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Chapter 2 of 2

L'Idée russe · 2

S’il faut en croire ses défenseurs, notre Église est un troupeau grand mais infidèle, dont le pasteur est la police qui par force, à coup de fouet, fait entrer dans le bercail les brebis égarées. Une image semblable répond-elle à la vraie idée de l’Église du Christ? Et si non, notre Église n’est plus l’Église du Christ, et alors qu’est-elle donc? Une institution d’État qui peut être utile aux intérêts de l’État, à la discipline des mœurs. Mais l’Église, il ne faut pas l’oublier, est un domaine où aucune altération de la base morale ne peut être admise, où aucune infidélité au principe vivifiant ne peut rester impunie, où, si l’on ment, on ne ment pas aux hommes mais à Dieu. Une Église infidèle au testament du Christ est du monde entier le phénomène le plus stérile et le plus anormal condamné d’avance par la parole de Dieu[12].

Une Église qui fait partie d’un État, d’un « royaume de ce monde », a abdiqué sa mission et devra partager la destinée de tous les royaumes de ce monde[13]. Elle n’a plus en elle-même aucune raison d’être, elle se condamne à la débilité et à la mort[14].

La conscience russe n’est pas libre en Russie, et la pensée religieuse reste inerte, l’abomination de la désolation s’établit au lieu saint, le souffle de la mort remplace l’esprit vivifiant; le glaive spirituel — la parole — se couvre de rouille, supplanté par le glaive matériel de l’État, et près de l’enceinte de l’Église, au lieu des anges de Dieu, gardant ses entrées et ses issues, on voit des gendarmes et des inspecteurs de police — ces gardiens des dogmes orthodoxes, ces directeurs de notre conscience[15].

Et voici enfin la dernière conclusion de cet examen rigoureux:

L’esprit de vérité, l’esprit de charité, l’esprit de vie, l’esprit de liberté — c’est son souffle salutaire qui fait défaut à l’Église russe[16].

Une institution que l’Esprit de la vérité a abandonnée ne peut pas être l’Église véritable de Dieu. Pour le reconnaître il ne faut pas abdiquer la religion de nos pères, il ne faut pas renoncer à la piété du peuple orthodoxe, à ses traditions sacrées, à toutes les choses saintes qu’il vénère. Il est évident au contraire que la seule chose que nous devons sacrifier à la vérité, c’est l’établissement pseudo-ecclésiastique si bien caractérisé par l’écrivain orthodoxe, — cet établissement qui a pour base la servilité et l’intérêt matériel et pour moyens d’action la fraude et la violence.

Le système du matérialisme gouvernemental qui reposait exclusivement sur la force brutale des armes et ne comptait pour rien la puissance morale de la pensée et de la parole libre — ce système matérialiste nous a amenés une fois aux désastres de Sébastopol. La conscience du peuple russe fidèlement représenté par son souverain parla à haute voix. La Russie fit pénitence et se releva par un acte de justice, l’émancipation des serfs. Cet acte qui fut la gloire d’un grand règne n’est cependant qu’un commencement. L’œuvre de l’émancipation sociale ne peut pas se borner à l’ordre matériel. Le corps de la Russie est libre, mais l’esprit national attend encore son 19 février. Ce n’est pas pourtant avec le corps seul, ce n’est pas par un travail purement matériel que la Russie pourra accomplir sa mission historique et manifester son idée nationale vraie. Et comment pourrait-elle se manifester, la pauvre idée russe, enfermée dans une prison étroite, privée d’air et de lumière et gardée par des eunuques méchants et jaloux?

Ce n’est pas en reculant vers le règne de Nicolas Ier et en imitant les grandes erreurs de ce grand souverain qu’on pourrait réparer les défauts essentiels dans l’œuvre incomplète d’Alexandre II. On ne doit pas tenter la Providence en oubliant trop vite les leçons historiques qu’elle nous a données. Il est permis d’espérer que le sentiment religieux, la bonne volonté et la raison droite, qui distinguent l’empereur actuel, sauront le défendre contre des conseillers mal inspirés qui voudraient lui imposer la politique néfaste, jugée et condamnée à Sébastopol.

