Chapter 1 of 2
L'Idée russe · 1
Le but de ces pages n’est pas de donner des détails sur l’état actuel de la Russie, comme si elle était un pays ignoré et méconnu en Occident.
Sans parler des nombreuses traductions qui ont familiarisé l’Europe avec les chefs-d’œuvre de notre littérature, on voit maintenant, surtout en France, des écrivains éminents renseigner le public européen sur la Russie, beaucoup mieux, peut-être, qu’un Russe ne saurait le faire. Pour ne citer que deux noms français, M. Anatole Leroy-Beaulieu a donné dans son excellent ouvrage, l’Empire des Tsars, un exposé très véridique, très complet et très bien fait, de notre état politique, social et religieux, et M. le vicomte de Vogüe, dans une série d’écrits brillants sur la littérature russe, a traité son sujet, non seulement en connaisseur, mais en enthousiaste.
Grâce à ces écrivains, et à beaucoup d’autres encore, la partie éclairée du public européen doit avoir une connaissance suffisante de la Russie, sous les aspects multiples de son existence réelle. Mais, cette connaissance des choses russes laisse toujours ouverte une question d’un ordre différent, fort obscurcie par de puissants préjugés, et qui, en Russie même, n’a généralement reçu que des solutions dérisoires. Considérée par plusieurs comme oiseuse, et comme trop téméraire par d’autres, cette question est, en vérité, la plus importante entre toutes pour un Russe, et, en dehors de la Russie, elle ne saurait manquer d’intérêt pour tout esprit sérieux. J’entends la question sur la raison d’être de la Russie dans l’histoire universelle.
Quand on voit cet empire immense se produire avec plus ou moins d’éclat, depuis deux siècles, sur la scène du monde, quand on le voit accepter, sur beaucoup de points secondaires, la civilisation européenne, et la rejeter obstinément sur d’autres plus importants, en gardant ainsi une originalité qui, pour être purement négative, n’en paraît pas moins imposante, — quand on voit ce grand fait historique, on se demande: Quelle est donc la pensée qu’il nous cache ou nous révèle; quel est le principe idéal qui anime ce corps puissant; quelle nouvelle parole ce peuple nouveau venu dira-t-il à l’humanité; que veut-il faire dans l’histoire du monde? Pour résoudre cette question, nous ne nous adresserons pas à l’opinion publique d’aujourd’hui, ce qui nous exposerait à être désabusés demain. Nous chercherons la réponse dans les vérités éternelles de la religion. Car l’idée d’une nation n’est pas ce qu’elle pense d’elle-même dans le temps, mais ce que Dieu pense sur elle dans l’éternité.
En acceptant l’unité essentielle et réelle du genre humain, — et il faut bien l’accepter, puisque c’est une vérité religieuse justifiée par la philosophie rationnelle et confirmée par la science exacte, — en acceptant cette unité substantielle, nous devons considérer l’humanité entière comme un grand être collectif ou un organisme social dont les différentes nations représentent les membres vivants. Il est évident, à ce point de vue, qu’aucun peuple ne saurait vivre en soi, par soi et pour soi, mais que la vie de chacun n’est qu’une participation déterminée à la vie générale de l’humanité. La fonction organique qu’une nation doit remplir dans cette vie universelle, — voilà sa vraie idée nationale, éternellement fixée dans le plan de Dieu.
