Chapter 10 of 54
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Dans ce témoignage qu’il rend à la vérité, l’éloquent docteur de l’Église russe moderne n’est qu’un faible écho du docteur plus éloquent encore de l’ancienne Église grecque. Saint Jean-Chrysostome a victorieusement réfuté d’avance les objections contre la primauté de Pierre, qu’on tire encore aujourd’hui de certains faits de l’histoire évangélique et apostolique (la défaillance de Simon dans la cour du grand-prêtre, ses rapports avec saint Paul, etc.). Nous renvoyons nos lecteurs orthodoxes aux arguments du grand docteur œcuménique[77]. Aucun écrivain papiste ne saurait affirmer avec plus de force et d’insistance la primauté de pouvoir (et non seulement d’honneur) qui appartenait à Pierre dans l’Église apostolique. Le prince des apôtres, à qui tous ont été confiés (άτε αυτος πάντας ενχείρισθεις) par le Christ, était, selon notre saint auteur, en puissance de nommer de son propre chef le remplaçant de Judas et si, à cette occasion, il a fait appel au concours des autres apôtres, ce n’était nullement une obligation, mais l’effet de son bon plaisir[78].
L’Écriture sainte nous parle de la primauté de Pierre; son droit au pouvoir souverain et absolu dans l’Église est attesté par la tradition orthodoxe; mais il faudrait être privé de tout tact historique et même du plus simple bon sens pour chercher dans l’Église primitive (non seulement du temps où « la multitude des croyants avait un seul cœur et une seule âme », mais encore longtemps après) des pouvoirs juridiquement fixés et fonctionnant selon des règles déterminées. Ce sont toujours les branches du chêne qu’on voudrait découvrir dans le gland. Le germe réel et vivant du souverain pouvoir ecclésiastique que nous reconnaissons dans le prince des apôtres ne pouvait se manifester dans l’Église primitive que par l’initiative pratique que Pierre prenait dans toute affaire intéressant l’Église Universelle, comme on le voit en effet dans les Évangiles et les Actes des Apôtres[79].
Puisqu’il se trouve des critiques qui ne voient pas la personnalité de saint Paul dans ses épîtres, il y en aura toujours qui ne remarqueront pas le rôle prépondérant de saint Pierre dans la fondation de l’Église. Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps à les réfuter et nous passerons à l’objection qu’on soulève contre la succession romaine du pêcheur galiléen.
— L’apôtre saint Pierre a la primauté de pouvoir; mais pourquoi le pape de Rome serait-il le successeur de cette primauté? — Nous devons avouer que la portée sérieuse de cette question ainsi posée nous échappe absolument. Du moment où l’on admet dans l’Église Universelle un pouvoir fondamental et souverain établi par le Christ en la personne de saint Pierre, on doit admettre aussi que ce pouvoir existe quelque part. Et l’impossibilité évidente de le trouver ailleurs qu’à Rome est déjà, ce nous semble, un motif suffisant pour adhérer à la thèse catholique.
Puisque ni le patriarche de Constantinople, ni le synode de Saint-Pétersbourg n’ont et ne peuvent avoir la prétention de représenter la pierre de l’Église Universelle, c’est-à-dire l’unité réelle et fondamentale du pouvoir ecclésiastique, il faut, ou renoncer à cette unité et accepter l’état de division, de désordre et de servitude comme l’état normal de l’Église; ou bien reconnaître les droits et la valeur réelle du seul et unique pouvoir existant qui se soit toujours manifesté comme centre d’unité ecclésiastique. Aucun raisonnement ne saurait supprimer l’évidence de ce fait: qu’il n’y a en dehors de Rome que des Églises nationales (comme l’Église arménienne, l’Église grecque), des Églises d’État (comme l’Église russe, l’Église anglicane), ou bien des sectes fondées par des particuliers (comme les luthériens, les calvinistes, les irvingiens, etc.). Seule l’Église catholique romaine n’est ni une Église nationale, ni une Église d’État, ni une secte fondée par un homme. C’est la seule Église au monde qui conserve et affirme le principe de l’unité sociale universelle contre l’égoïsme des individus et le particularisme des nations; c’est la seule qui conserve et affirme la liberté du pouvoir spirituel contre l’absolutisme de l’État; c’est la seule en un mot contre laquelle les portes de l’Enfer n’ont pas prévalu.