L’émancipation religieuse et intellectuelle de la Russie est un acte qui s’impose aujourd’hui à notre gouvernement avec autant de nécessité que l’émancipation des serfs s’imposait il y a trente ans au gouvernement d’Alexandre II. Le servage lui aussi était autrefois utile et nécessaire. De même la tutelle officielle imposée à l’esprit national de la Russie pouvait être bienfaisante quand cet esprit était dans son enfance; elle ne peut que le suffoquer aujourd’hui. Il est inutile de répéter sans cesse, que notre organisme national est plein de santé et de vigueur, comme s’il fallait précisément être faible et malade pour pouvoir être étouffé. Quelles que soient les qualités intrinsèques du peuple russe, elles ne peuvent pas agir d’une manière normale tant que sa conscience et sa pensée restent paralysées par un régime de violence et d’obscurantisme. Il s’agit avant tout de donner libre accès à l’air pur et à la lumière, d’enlever les barrières artificielles qui retiennent l’esprit religieux de notre nation dans l’isolement et l’inertie, il s’agit de lui ouvrir le chemin droit vers la vérité complète et vivante.

Mais on a peur de la vérité parce que la vérité est catholique, c’est-à-dire universelle. On veut à tout prix avoir une religion à part, une foi russe, une Église impériale. On n’y tient pas pour elle-même, mais on veut la garder comme attribut et comme sanction du nationalisme exclusif. Mais ceux qui ne veulent pas sacrifier leur égoïsme national à la vérité universelle ne peuvent pas être et ne doivent pas s’appeler chrétiens.

On se prépare chez nous à fêter solennellement le neuvième centenaire du Christianisme en Russie. Mais il paraît que ce sera là une fête prématurée. À entendre certains patriotes, le baptême de saint Vladimir, si efficace pour le prince lui-même, n’a été pour sa nation qu’un baptême d’eau, et il nous faudrait être baptisés une seconde fois par l’esprit de la vérité et le feu de la charité. Et vraiment ce second baptême est absolument nécessaire, sinon pour la Russie entière, du moins pour la partie de notre société qui agit et qui parle aujourd’hui. Pour devenir chrétienne elle doit renoncer à une nouvelle idolâtrie moins grossière mais non moins absurde et beaucoup plus pernicieuse que l’idolâtrie de nos ancêtres païens, rejetée par saint Vladimir. J’entends cette nouvelle idolâtrie, cette folie épidémique du nationalisme qui pousse les peuples à adorer leur propre image au lieu de la Divinité suprême et universelle.

Pour maintenir et pour manifester le caractère chrétien de la Russie, il nous faut abdiquer définitivement la fausse divinité de ce siècle, et sacrifier au vrai Dieu notre égoïsme national. La Providence nous a mis dans une condition particulière qui doit rendre ce sacrifice plus complet et plus efficace. Il y a une loi morale élémentaire qui s’impose également aux individus et aux nations, et qui est exprimée dans cette parole de l’Évangile, qui nous commande, avant de sacrifier à l’autel, de faire la paix avec le frère qui a quelque chose contre nous. Le peuple russe a un frère qui a des griefs profonds contre lui, et il nous faut faire la paix avec ce peuple frère et ennemi, pour commencer le sacrifice de notre égoïsme national sur l’autel de l’Église universelle.