Mais, s’il est vrai que l’humanité est un grand organisme, il faut bien se rappeler que ce n’est pas là un organisme purement physique, mais que les membres et les éléments dont il se compose — les nations et les individus — sont des êtres moraux. Or, la condition essentielle d’un être moral, c’est que la fonction particulière qu’il est appelé à remplir dans la vie universelle, l’idée qui détermine son existence dans la pensée de Dieu, ne s’impose jamais comme une nécessité matérielle, mais seulement comme une obligation morale. La pensée de Dieu, qui est une fatalité absolue pour les choses, n’est qu’un devoir pour l’être moral. Mais, s’il est évident qu’un devoir peut être rempli ou non, peut être rempli bien ou mal, peut être accepté ou rejeté, on ne saurait admettre, d’un autre côté, que cette liberté puisse changer le plan providentiel, ou enlever son efficacité à la loi morale. L’action morale de Dieu ne peut pas être moins puissante que son action physique. Il faut donc reconnaître que, dans le monde moral, il y a aussi une fatalité, mais une fatalité indirecte et conditionnée. La vocation ou l’idée propre que la pensée de Dieu assigne à chaque être moral — individu ou nation — et qui se révèle à la conscience de cet être comme son devoir suprême, — cette idée agit, dans tous les cas, comme une puissance réelle, elle détermine, dans tous les cas, l’existence de l’être moral, — mais elle le fait de deux manières opposées: elle se manifeste comme loi de la vie, quand le devoir est rempli, et comme loi de la mort, quand il ne l’est pas. L’être moral ne peut jamais se soustraire à l’idée divine, qui est sa raison d’être, mais il dépend de lui-même de la porter dans son cœur et dans ses destinées comme une bénédiction ou comme une malédiction.
Ce que je viens de dire est ou devrait être un lieu commun pour tout — je ne dirai pas chrétien — mais pour tout monothéiste. Et en effet, on ne trouve rien à redire à ces pensées quand elles sont présentées d’une manière générale, c’est contre leur application à la question nationale qu’on proteste. Le lieu commun se transforme alors tout d’un coup en une rêverie mystique, et l’axiome devient une fantaisie subjective. « Qui a jamais su la pensée de Dieu sur une nation, qui peut parler de devoir à un peuple? Affirmer sa puissance, poursuivre son intérêt national, voici tout ce qu’un peuple doit faire, et le devoir d’un patriote se réduit à soutenir et à servir son pays dans cette politique nationale sans lui imposer ses idées subjectives. Et pour savoir les vrais intérêts d’une nation et sa mission historique réelle, il n’y a qu’un seul moyen sûr, c’est de demander au peuple lui-même ce qu’il en pense, c’est de consulter l’opinion publique. » Il y a cependant quelque chose d’étrange dans ce jugement en apparence si sensé.
Ce moyen empirique pour apprendre la vérité est absolument impraticable là où l’opinion nationale est partagée, ce qui est presque toujours le cas. Quelle est la vraie opinion publique de la France: celle des catholiques, ou bien celle des francs-maçons? Et puisque je suis Russe, à laquelle des opinions nationales dois-je sacrifier mes idées subjectives: à celle de la Russie officielle et officieuse, la Russie d’aujourd’hui; ou bien à celle que professent plusieurs millions de nos vieux croyants, ces vrais représentants de la Russie traditionnelle, de la Russie du passé pour qui notre Église et notre État actuel sont l’empire de l’Antechrist; ou bien encore serait-ce aux nihilistes qu’il faudrait nous adresser, eux qui représentent peut-être l’avenir de la Russie?
Je n’ai pas à insister sur ces difficultés, puisque l’histoire fournit à l’appui de ma thèse une preuve directe et connue de tout le monde. S’il y a une vérité acquise pour la philosophie de l’histoire, c’est celle-ci: que la vocation définitive du peuple juif, sa vraie raison d’être est essentiellement attachée à l’idée messianique, c’est-à-dire à l’idée chrétienne. Il ne paraît pas cependant que l’opinion publique, le sentiment national des juifs, ait été très favorable au christianisme. Je ne veux pas adresser des reproches vulgaires à ce peuple unique et mystérieux, qui est après tout le peuple des prophètes et des apôtres, le peuple de Jésus-Christ et de la sainte Vierge. Ce peuple vit encore et la parole du Nouveau-Testament lui promet une régénération complète: « Tout l’Israël sera sauvé » (Rom., xi, 26). Et — je tiens à le dire quoique je ne puisse pas prouver ici cette assertion[1] — « l’endurcissement » des juifs n’est pas la seule cause de leur position hostile à l’égard du christianisme. En Russie surtout, où l’on n’a jamais essayé d’appliquer aux juifs les principes du Christianisme, oserons-nous leur demander d’être plus chrétiens que nous-mêmes? J’ai voulu seulement rappeler ce fait historique remarquable que le peuple appelé à donner au monde le Christianisme n’a accompli cette mission que malgré lui-même, qu’il persiste dans sa grande majorité et durant dix-huit siècles à rejeter l’idée divine qu’il a portée dans son sein et qui a été sa vraie raison d’être. Il n’est donc plus permis de dire que l’opinion publique d’une nation a toujours raison et qu’un peuple ne peut jamais méconnaître ou repousser sa vraie vocation.