« C’est par leurs fruits que vous les connaîtrez. » Dans le domaine de la société religieuse, le fruit du catholicisme (pour ceux qui sont restés catholiques) est l’unité et la liberté de l’Église; le fruit du protestantisme oriental et occidental pour ceux qui y ont adhéré, — c’est la division et la servitude: la division surtout pour les Occidentaux, la servitude surtout pour les Orientaux. On peut penser et dire tout ce que l’on veut de l’Église romaine ou de la papauté; nous sommes très éloignés nous-même d’y voir ou d’y chercher la perfection atteinte, l’idéal réalisé. Nous savons que la pierre de l’Église n’est pas l’Église, que le fondement n’est pas l’édifice, que la voie n’est pas le but. Tout ce que nous avançons, c’est que la papauté est le seul pouvoir ecclésiastique international et indépendant, la seule base réelle et permanente pour l’action universelle de l’Église. C’est là un fait incontestable, et il suffit pour faire reconnaître dans le pape le dépositaire unique des pouvoirs et des privilèges que saint Pierre a reçus du Christ. Et puisqu’il s’agit de la monarchie ecclésiastique universelle qui devait transsubstancier la monarchie universelle politique sans la supprimer complètement, n’est-il pas naturel que le siège extérieur de ces deux monarchies correspondantes soit resté le même? Si, comme nous l’avons dit, la dynastie de Jules César devait, dans un certain sens, être remplacée par la dynastie de Simon Pierre — le césarisme par la papauté, — celle-ci ne devait-elle pas se fixer dans le centre réel de l’empire universel?
La translation à Rome du souverain pouvoir ecclésiastique fondé par le Christ dans la personne de saint Pierre est un fait patent attesté par la tradition de l’Église et justifié par la logique des choses. Quant à la question de savoir comment et dans quelles formes le pouvoir de Pierre a été transmis à l’évêque de Rome, c’est là un problème d’histoire qui, faute de documents, ne saurait être résolu d’une manière scientifique. Nous croyons à la tradition orthodoxe, consignée dans nos livres liturgiques, qui affirme que saint Pierre étant venu à Rome y avait fixé définitivement son siège et qu’avant de mourir il avait nommé lui-même son successeur. Dans la suite on voit les papes élus par la communauté chrétienne de la ville de Rome jusqu’à ce que le mode actuel de l’élection par le collège des cardinaux eût été définitivement établi. En outre, nous avons dès le IIe siècle (les écrits de saint Irénée) des témoignages authentiques qui prouvent que l’Église de Rome était déjà considérée, par tout le monde chrétien, comme le centre de l’unité, et que l’évêque de Rome jouissait constamment d’une autorité supérieure, quoique les formes dans lesquelles cette autorité supérieure se manifestait dussent nécessairement varier selon les temps, en devenant plus déterminées et plus imposantes à mesure que toute la structure sociale de l’Église se compliquait, se différenciait et se développait de plus en plus.