Ce n’est pas là une affaire de sentiment, quoique le sentiment aussi devrait avoir sa place dans tous rapports humains. Mais entre une politique sentimentale et une politique d’égoïsme et de violence, il y a un moyen terme: la politique de l’obligation morale ou de la justice. Je ne veux pas examiner ici les prétentions des Polonais à la restauration de leur ancien royaume, ni les objections que les Russes leur peuvent opposer à bon droit. Il ne s’agit pas de plans problématiques à réaliser, mais d’une iniquité manifeste et incontestable à laquelle il nous faut renoncer dans tous les cas. J’entends le système odieux de russification, qui n’a plus affaire à l’autonomie politique, mais qui s’attaque à l’existence nationale, à l’âme même du peuple polonais. Russifier la Pologne, cela veut dire tuer une nation qui a une conscience très développée de soi-même, qui a eu une histoire glorieuse et nous a devancé dans sa culture intellectuelle, et qui, aujourd’hui encore, ne nous cède pas en activité scientifique et littéraire. Et quoique dans ces conditions le but définitif de nos russificateurs soit heureusement impossible à atteindre, tout ce qu’on entreprend pour y parvenir n’en est pas moins criminel et malfaisant. Cette russification tyrannique intimement liée à la destruction, plus tyrannique encore, de l’Église grecque-unie, est un vrai péché national, qui pèse sur la conscience de la Russie et paralyse ses forces morales.

On a vu de grandes nations triompher pendant longtemps dans une cause injuste. Mais il paraît que la Providence, par une sollicitude particulière pour le salut de notre âme nationale, s’empresse à nous montrer, avec une évidence parfaite, que la force, même victorieuse, n’est bonne à rien, quand elle n’est pas dirigée par une conscience pure. Notre péché historique a enlevé à notre dernière guerre ses résultats pratiques en même temps que sa valeur morale; il poursuivit, sur les Balkans, nos aigles victorieux et il les arrêta devant les murs de Constantinople; en nous ôtant l’assurance et l’élan d’un peuple fidèle à sa mission, ce péché nous imposa, au lieu d’un triomphe acheté par tant d’efforts héroïques, l’humiliation du congrès de Berlin; et il finit par nous chasser de la Serbie et de la Bulgarie, que nous voulions protéger tout en opprimant la Pologne.

Ce système oppressif, qui n’est pas appliqué à la Pologne seulement, tout mauvais qu’il est en lui-même, est rendu bien pire encore par la contradiction flagrante où il se trouve avec les idées généreuses d’émancipation et de protection désintéressée que la politique russe a toujours revendiquées pour elle. Cette politique est nécessairement imprégnée de fausseté et d’hypocrisie, qui lui enlèvent tout prestige, et rendent impossible tout succès durable. On ne peut pas impunément inscrire sur son étendard la liberté des peuples slaves et autres, tout en ôtant la liberté nationale aux Polonais, la liberté religieuse aux Uniates et aux dissidents russes, les droits civils aux Juifs.

Ce n’est pas dans cet état, la bouche muette, les yeux bandés et l’âme déchirée par des contradictions et des remords, que la Russie doit aller à son œuvre historique. Nous avons eu déjà deux graves leçons, deux avertissements sévères: à Sébastopol, premièrement; et puis dans des circonstances plus significatives encore: à Berlin. Il ne faut pas attendre le troisième avertissement, qui serait peut-être le dernier. Se repentir de ses péchés historiques et satisfaire la justice; abdiquer l’égoïsme national en renonçant à la politique de russification et en admettant, sans réserves, la liberté religieuse, — c’est le seul moyen, pour la Russie, de se préparer à la révélation et à la réalisation de sa vraie idée nationale qui — il ne faut pas l’oublier — n’est pas une idée abstraite ni une fatalité aveugle, mais avant tout une obligation morale. L’idée russe, nous le savons, ne peut être autre chose qu’un aspect déterminé de l’idée chrétienne, et la mission de notre peuple ne peut nous être claire qu’en tant que nous entrons dans le vrai sens du christianisme.