Mais peut-être ce fait historique que j’invoque n’est-il lui-même qu’un préjugé religieux, et le lien fatal que l’on suppose entre les destinées du peuple d’Israël et le Christianisme n’est qu’une fantaisie subjective? Je puis cependant produire une preuve extrêmement simple qui met en évidence le caractère réel et objectif du fait en question.
Si l’on prend notre Bible chrétienne, le recueil de livres qui commence par la Genèse et finit par l’Apocalypse, et si on l’examine en dehors de toute conviction religieuse, comme un simple monument historique et littéraire, on est forcé d’avouer que c’est là une œuvre complète et harmonieuse: la création du ciel et de la terre et la chute de l’humanité dans le premier Adam — au commencement, la restauration de l’humanité dans le second Adam ou le Christ, — au centre, et à la fin, l’apothéose apocalyptique, la création du nouveau ciel et de la nouvelle terre où demeure la justice, la révélation du monde transfiguré et glorifié, la nouvelle Jérusalem descendant des cieux, le tabernacle où Dieu habite avec les hommes. (Apoc. xxi.) La fin de l’œuvre se rattache ici au commencement, la création du monde physique et l’histoire de l’humanité sont expliquées et justifiées par la révélation du monde spirituel qui est l’union parfaite de l’humanité avec Dieu. L’œuvre a abouti, le cercle est fermé, et même du point de vue purement esthétique on est satisfait. Voyons maintenant comment finit la Bible des Hébreux. Le dernier livre de cette Bible, c’est Dibré-ha-iamim, les Chroniques, et voici la conclusion du dernier chapitre: « Koresh, roi de Perse, dit ainsi: « Tous les royaumes de la terre m’ont été donnés par Iahvé, Dieu des cieux; et il m’ordonna de lui bâtir une maison à Jérusalem qui est dans la Judée. Qui de vous est ici de tout son peuple? Que Iahvé, son Dieu, soit avec lui et qu’il s’en aille! » Entre cette conclusion et celle de la Bible chrétienne; entre les paroles du Christ glorifié: « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin; je donne à qui a soif de la source de l’eau vivante gratis; qui est vainqueur héritera de tout, et je serai son Dieu et il sera un fils pour moi, » entre ces paroles et celles du roi de Perse; entre cette maison qu’il faut bâtir dans la Jérusalem de la Judée et l’habitation de Dieu avec les hommes dans la nouvelle Jérusalem descendant des cieux, le contraste est vraiment frappant. Au point de vue des Juifs qui rejettent le grand dénoûment universel de leur histoire nationale révélé dans le Nouveau-Testament, il faudrait admettre que la création du ciel et de la terre, la vocation des patriarches, la mission de Moïse, les miracles de l’Exode, la révélation du Sinaï, les exploits et les hymnes de David, la sagesse de Salomon, l’inspiration des prophètes, — que toutes ces merveilles et toutes ces saintes gloires n’ont abouti en dernier lieu qu’à un manifeste d’un roi païen ordonnant à une poignée de Juifs de bâtir le second temple de Jérusalem, ce temple dont la pauvreté comparée à la splendeur du premier a fait pleurer les vieux de Juda et qui dans la suite n’a été agrandi et embelli par l’Iduméen Hérode que pour être définitivement détruit par les soldats de Titus. Ce n’est donc pas le préjugé subjectif d’un chrétien, c’est le monument de la pensée nationale des Hébreux eux-mêmes qui démontre manifestement qu’en dehors du Christianisme l’œuvre historique d’Israël a échoué, et que par conséquent un peuple peut bien quelquefois manquer sa vocation.