« De fait, — c’est un historien critique et rationaliste qui parle — de fait en 196, les chefs élus des Églises tentaient de constituer l’unité ecclésiastique: l’un d’eux, le chef de l’Église de Rome, semblait s’attribuer le rôle de pouvoir exécutif au sein de la communauté et s’arroger l’office de souverain pontife »[80]. Mais ce n’est pas du pouvoir exécutif seulement qu’il s’agissait; le même écrivain un peu plus loin fait l’aveu suivant: « Tertullien et Cyprien paraissent saluer dans l’Église de Rome l’Église principale et, dans une certaine mesure, gardienne et régulatrice de la foi et des pures traditions.[81] »
Le pouvoir monarchique de l’Église Universelle n’était qu’un germe à peine perceptible, mais plein de vie, dans le christianisme primitif; au IIe siècle ce germe s’est développé d’une manière visible comme en témoignent les actes du pape Victor; au IIIe ceux des papes Étienne et saint Denys, et au IVe ceux du pape Jules Ier. Au siècle suivant nous voyons déjà cette autorité suprême et ce pouvoir monarchique de l’Église romaine s’élever comme un arbuste vigoureux — avec le pape saint Léon Ier; et enfin vers le IXe siècle la papauté est déjà l’arbre majestueux et puissant qui couvre l’univers chrétien de l’ombre de ses branches.
C’est là le grand fait, le fait principal, la manifestation et l’accomplissement historique de la parole divine: Tu es Pierre, etc. Ce fait général s’est produit de droit divin, tandis que les faits particuliers concernant la transmission du pouvoir souverain, l’élection papale, etc., tiennent au côté purement humain de l’Église et ne présentent qu’un intérêt tout à fait secondaire au point de vue religieux. — Ici encore l’Empire romain, qui préfigurait dans un certain sens l’Église romaine, peut nous fournir une comparaison. Rome étant le centre incontestable de l’Empire, l’homme proclamé Empereur à Rome était immédiatement reconnu par l’univers entier qui ne demandait pas si c’était le Sénat, les prétoriens ou les vœux de la plèbe qui l’avaient porté au pouvoir suprême. Dans des cas exceptionnels, quand l’Empereur était élu en dehors de Rome par les légions, son premier soin était d’aller dans la ville impériale sans l’adhésion de laquelle son élection n’était regardée par tout le monde que comme provisoire. — La Rome des papes devint pour la chrétienté universelle ce que la Rome des Césars était pour l’univers païen. L’évêque de Rome était par cette qualité même le souverain pasteur et docteur de l’Église entière, et personne n’avait à se préoccuper du mode de son élection qui dépendait des circonstances et du milieu historique. En général, on n’avait pas plus de motifs pour douter de la légitimité de l’élection dans le cas de l’évêque de Rome que dans le cas de tout autre évêque. Et l’élection épiscopale une fois reconnue, le chef de l’Église centrale, occupant la chaire de saint Pierre, possédait eo ipso tous les droits et tous les pouvoirs rattachés par le Christ à la pierre de l’Église. Il y eut des cas exceptionnels où l’élection pouvait être et l’histoire a connu des antipapes. De faux Démétrius et de faux Pierre III n’enlèvent rien à l’autorité légitime de la monarchie russe; de même les antipapes ne peuvent fournir aucune objection contre la papauté. Tout ce qui peut paraître anormal dans l’histoire de l’Église appartient aux espèces humaines et non à la substance divine de la société religieuse. S’il a pu arriver qu’on employât un vin falsifié et même empoisonné pour le sacrement de l’eucharistie, ce sacrilège portait-il la plus légère atteinte au sacrement lui-même?
