien et un principe de mal, mais lequel des deux doit prévaloir. Peu importe qu’avec un jus quelconque de la vigne on puisse faire du vin et du vinaigre; l’essentiel est de savoir si cette bouteille contient du vin ou du vinaigre. Si c’est du vinaigre et que je me mette à en boire des verres et à en régaler quelqu’un, alors, par cette sagesse, je ne rendrai pas d’autre service que d’abîmer l’estomac. Tous les hommes sont frères. Très bien. J’en suis enchanté. Et ensuite? Les frères sont différents entre eux. N’ai-je pas besoin de savoir lequel de mes frères est Caïn ou Abel? Et si, sous mes yeux, mon frère Caïn fustige cruellement mon frère Abel et que, parce que je ne suis pas indifférent à l’égard de mes frères, je frappe Caïn pour le corriger de son insolence, soudain vous me reprochez de méconnaître la fraternité. Je me rappelle très bien pourquoi je suis intervenu, et si je ne me l’étais pas rappelé, alors, tranquillement, j’aurais pu m’abstenir.
LA DAME. – N’en résulte-t-il pas ce dilemme: ou s’abstenir, ou frapper?
LE GÉNÉRAL. – En pareil cas, on voit rarement un troisième parti à prendre. Vous, vous avez proposé d’adresser à Dieu une prière afin qu’il intervienne directement, c’est-à-dire que, d’une manière instantanée, son bras droit ramène à la raison n’importe quel fils du diable; puis, vous-même, je crois, vous avez répudié ce moyen. Or, je dis que, dans tous les cas, ce moyen est bon; mais qu’il ne peut par lui-même remplacer aucun acte. Les gens pieux font une prière avant leur dîner, mais ils mâchent eux-mêmes, avec leurs mâchoires. Aussi, je ne me suis pas abstenu de prier quand j’ai donné à mon artillerie à cheval l’ordre de faire feu.
LE PRINCE. – Une telle prière est une dérision des choses saintes, certainement. Le devoir, ce n’est pas de prier Dieu, mais d’agir selon la volonté de Dieu.
LE GÉNÉRAL. – Qu’est-ce que cela veut dire?
LE PRINCE. – Celui qui, réellement, est animé de l’esprit évangélique, trouvera en soi, quand ce sera nécessaire, la faculté, avec les mots et les gestes, d’agir, par toute son attitude, sur son malheureux frère enténébré que pousse le désir du meurtre ou de quelque autre action coupable. Il saura produire sur lui une impression assez forte pour lui dévoiler d’un seul coup l’erreur et le décider à sortir de la mauvaise voie.
LE GÉNÉRAL. – Ô saints de Dieu! Ainsi, en face de ces bachi-bouzouks qui grillent les petits garçons, j’aurais dû, selon vous, me mettre à faire des gestes touchants et à prononcer de touchantes paroles?
M. Z… – À la longue distance où vous vous trouviez les uns des autres, et aussi étant donnée votre réciproque ignorance des langues, les paroles, permettez-moi de le penser, eussent été complètement hors de place. Quant aux gestes propres à produire une troublante impression, en pareille circonstance, j’avoue que je ne conçois rien de mieux que des décharges de mitraille.
LA DAME. – Réellement, dans quelle langue et à l’aide de quels instruments le Général se serait-il expliqué avec les bachi-bouzouks?
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