Je ne me suis pas écarté de mon sujet en parlant de la Bible des Juifs. Car il y a quelque chose dans cette Bible tronquée, dans ce contraste d’un commencement grandiose et d’une fin mesquine, il y a quelque chose qui me rappelle les destinées de la Russie si on les envisage au point de vue exclusivement nationaliste qui domine chez nous aujourd’hui et qui unit dans un accord tacite les Caïphes et les Hérodes de notre bureaucratie aux zélotes du panslavisme militant.
Vraiment quand je pense aux rayons prophétiques d’un grand avenir qui illuminèrent les débuts de notre histoire, quand je me rappelle l’acte noble et sage d’abdication nationale qui, il y a plus de mille ans, créa l’État russe, lorsque nos ancêtres voyant l’insuffisance des éléments indigènes pour organiser l’ordre social appelèrent de bon gré et de propos délibéré le pouvoir étranger des princes scandinaves en leur disant la phrase mémorable: « Notre pays est grand et fertile, mais il n’y a pas d’ordre en lui, venez dominer et régner chez nous; » et après l’établissement si original de l’ordre matériel, l’introduction non moins remarquable du christianisme, et la figure splendide de saint Vladimir, serviteur fervent et fanatique des idoles, qui, après avoir senti l’insuffisance du paganisme et le besoin intérieur de la vraie religion, réfléchit et délibéra longtemps avant de l’accepter, mais une fois devenu chrétien voulut l’être pour tout de bon et non seulement s’adonna aux œuvres de charité en soignant les pauvres et les malades, mais se montra plus pénétré de l’esprit évangélique que les évêques grecs qui le baptisèrent; car ces évêques ne réussirent qu’à force d’arguments spécieux à persuader ce prince, naguère si sanguinaire, à infliger la peine capitale aux brigands et aux assassins: « J’ai peur du péché, » disait-il à ses pères spirituels. Et puis, quand à ce « beau soleil », — c’est ainsi que la poésie populaire surnomma notre premier prince chrétien, — quand à ce beau soleil qui illumina les débuts de notre histoire succédèrent des siècles de ténèbres et de troubles; quand après une longue suite de calamités, refoulé dans les froides forêts du Nord-Est, abruti par l’esclavage et la nécessité d’un rude travail sur un sol ingrat, séparé du monde civilisé, à peine accessible même aux ambassadeurs du chef de la chrétienté[2], le peuple russe tomba dans un état de barbarie grossière relevée par un orgueil national stupide et ignorant; quand, oubliant le vrai christianisme de saint Vladimir, la piété moscovite s’acharna à des disputes absurdes sur des détails rituels et quand des milliers d’hommes étaient envoyés au bûcher pour avoir trop tenu à des erreurs typographiques dans des vieux livres d’église, soudainement de ce chaos de barbarie et de misères surgit la figure colossale et unique de Pierre le Grand. Rejetant le nationalisme aveugle de la Moscovie, pénétré d’un patriotisme éclairé qui voit les vrais besoins de son pays, il ne s’arrête devant rien pour imposer à la Russie la civilisation qu’elle méprisait mais qui lui était nécessaire; il n’appelle pas seulement cette civilisation étrangère comme un protecteur puissant, mais il va lui-même la trouver chez elle en humble serviteur et en apprenti diligent; et malgré les grands défauts de son caractère privé il offre jusqu’à la fin un admirable exemple de dévouement au devoir et de vertu civique. Eh bien! en se rappelant de tout cela on se dit: elle doit donc être bien grande et bien belle l’œuvre nationale définitive qui a eu de tels précurseurs, il doit viser bien haut, s’il ne veut pas descendre, le pays qui dans son état barbare a été représenté par saint Vladimir et par Pierre le Grand. Mais les vraies grandeurs de la Russie sont une lettre morte pour nos prétendus patriotes qui veulent imposer au peuple russe une mission historique à leur façon et à leur portée. Notre œuvre nationale serait, à les entendre, tout ce qu’il y a au monde de plus simple, elle ne tiendrait qu’à une seule force, la force des armes. Donner le coup de grâce à l’empire Ottoman qui expire, et puis détruire la monarchie des Habsburgs, et à la place de ces deux puissances mettre un tas de petits royaumes nationaux indépendants qui n’attendent que cette heure solennelle de leur émancipation définitive pour se ruer les uns sur les autres. Cela valait bien la peine pour la Russie de souffrir et de lutter pendant mille ans, de devenir chrétienne avec saint Vladimir et européenne avec Pierre le Grand en maintenant toujours une place à part entre l’Orient et l’Occident, tout cela pour devenir définitivement un instrument de la « grande idée » serbe et de la « grande idée » bulgare!