En professant que l’évêque de Rome est le véritable successeur de saint Pierre et — comme tel — la pierre inébranlable de l’Église et le porte-clef du Royaume des cieux, nous faisons abstraction de la question si le prince des apôtres a été corporellement à Rome. Le fait est attesté par la tradition de l’Église, tant orientale qu’occidentale, et nous n’avons personnellement aucun doute à ce sujet. Mais s’il se trouve des chrétiens de bonne foi plus sensibles que nous aux raisons apparentes des savants protestants, nous n’avons pas à discuter cette question avec eux. En admettant même que saint Pierre ne soit jamais allé corporellement à Rome, on peut au point de vue religieux affirmer une transmission spirituelle et mystique de son pouvoir souverain à l’évêque de la ville éternelle. L’histoire du christianisme primitif nous présente un exemple éclatant d’un rapport analogue. Saint Paul ne se rattache pas à Jésus-Christ dans l’ordre naturel, il n’a pas été témoin de la vie terrestre du Seigneur et il n’a pas reçu sa mission d’une manière visible et manifeste; et pourtant il est reconnu par tous les chrétiens comme l’un des plus grands apôtres. Son apostolat était un ministère public dans l’Église et cependant l’origine de cet apostolat — le rapport de Paul avec Jésus-Christ — est un fait mystique et miraculeux. De même qu’un phénomène d’ordre surnaturel forma le lien primordial entre Jésus-Christ et saint Paul et fit de celui-ci le vase d’élection et l’apôtre des Gentils, sans que pourtant cette mission miraculeuse empêchât l’activité ultérieure de l’apôtre d’entrer dans les conditions naturelles de la vie humaine et des événements historiques; — de même le premier rapport entre saint Pierre et la chaire de Rome — rapport qui créa la papauté — pouvait bien tenir à un acte mystique et transcendental, ce qui n’enlève nullement à la papauté elle-même, une fois constituée, le caractère d’une institution sociale régulière se manifestant dans les conditions ordinaires de la vie terrestre. L’esprit puissant de saint Pierre, dirigé par la volonté toute-puissante de son Maître, pouvait bien, pour perpétuer le centre d’unité ecclésiastique, se fixer dans le centre de l’unité politique préformé par la Providence et faire de l’évêque de Rome l’héritier de sa primauté. Le pape, dans cette hypothèse — qui, il ne faut pas l’oublier, ne deviendrait nécessaire que s’il était positivement démontré que saint Pierre n’est pas allé à Rome, — le pape devrait être considéré comme le successeur de saint Pierre dans le même sens spirituel et pourtant tout à fait réel où (mutatis mutandis) saint Paul doit être reconnu comme véritable apôtre élu et envoyé par Jésus-Christ qu’il n’a connu cependant que par une vision miraculeuse. L’apostolat de saint Paul est attesté par les Actes des Apôtres et par les Épîtres de saint Paul lui-même; la primauté romaine comme succession de saint Pierre est attestée par la tradition constante de l’Église Universelle. Pour un chrétien orthodoxe cette dernière preuve n’est pas essentiellement inférieure à la première.
Comment la pierre fondamentale de l’Église a été transportée de la Palestine en Italie, nous pouvons bien l’ignorer; mais qu’elle a été vraiment transportée et fixée à Rome, c’est là un fait inébranlable qu’on ne saurait rejeter sans renier la tradition sacrée et l’histoire même du Christianisme.
Ce point de vue qui subordonne le fait au principe et tient à une vérité générale plus qu’à la certitude extérieure des phénomènes matériels — ce point de vue ne nous est pas du tout personnel: c’est l’opinion de l’Église orthodoxe elle-même. Citons un exemple pour faire mieux comprendre notre pensée. Il est tout à fait certain que le premier concile œcuménique de Nicée a été convoqué par l’Empereur Constantin et non pas par le pape saint Sylvestre. Cependant l’Église gréco-russe, dans l’office du 2 janvier où elle célèbre la mémoire de saint Sylvestre, lui a décerné des louanges spéciales pour avoir convoqué les 318 pères à Nicée et pour avoir décrété le dogme de la vraie foi contre l’impiété d’Arius. Ce n’est pas une simple erreur historique — l’histoire du premier concile était bien connue dans l’Église Orientale — c’est plutôt la manifestation d’une vérité générale qui, pour la conscience religieuse de l’Église, était beaucoup plus importante que l’exactitude matérielle. La primauté des papes une fois reconnue en principe, il était naturel de rapporter à chaque pape tous les actes ecclésiastiques qui avaient lieu sous son pontificat. Ainsi, ayant en vue la règle générale et constitutive de la vie ecclésiastique et non les détails historiques d’un cas particulier, on attribua au pape saint Sylvestre les honneurs et les fonctions qui lui appartenaient selon l’esprit et non selon la lettre de l’histoire chrétienne. Et on a eu raison de le faire, s’il est vrai que la lettre tue et que l’esprit vivifie.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer tout le développement historique de la papauté et de reproduire les témoignages innombrables de la tradition orthodoxe qui prouvent la légitimité du pouvoir souverain des papes dans l’Église Universelle.