Il y a trente ou quarante ans à peu près que des écrivains plus ou moins estimables nous prêchent en France aussi bien qu’en Russie[17] un Christianisme et une Église idéale, le Royaume spirituel de la fraternité libre et de l’amour parfait. C’est là sans doute l’idéal, c’est-à-dire l’avenir de l’Église. La doctrine de ces auteurs est une prophétie. Mais pour ne pas être une fausse prophétie elle devrait nous indiquer la voie droite et les bons moyens pour réaliser cet idéal absolu. Un idéal, s’il n’est pas un songe creux, ne peut être autre chose que la perfection réalisable de ce qui est donné. Serait-ce en reniant le passé de l’Église universelle et en détruisant sa forme actuelle qu’on arriverait au règne idéal de la fraternité et de l’amour parfait? Ce ne serait là qu’une application assez mal placée de la loi parricide qui gouverne notre vie mortelle. Dans cette vie déterminée par l’état de la nature corrompue, la nouvelle génération n’arrive à la jouissance de l’actualité qu’en supplantant ignoblement ses ancêtres, mais c’est pour cela aussi que cette existence criminelle ne dure qu’un instant; et si Krhonos, après avoir mutilé et supplanté le vieux Ouranos, a été lui-même supprimé par Zeus qu’il ne réussit pas à avaler, ce nouveau dieu, lui aussi, ne monta le trône souillé que pour subir dans la suite une destinée semblable. Telle est la loi de la vie falsifiée et corrompue, d’une vie qui ne devrait pas être, puisque elle est plutôt mort que vie, et c’est pour cela que l’humanité, fatiguée de cette misère infinie, attendait avec angoisse comme son vrai sauveur un Fils de Dieu qui ne fût pas le rival de son Père. Et maintenant que ce vrai Fils qui ne remplace pas, mais qui manifeste et qui glorifie son Père, est venu et a donné une loi de vie immortelle à l’humanité régénérée, à l’Église universelle, on voudrait introduire, sous un masque nouveau, dans cette Église même, dans cet organisme de la vraie vie, la loi abolie de la mort!

En vérité, dans l’Église universelle le passé et l’avenir, la tradition et l’idéal, loin de s’exclure mutuellement, sont également essentiels et indispensables pour constituer le vrai présent de l’humanité, son bien-être actuel. La piété, la justice et la charité, étrangères à toute envie et à toute rivalité, doivent former un lien permanent et indissoluble entre les trois agents principaux de l’humanité sociale et historique, entre les représentants de son unité passée, de sa multiplicité présente et de sa totalité future.

Le principe du passé ou de la paternité est réalisé dans l’Église par le sacerdoce, les pères spirituels, les vieux ou anciens par excellence (prêtre, de presbyteros = senior), représentants sur la terre du Père céleste, l’Ancien des jours. Et pour l’Église générale ou catholique, il doit exister un sacerdoce général ou international centralisé et unifié dans la personne d’un Père commun de tous les peuples, le Pontife universel. Il est évident, en effet, qu’un sacerdoce national ne peut pas représenter comme tel la paternité générale qui doit embrasser également toutes les nations. Quant à la réunion de différents clergés nationaux en un seul corps œcuménique, elle ne peut être effectuée qu’au moyen d’un centre international, réel et permanent, pouvant de droit et de fait résister à toutes les tendances particularistes.

L’unité réelle d’une famille ne peut subsister d’une manière régulière et durable sans un père commun ou quelqu’un qui le remplace. Pour faire des individus et des peuples une famille, une fraternité réelle, le principe paternel de la religion doit être réalisé ici-bas dans une monarchie ecclésiastique qui puisse effectivement réunir autour d’elle tous les éléments nationaux et individuels, et leur servir toujours d’image vivante et d’instrument libre de la paternité céleste.