Mais, nous dira-t-on, il ne s’agit pas de cela, le vrai but de notre politique nationale, c’est Constantinople. À ce qu’il paraît, on ne compte plus avec les Grecs qui ont cependant, eux aussi, une « grande idée » panhellénique. Mais le plus important est de savoir: avec quoi, au nom de quoi pouvons-nous entrer à Constantinople? Que pouvons-nous y apporter sinon l’idée païenne de l’État absolu, les principes du césaro-papisme que nous avons emprunté aux Grecs et qui ont déjà perdu le Bas-Empire? Il y a dans l’histoire universelle des événements mystérieux, mais il n’y en a pas d’absurdes. Non! ce n’est pas la Russie que nous voyons, la Russie infidèle à ses meilleurs souvenirs, aux leçons de Vladimir et de Pierre le Grand, la Russie possédée par un nationalisme aveugle et un obscurantisme effréné, ce n’est pas elle qui pourra jamais s’emparer de la seconde Rome et terminer la fatale question d’Orient. Si, par notre faute, cette question ne peut pas être résolue à notre plus grande gloire, elle le sera à notre plus grande humiliation. Si la Russie persiste dans la voie de l’obscurantisme oppressif où elle vient de rentrer, elle sera remplacée en Orient par une autre force nationale beaucoup moins douée, mais aussi beaucoup plus consistante dans son infériorité. Les Bulgares, nos protégés bien-aimés d’hier, nos révoltés tellement méprisés aujourd’hui, seront demain nos rivaux triomphants et maîtres de la vieille Byzance.
Il ne faut pas du reste exagérer ces appréhensions pessimistes. La Russie n’a pas encore abdiqué sa raison d’être, elle n’a pas renié la foi et l’amour de sa première jeunesse. Elle est encore libre de renoncer à cette politique d’égoïsme et d’abrutissement national qui ferait nécessairement avorter notre mission historique. Le produit falsifié qu’on appelle opinion publique, fabriqué et vendu à bon marché par une presse opportuniste, n’a pas encore étouffé chez nous la conscience nationale qui saura trouver une expression plus authentique de la véritable idée russe. Il ne faut pas aller loin pour cela: elle est là tout près, la vraie idée russe, attestée par le caractère religieux du peuple, préfigurée et indiquée par les événements les plus importants et par les plus grands personnages de notre histoire. Et si cela ne suffit pas, il y a un témoignage encore plus grand et plus sûr — la parole révélée de Dieu. Non que cette parole ait jamais rien dit sur la Russie: c’est son silence, au contraire, qui nous montre la vraie voie. Si le seul peuple dont la Providence divine s’est occupée spécialement est le peuple d’Israël, si la raison d’être de ce peuple unique n’était pas en lui-même, mais dans la révélation chrétienne qu’il a préparée, et si enfin dans le Nouveau-Testament il n’est plus question d’aucune nationalité en particulier, et même il est expressément déclaré qu’aucun antagonisme national ne doit plus subsister, ne faut-il pas en conclure que dans la pensée primordiale de Dieu les nations n’existent pas en dehors de leur unité organique et vivante, — en dehors de l’humanité? Et si cela est ainsi pour Dieu, cela doit être ainsi pour les nations elles-mêmes, en tant qu’elles veulent réaliser leur idée véritable qui n’est autre chose que leur manière d’être dans la pensée éternelle de Dieu.