Pour montrer le fondement historique de notre thèse à ceux de nos lecteurs qui ne sont pas versés dans l’histoire ecclésiastique, il nous suffira de nous arrêter à une seule époque mémorable dans les destinées de la papauté, — époque assez ancienne pour imposer le respect à nos orthodoxes traditionnalistes et qui, en même temps, est éclairée par le plein jour de l’histoire, parfaitement documentée et ne présente dans ses traits essentiels rien d’obscur ou de douteux. C’est le milieu du Ve siècle — le temps où l’Église romaine était si dignement représentée par le pape saint Léon le Grand.
Il est intéressant pour nous de voir comment ce pontife romain, qui est en même temps un saint de l’Église gréco-russe, considérait lui-même son pouvoir et comment ses affirmations étaient reçues dans la partie orientale de l’Église.
Dans un de ses sermons, après avoir rappelé que le Christ est le seul pontife dans le sens absolu du mot, saint Léon continue en ces termes: « Or, il n’a pas délaissé la garde de son troupeau; et c’est de son pouvoir principal et éternel que nous avons accepté le don abondant de la puissance apostolique, et son secours n’est jamais absent de son œuvre. — Car la solidité de la foi louée dans le prince des apôtres est perpétuelle, et comme ce que Pierre a cru dans le Christ demeure permanent, ainsi demeure permanent ce que le Christ a institué dans Pierre (et sicut permanet quod in Christo Petrus credidit, ita permanet quod in Petro Christus instituit). Elle reste donc la disposition de la vérité; et le bienheureux Pierre persévérant dans la force acceptée de la Roche, n’a pas abandonné les rênes de l’Église qu’il a reçues. Ainsi, si nous agissons et si nous discernons avec justice, si nous obtenons quelque chose de la miséricorde de Dieu par des supplications quotidiennes, c’est l’œuvre et le mérite de celui dont la puissance vit et dont l’autorité excelle dans son siège. »
Et en parlant des évêques rassemblés à Rome pour la fête de saint Pierre, saint Léon dit qu’ils ont voulu honorer par leur présence « celui qu’ils savent être, sur ce siège (de Rome), non seulement le président, mais aussi le primat de tous les évêques[82] ».
Dans un autre discours, après avoir exprimé ce que nous pouvons appeler la vérité ecclésiastique fondamentale, à savoir que dans le domaine de la vie intérieure, la vie de la grâce, tous les chrétiens sont des prêtres et des rois, mais que les différences et les inégalités sont nécessaires dans la structure extérieure du corps mystique du Christ, — saint Léon ajoute: « Et cependant de l’univers entier Pierre seul est élu et c’est lui qui est préposé à tout: et à la convocation de toutes les nations, et à tous les apôtres, et à tous les Pères de l’Église, afin que, quoiqu’il y ait dans le peuple de Dieu plusieurs prêtres et plusieurs pasteurs, tous cependant soient proprement régis par Pierre, étant principalement régis par le Christ. C’est là, ô bien-aimés, une grande participation (magnum consortium) à la puissance que la volonté divine a accordée à cet homme. Et si elle a voulu que les autres chefs eussent quelque chose en commun avec lui, elle n’a jamais donné autrement que par lui ce qu’elle n’a pas refusé aux autres. Et Moi je te dis: c’est-à-dire comme Mon Père t’avait manifesté Ma divinité, ainsi Je te fais connaître ton excellence, — que tu es Pierre: c’est-à-dire, si Je suis la Roche inviolable, Moi la pierre angulaire faisant de deux un, Moi le fondement en dehors duquel personne n’en peut placer d’autre, — tu es pourtant aussi la Roche, étant rendu solide par ma force et ayant en commun avec Moi par participation ce que J’ai en propre par ma puissance[83].