Le sacerdoce universel ou international avec le Pontife suprême comme centre unique reproduit, en le spiritualisant, l’âge primitif de l’humanité, quand tous les peuples étaient réellement unis par l’origine commune et par l’identité des idées religieuses et des règles de la vie. C’est là le vrai passé du genre humain, le passé qui ne pèse pas sur le présent mais lui sert de base immuable, et qui n’exclut pas l’avenir, mais est essentiellement un avec lui: quant au présent de l’humanité, nous le voyons déterminé par la diversité des nations qui tendent à se constituer en corps complets ou États ayant chacun un centre particulier indépendant, un pouvoir séculier ou gouvernement temporel qui représente et dirige l’action combinée des forces nationales. Les intérêts de l’humanité entière n’existent pas pour l’État et pour le gouvernement séculier dont les devoirs sont limités à la fraction du genre humain à laquelle il est préposé. L’Église universelle, tout en gardant au moyen de son ordre sacerdotal unifié dans le Souverain Pontife la religion de la paternité commune, le grand passé éternel de notre espèce, n’exclut pas cependant la diversité actuelle des nations et des États. Seulement l’Église ne pourra jamais sanctionner, et en cela elle est l’organe fidèle de la vérité et de la volonté de Dieu, les divisions et les luttes nationales comme condition définitive de la société humaine. La vraie Église condamnera toujours la doctrine qui affirme qu’il n’y a rien au dessus des intérêts nationaux, ce nouveau paganisme qui fait de la nation sa divinité suprême, ce faux patriotisme qui veut remplacer la religion. L’Église reconnaît les droits des nations en combattant l’égoïsme national, elle respecte le pouvoir de l’État en résistant à son absolutisme.

Les différences nationales doivent subsister jusqu’à la fin des siècles; les peuples doivent demeurer comme membres réellement distincts de l’organisme universel. Mais cet organisme lui-même doit aussi exister réellement, la grande unité humaine ne doit pas exister seulement comme une puissance occulte ou un être de raison, mais doit s’incarner dans un corps social visible exerçant une action attractive manifeste et permanente pour tenir en échec la multitude des forces centrifuges qui déchirent l’humanité.

Pour atteindre l’idéal de l’unité parfaite il faut s’appuyer sur une unité imparfaite, mais réelle. Avant de se réunir dans la liberté, il faut se réunir dans l’obéissance. Pour s’élever à la fraternité universelle, les nations, les états et les souverains doivent se soumettre d’abord à la filiation universelle en reconnaissant l’autorité morale du père commun. L’oubli des sentiments que les peuples doivent au passé religieux de l’humanité serait de très mauvais augure pour son avenir. Quand on sème l’impiété, ce n’est pas la fraternité qu’on recueille.

Le vrai avenir de l’humanité, auquel nous devons travailler, c’est la fraternité universelle procédant de la paternité universelle par une filiation morale et sociale permanente. Cet avenir qui, pour réaliser un idéal complet, doit accorder les intérêts de la vie actuelle avec les droits du passé, a été de tous temps représenté dans l’église de Dieu par les vrais prophètes. La société de Dieu avec les hommes ou l’Église universelle (dans le sens large du mot), ayant dans le sacerdoce l’organe de son unité religieuse fondamentale et dans le pouvoir temporel l’organe de sa pluralité nationale actuelle, doit manifester aussi sa totalité absolue, son unité libre et parfaite par l’organe des prophètes spontanément suscités par l’esprit de Dieu pour éclairer les peuples et leurs chefs en maintenant devant eux l’idéal complet de la société humaine.