La raison d’être des nations ne se trouve pas en elles-mêmes, mais dans l’humanité. Mais où est-elle cette humanité? N’est-elle pas un être de raison privé de toute existence réelle? Autant vaudrait-il dire que le bras et la jambe existent réellement et que l’homme entier n’est qu’un être de raison. Du reste tous les zoologistes connaissent des animaux (appartenant pour la plupart à la classe inférieure des actinozoa: méduses, polypes, etc.), qui ne sont au fond que des organes très différenciés et menant une vie isolée, de sorte que l’animal complet n’existe qu’en idée. Telle était aussi la manière d’être du genre humain avant le Christianisme, quand il n’y avait en réalité que des disjecta membra de l’homme universel, des tribus et des nations séparées ou partiellement réunies par la force extérieure, quand la vraie unité essentielle de l’humanité n’était qu’une promesse, qu’une idée prophétique. Mais cette idée prit corps au moment où le centre absolu de tous les êtres fut révélé en Christ. Désormais la grande unité humaine, le corps universel de l’Homme-Dieu, existe réellement sur la terre. Il n’est pas parfait, mais il existe; il n’est pas parfait, mais il s’avance vers la perfection, il s’accroît et s’étend à l’extérieur, et se développe intérieurement. L’humanité n’est plus un être de raison, sa forme substantielle se réalise dans la chrétienté, dans l’Église universelle.
Participer à la vie de l’Église universelle, au développement de la grande civilisation chrétienne, y participer selon ses forces et ses capacités particulières, voilà donc le seul but véritable, la seule vraie mission de chaque peuple. C’est une vérité évidente et élémentaire que l’idée d’un organe particulier ne peut pas l’isoler et le mettre en antagonisme avec les autres organes, mais qu’elle est la raison de son unité et de sa solidarité avec toutes les parties du corps vivant. Et, du point de vue chrétien, on ne saurait contester l’application de cette vérité tout à fait élémentaire à l’humanité entière qui est le corps vivant du Christ. C’est pour cela que le Christ lui-même, tout en reconnaissant, dans sa première parole aux Apôtres, l’existence et la vocation de toutes les nations (Év. Math., xxviii, 19), ne s’est pas adressé et n’a pas adressé ses disciples à aucune nation en particulier: c’est que pour Lui elles n’existaient que dans leur union organique et morale comme membres vivants d’un seul corps spirituel et réel. Ainsi la vérité chrétienne affirme l’existence permanente des nations et les droits de la nationalité, tout en condamnant le nationalisme qui est, pour un peuple, ce que l’égoïsme est pour l’individu: le mauvais principe qui tend à isoler l’être particulier en transformant la différence en division et la division en antagonisme.
Le peuple russe est un peuple chrétien, et par conséquent pour connaître la vraie idée russe il ne faut pas se demander ce que la Russie fera par soi et pour soi, mais ce qu’elle doit faire au nom du principe chrétien qu’elle reconnaît et pour le bien de la chrétienté universelle à laquelle elle est censée appartenir. Elle doit, pour remplir vraiment sa mission, entrer de cœur et d’âme dans la vie commune du monde chrétien et employer toutes ses forces nationales à réaliser, d’accord avec les autres peuples, cette unité parfaite et universelle du genre humain, dont la base immuable nous est donnée dans l’Église du Christ. Mais l’esprit de l’égoïsme national ne se laisse pas sacrifier aussi facilement. Il a trouvé chez nous un moyen de s’affirmer sans renier ouvertement le caractère religieux inhérent à la nationalité russe. Non seulement on admet que le peuple russe est un peuple chrétien, mais on proclame avec emphase qu’il est le peuple chrétien par excellence et que l’Église est la vraie base de notre vie nationale; mais ce n’est que pour prétendre que l’Église est seulement chez nous, que nous avons le monopole de la foi et de la vie chrétienne. De cette manière, l’Église qui est en vérité la roche inébranlable de l’unité et de la solidarité universelles devient pour la Russie le palladium d’un particularisme national étroit, et souvent même l’instrument passif d’une politique égoïste et haineuse.
