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Chapter 74 of 97

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Accourus à la hâte dans ces lieux: « Qui a lié d’une chaussée les deux rives de cette mer? » demandaient émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. « Celui, répondait-on, qui a lié d’une chaussée les deux rives de cette mer, c’est Râma. » Et ces mots dans un bruit confus de voix mêlées s’en allaient par les dix points de l’espace et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.

De peur que l’astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine d’une manière tout à fait propice: on vit même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures accoutumées des singes.

Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu’au rivage de Lankâ; et, d’une admirable beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle brilla désormais au front de l’Océan comme une raie de chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.

La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de kotis exigea un mois entier.

Enfin, ayant repris haleine et s’étant reposés tous, chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l’Océan sur la voie qui était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses quatre amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser l’approche des ennemis.

Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et Sârana: « L’armée entière des singes a franchi l’infranchissable Océan, et Râma a lié d’une chaussée, qui n’existait pas avant ce jour, les deux rives de cette mer. On n’a jamais ni vu ni ouï dire qu’un pont fût jeté sur la mer elle-même: c’est donc le Destin qui, pour nous perdre, étend son bras vers nous! C’est Râma qui fit, Sârana, ce travail incroyable: la construction d’une telle chaussée en plein Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations prises, je disposerai nos moyens de résistance.

« Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent donc, sans qu’on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en supputer les forces. Observez, et l’armée, et l’ordre suivi des marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes. »

« Il sera fait ainsi! » répondent à cet ordre les démons Çouka et Sârana, qui s’en vont d’un vol rapide où est l’armée des ennemis. Là, revêtus d’une forme simienne, les deux ministres du monarque des Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que leur avait prêté la magie, dans l’armée des singes, dont l’imagination n’aurait pu se peindre une idée et dont l’aspect aurait fait dresser le poil d’épouvante.

Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent à computer de tous leurs soins. Mais en vain, Sârana et Çouka ne surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans fin, indestructible.

Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons à Râma: « Sache que ces deux faux singes, lui dit-il, sont des espions qui nous viennent de Lankâ! »

Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l’aspect de Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui adresser tout frissonnants les paroles suivantes: « Nous sommes venus dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres. »

Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles: « Si vous avez bien vu toute l’armée, si vous nous avez suffisamment observés, si vous avez tout fait de la manière qu’on vous l’avait dit, retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise, emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment, noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s’il est quelque chose que vous n’ayez pas encore bien vu, il vous est permis de le voir une seconde fois.

« Mais une fois rentrés dans votre cité, n’oubliez pas de répéter au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: « Fais-nous voir autant qu’il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps passé, où tu m’as enlevé Sîtâ!

« Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s’écrouler sous mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de Rakshasas! »

À cet ordre, les deux Yâtavas partent, ils arrivent dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:

« Arrêtés dans notre mission par Vibhîshana, la mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C’est là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide, Lakshmana à l’immense vigueur, Sougrîva d’une splendeur éblouissante et Vibhîshana, ton frère.

« Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma, qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin d’ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au fils du roi Daçaratha. »

Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: « Je ne rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à fondre sur moi! »

À ces mots, Râvana, plein d’une bouillante colère, se leva du siège royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs palmiers, l’un sur l’autre étagés. Flamboyant de tout son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces demandes à Sârana:

« Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux? »

À ces mots du monarque de Rakshasas, l’interrogé, à qui les principaux des singes n’étaient pas inconnus, lui répondit: « Le singe qu’entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime Sougrîva, l’Indra de tous les singes, on l’appelle Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c’est par lui que ce pont fut construit.

« Semblable au faîte d’une montagne et pareil en couleur aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos aux dix points de l’espace; ce héros qui, environné par un millier de padmas[13] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat, fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des singes: le nom qu’il porte, est Angada.

« Tu vois ce singe blanc, qui semble d’argent, qui vient de s’aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s’en retourne, divisant par sa marche les armées simiennes, au milieu desquelles sa vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en ces lieux, où s’élève, peuplée d’oiseaux variés, la montagne nommée Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l’intelligence et fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda.

« Celui-ci d’une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent et un mille guerriers, s’appelle Nîla, capitaine des capitaines et conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes.

« Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de plusieurs brasses, descendent jusqu’à sa grande queue et ressemblent à la crinière d’un lion; cet autre, dis-je, roi de Lankâ, qui, d’un naturel irascible et dans une bouillante colère, aspire au combat, a nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les coups de son armée!

« Ce général de couleur fauve, qu’on dirait un lion à sa longue crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ d’une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait avant ce jour de ses cris éternels le Vindhya, qu’il habite, montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue.

« Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille d’impatience, qui ne détourne pas ses yeux et ne s’écarte pas de son armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent milliers et de quarante centaines.

« Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où, tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.

« En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s’abreuve dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus autour de lui.

« Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de mille hôtes des bois.

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· 24 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library