Ainsi les trois termes de l’existence sociale se trouvent représentés simultanément dans la vraie vie de l’Église universelle dirigée à la fois par ces trois agents principaux: l’autorité spirituelle du Pontife universel (chef infaillible du sacerdoce), représentant le vrai passé permanent de l’humanité; le pouvoir séculier du souverain national (chef légitime de l’État), concentrant en lui et personnifiant les intérêts, les droits et les devoirs du présent; enfin le ministère libre du prophète (chef inspiré de la société humaine dans sa totalité), inaugurant la réalisation de l’avenir idéal de l’humanité. La concorde et l’action harmonique de ces trois facteurs principaux sont la première condition du véritable progrès. Le Pontife suprême est le représentant de la vraie paternité éternelle et non pas de la fausse paternité, de ce Krhonos (le Temps) des païens qui dévorait ses enfants. Lui, au contraire, ne trouve sa vie que dans leur vie. En gardant fidèlement et en affirmant l’unité immuable de la tradition, le Pontife universel n’a pas besoin d’exclure ni les intérêts légitimes de l’actualité, ni les nobles aspirations à l’idéal parfait; pour bien garder le passé, il n’a pas besoin de lier le présent et de fermer la porte à l’avenir. De son côté, le chef de l’État national, s’il est digne de son pouvoir, doit penser et agir en vrai fils de l’Église universelle (représentée par le Souverain Pontife), et alors il est l’image et l’organe véritable du Fils et du Roi éternel, de Celui qui fait la volonté du Père et non la sienne, et qui ne veut être glorifié qu’en glorifiant le Père. Enfin l’initiateur libre du mouvement social progressif, le prophète, s’il ne trahit pas sa grande vocation, s’il met son inspiration individuelle en accord avec la tradition universelle, et sa liberté — la vraie liberté des enfants de Dieu — avec la piété filiale à l’égard de l’autorité sacrée et avec le juste respect des pouvoirs et des droits légitimes, devient l’organe véritable de l’Esprit-Saint qui a parlé par les prophètes et qui anime le corps universel du Christ en le faisant aspirer à la perfection absolue. Plus complète est l’union de ces trois représentants simultanés du passé, du présent et de l’avenir humain, plus décisive est la victoire de l’Église universelle sur la loi fatale du temps et de la mort, plus intime est le lien qui rattache notre existence terrestre à la vie éternelle de la Trinité divine.

Comme dans la Trinité, chacune des trois hypostases est Dieu parfait et cependant, en vertu de leur consubstantialité absolue, il n’y a qu’un seul Dieu, aucune des trois personnes n’ayant d’existence séparée et ne se trouvant jamais en dehors de l’unité substantielle et indivisible avec les deux autres, de même chacune des trois dignités principales de la société théocratique possède une véritable souveraineté sans qu’il y ait pour cela trois pouvoirs absolus différents dans l’Église universelle ou dans quelqu’une de ses parties, car les trois représentants de la souveraineté divino-humaine doivent être absolument solidaires entre eux, ne formant que trois organes principaux d’un seul et même corps social, exerçant trois fonctions fondamentales d’une seule et même vie collective.

Dans la Trinité divine, la troisième personne suppose les deux premières dans leur unité. Ainsi doit-il être dans la trinité sociale de l’humanité. L’organisation libre et parfaite de la société, ce qui est la mission des vrais prophètes, suppose l’union et la solidarité du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, de l’Église et de l’État, de la chrétienté et de la nationalité. Or cette union et cette solidarité n’existent plus. Elles ont été détruites par la révolte du Fils contre le Père, par le faux absolutisme de l’État national qui a voulu être tout en restant seul, en absorbant l’autorité de l’Église, et en étouffant la liberté sociale. La fausse royauté a engendré les faux prophètes, et l’absolutisme anti-social de l’État a produit nécessairement l’individualisme anti-social de la civilisation progressive. La grande unité sociale, rompue par les nations et les États, ne peut pas se maintenir longtemps pour les individus. La société humaine, n’existant plus pour chaque homme comme une totalité organique dont il se sent une partie solidaire, les liens sociaux deviennent pour l’individu des limites extérieures et arbitraires contre lesquelles il se révolte, et qu’il finit par supprimer. Alors il a la liberté, la liberté que la mort donne aux éléments organiques d’un corps en décomposition. Cette image lugubre, dont les slavophiles ont tellement abusé contre l’Occident, et qui a nourri leur orgueil national, devrait nous inspirer des sentiments tout à fait opposés. Ce n’est pas en Occident, c’est à Byzance que le péché originel du particularisme nationaliste et de l’absolutisme césaro-papiste a, pour la première fois, introduit la mort dans le corps social du Christ. Et le successeur responsable de Byzance, c’est l’empire russe. Et aujourd’hui la Russie est le seul pays de la chrétienté où l’État national affirme sans réserve son absolutisme exclusif en faisant de l’Église un attribut de la nationalité et un instrument passif du gouvernement séculier, et où cette suppression de l’autorité divine n’est pas même compensée (en tant qu’elle peut l’être) par la liberté de l’esprit humain.