Notre religion, en tant qu’elle se manifeste dans la foi du peuple et dans le culte divin, est parfaitement orthodoxe. L’Église russe en tant qu’elle conserve la vérité de la foi, la perpétuité de la succession apostolique et la validité des sacrements participe quant à l’essence à l’unité de l’Église universelle, fondée par le Christ. Et si malheureusement cette unité n’existe chez nous que dans un état latent et ne parvient pas à une actualité vivante, c’est que des chaînes séculaires tiennent le corps de notre Église attaché à un cadavre immonde, qui l’étouffe en se décomposant.
L’institution officielle qui est représentée par notre gouvernement ecclésiastique et par notre école théologique, et qui maintient à tout prix son caractère particulariste et exclusif, n’est pas certes une partie vivante de la vraie Église universelle fondée par le Christ. Pour dire ce qu’elle est en réalité nous laissons la parole à un auteur, dont le témoignage a dans cette occasion une valeur exceptionnelle. L’un des chefs les plus éminents du « parti russe », ardent patriote et orthodoxe zélé, en sa qualité de slavophile ennemi déclaré de l’Occident en général et de l’Église de Rome en particulier, ayant la papauté en horreur et la compagnie de Jésus en abomination, J. S. Aksakov, ne pourrait pas être soupçonné d’avoir eu des idées préconçues défavorables à notre Église nationale comme telle. D’un autre côté, quoique partageant les préjugés et les erreurs de son parti, Aksakov était au-dessus des panslavistes vulgaires non seulement par son talent, mais aussi par sa bonne foi, par la sincérité de sa pensée et la franchise de sa parole. Longtemps persécuté par l’administration, condamné enfin au mutisme pendant douze ans, ce n’est que dans les dernières années de sa vie qu’il obtint comme privilège personnel et toujours précaire la liberté relative de publier ce qu’il pensait.
Écoutons donc ce témoin loyal et bien autorisé. Il appuyait son jugement sur une longue série de faits incontestables que nous devons omettre ici; sa parole seule nous suffira.
Notre Église du côté de son gouvernement apparaît comme une espèce de bureau ou de chancellerie colossale qui applique à l’office de paître le troupeau du Christ tous les procédés du bureaucratisme allemand avec toute la fausseté officielle qui leur est inhérente[3]. Le gouvernement ecclésiastique étant organisé comme un département de l’administration laïque, et les ministres de l’Église étant mis au nombre des serviteurs de l’État, l’Église elle-même se transforme bientôt en une fonction du pouvoir séculier ou tout simplement elle entre au service de l’État. En apparence on n’a fait qu’introduire l’ordre nécessaire dans l’Église, c’est son âme qu’on lui a enlevée. À l’idéal d’un gouvernement vraiment spirituel on substitua celui d’un ordre purement formel et extérieur. Il ne s’agit pas seulement du pouvoir séculier, mais surtout des idées séculières qui entrèrent dans notre milieu ecclésiastique et s’emparèrent à un tel point de l’âme et de l’esprit de notre clergé que la mission de l’Église dans son sens véritable et vivant leur est devenu à peine compréhensible[4]. Nous avons des ecclésiastiques « éclairés » qui prétendent que notre vie religieuse n’est pas assez réglementée par l’État, et ils demandent à celui-ci un nouveau code de lois et de règles pour l’Église. Et cependant dans le code actuel de l’Empire on trouve plus de mille articles déterminant la tutelle de l’État sur l’Église et précisant les fonctions de la police dans le domaine de la foi et de la piété.
Le gouvernement séculier est déclaré par notre code « le conservateur des dogmes de la foi dominante et le gardien du bon ordre dans la sainte Église ». Nous voyons ce gardien, le glaive levé, prêt à sévir contre toute infraction à cette orthodoxie établie moins avec l’assistance du Saint-Esprit qu’avec celle des lois pénales de l’Empire russe[5]. Là, où il n’y a pas d’unité vivante et intérieure, l’intégrité extérieure ne peut être soutenue que par la violence et la fraude[6].
À propos de la persécution cruelle suscitée par le gouvernement ecclésiastique et civil contre une secte de protestants indigènes (les stundistes) dans la Russie méridionale, Aksakov donne une expression vivante à sa juste indignation:
Supprimer par la prison la soif spirituelle quand on n’a rien pour la satisfaire; répondre par la prison au besoin sincère de la foi, aux questions de la pensée religieuse qui s’éveille; prouver par la prison la vérité de l’orthodoxie, c’est saper par la base toute notre religion et rendre les armes au protestantisme victorieux[7].
Et cependant il se trouve que les lois pénales, avec leur « prison » qui a tellement indigné notre patriote, sont absolument indispensables pour conserver « l’Église dominante ». Les défenseurs les plus sincères et les plus raisonnables de cette Église (par exemple l’historien Pogodine, cité avec beaucoup d’autres par notre auteur) avouent franchement que la liberté religieuse une fois admise en Russie la moitié des paysans orthodoxes passeront au raskol (schisme des vieux-croyants très nombreux déjà malgré toutes les persécutions) et la moitié des gens du monde deviendra catholique.
Que veut dire un aveu semblable? demande Aksakov: que la moitié des membres de l’Église orthodoxe n’y appartient qu’en apparence, que ces hommes ne sont retenus dans son sein que par la crainte des peines temporelles. Tel est donc l’état actuel de notre Église! État indigne, affligeant et affreux! Quelle surabondance de sacrilèges dans l’enceinte sacrée, de l’hypocrisie qui remplace la vérité, de la terreur au lieu de l’amour, de la corruption sous l’apparence d’un ordre extérieur, de la mauvaise foi dans la défense violente de la vraie foi, quelle négation, dans l’Église même, des principes vitaux de l’Église, de toute sa raison d’être, le mensonge et l’incrédulité là, où tout doit être, vivre et se mouvoir par la vérité et la foi… Cependant le danger le plus grave ce n’est pas que le mal a pénétré dans le milieu des croyants, c’est qu’il y a reçu droit de cité, que cette position de l’Église est créée par la loi, qu’une anomalie semblable n’est qu’une conséquence nécessaire de la règle acceptée par l’État et par notre société elle-même[8].
En général, chez nous en Russie, dans les choses de l’Église, comme dans les autres, c’est l’apparence, le decorum qu’on tient surtout à garder, et cela suffit à notre amour pour l’Église, à notre amour paresseux, à notre foi fainéante. Nous fermons volontiers les yeux et, dans notre crainte puérile du scandale, nous nous efforçons de cacher à nos propres regards ainsi qu’à ceux du monde entier le grand mal qui sous un voile convenable dévore comme un cancer la substance vitale de notre organisme religieux[9].
Nulle part ailleurs on n’a la vérité tellement en horreur que dans le domaine de notre gouvernement ecclésiastique, nulle part ailleurs la servilité n’est plus grande que dans notre hiérarchie spirituelle, nulle part « le mensonge salutaire » n’est appliqué sur une échelle plus large que là où tout mensonge devrait être abhorré. Nulle part ailleurs on n’admet, sous le prétexte de la prudence, autant de compromis qui rabaissent la dignité de l’Église et lui enlèvent son autorité. Et la cause principale de tout cela, c’est qu’on n’a pas une foi suffisante dans la puissance de la vérité[10].
Tous ces maux de notre Église, — et c’est là le point le plus important, — nous les avons sus et nous les savons, nous nous sommes arrangés avec eux et nous vivons en paix. Mais cette paix honteuse, ces compromis déshonorants ne peuvent pas sauvegarder la paix de l’Église, et dans la cause de la vérité ils signifient une défaite sinon une trahison[11].
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