Le second terme de la trinité sociale — l’État ou le pouvoir séculier, — par sa position intermédiaire entre les deux autres, est le moyen principal pour soutenir ou bien pour détruire l’intégrité du corps universel. En reconnaissant le principe de l’unité et de la solidarité représenté par l’Église, et en réduisant, au nom de cette solidarité, à une juste mesure toutes les inégalités produites par l’action libre des forces particulières, l’État est l’instrument puissant de la vraie organisation sociale. En se renfermant au contraire dans un absolutisme isolé et égoïste, l’État perd la vraie base immuable et la sanction infaillible de son action sociale, et laisse la société universelle sans défense contre « le mystère de l’iniquité ».

Grâce à ses conditions historiques, la Russie nous présente le développement le plus complet, l’expression la plus pure et la plus puissante de l’État national absolu rejetant l’unité de l’Église et supprimant la liberté religieuse. Si nous étions un peuple païen, il nous serait bien possible de nous cristalliser définitivement dans un tel état. Mais le peuple russe est chrétien au fond de son âme, et le développement excessif qu’a pris chez lui le principe anti-chrétien de l’État absolu n’est que le revers d’un principe vrai — celui de l’État chrétien, de la royauté du Christ. C’est le second principe de la trinité sociale, et pour le manifester avec vérité et justice la Russie doit, avant tout, le mettre à la place qui lui appartient, le reconnaître et l’affirmer non pas comme le seul et unique principe de notre existence nationale isolée, mais comme le second des trois agents principaux de la vie sociale universelle dont nous devons être solidaires. La Russie chrétienne, en imitant le Christ lui-même, doit soumettre le pouvoir de l’État (la royauté du Fils) à l’autorité de l’Église universelle (le sacerdoce du Père), et donner une part à la liberté sociale (action de l’Esprit). L’empire russe, isolé dans son absolutisme, n’est qu’une menace pour la chrétienté, une menace de luttes et de guerres sans fin. L’empire russe, voulant servir et protéger l’Église universelle et l’organisation sociale, apportera dans la famille des peuples la paix et la bénédiction.

« Il n’est pas bien pour un homme de rester seul. » Il n’en est pas autrement pour une nation. Il y a neuf cents ans nous avons été baptisés par saint Vladimir au nom de la Trinité féconde et non pas au nom de l’unité stérile. L’idée russe ne peut pas consister à renier notre baptême. L’idée russe, le devoir historique de la Russie nous demande de nous reconnaître solidaires de la famille universelle du Christ et d’appliquer toutes nos facultés nationales, toute la puissance de notre empire à la réalisation complète de la trinité sociale où chacune des trois unités organiques principales, l’Église, l’État et la Société, est absolument libre et souveraine, non pas en se séparant des autres, les absorbant ou les détruisant, mais en affirmant sa solidarité absolue avec elles. Restaurer sur la terre cette image fidèle de la Trinité divine, voici l’idée russe. Et si cette idée n’a rien d’exclusif et de particulariste, si elle n’est qu’un nouvel aspect de l’idée chrétienne elle-même, si pour accomplir cette mission nationale il ne nous faut pas agir contre les autres nations, mais avec elles et pour elles, — c’est là la grande preuve que cette idée est vraie. Car la Vérité n’est que la forme du Bien, et le Bien ne connaît pas d’envie.

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L'Idée russe · 2 · The Russian Idea — Vladimir Solovyov · The Conscious Library