« Le pouvoir de lier et de délier a passé aussi aux autres apôtres et par eux à tous les chefs de l’Église; mais ce n’est pas en vain qu’on a confié à un seul ce qui appartient à tous. — Pierre est muni de la force de tous, et l’assistance de la grâce divine est ordonnée d’une telle manière que la fermeté qui est donnée par le Christ à Pierre est conférée par Pierre aux apôtres[84]. »
Comme Pierre participe au pouvoir souverain du Christ sur l’Église Universelle, de même l’évêque de Rome occupant le siège de Pierre est le représentant actuel de ce pouvoir.
« Pierre ne cesse pas de présider à son siège, et son consortium avec le Pontife éternel ne lui fait jamais défaut. Car cette solidité qu’il reçut — fait pierre lui-même — du Christ qui est la pierre — passa en ses héritiers, et partout où se manifeste quelque fermeté, c’est sans doute la force du pasteur par excellence qui apparaît. — Qui, en estimant la gloire du bienheureux Pierre, serait assez ignorant ou assez envieux pour prétendre qu’il y a quelque partie de l’Église qui ne soit pas régie par sa sollicitude, qui ne croisse pas par son secours[85]? »
Quoique tous les pasteurs particuliers commandent à leurs troupeaux par une sollicitude spéciale et savent qu’ils rendront compte des brebis qui leur ont été confiées, — c’est nous seuls cependant qui devons partager le soin avec tous, et l’administration de chacun est une portion de notre labeur. Car comme de tout l’univers on a recours au siège du bienheureux apôtre Pierre, et cet amour envers l’Église Universelle, qui lui a été commandé par le Seigneur, est exigé aussi de la part de notre dispensation, — nous sentons sur nous un poids d’autant plus lourd que notre devoir envers tous est plus grand[86]. »
La gloire de saint Pierre est pour saint Léon inséparable de la gloire de l’Église romaine qu’il appelle « la race sainte, le peuple élu, la cité sacerdotale et royale, devenue la tête de l’univers par le siège sacré du bienheureux Pierre[87] ».
« Celui-ci, le chef de l’ordre apostolique, est destiné à la citadelle de l’Empire Romain afin que la lumière de la vérité qui se révélait pour le salut de toutes les nations, s’écoule d’une manière plus efficace de la tête elle-même par tout le corps du monde[88]. »
Selon cette notion du pouvoir souverain de Pierre demeurant en permanence dans l’Église romaine, saint Léon ne pouvait se considérer autrement que comme « le recteur de l’univers chrétien[89] », responsable de la paix et du bon ordre dans toutes les Églises[90]. « Veiller assidûment à cette tâche immense était pour lui un devoir religieux. » La raison de la piété (ratio pietatis), écrit-il aux évêques de l’Afrique, exige qu’avec la sollicitude que nous devons, par une institution divine, à l’Église Universelle, nous nous efforcions de connaître la vérité certaine des choses. Car l’état et l’ordre de toute la famille du Seigneur seraient ébranlés si quelque chose dont le corps aurait besoin ne se trouvait pas dans la tête[91]. »
Le même sentiment est exprimé avec plus de développements dans l’épître aux évêques de la Sicile: « Nous sommes sollicité par les préceptes divins et par les admonitions apostoliques de veiller avec une affection active sur l’état de toutes les Églises; et s’il s’y trouve quelque chose de répréhensible nous devons avec un soin diligent avertir le coupable tantôt d’ignorance imprudente, tantôt d’usurpation présomptueuse. Sous l’empire de la parole du Seigneur, qui a pénétré le bienheureux Pierre par la triple répétition de la sanction mystique pour que celui qui aime le Christ paisse les brebis du Christ, — la révérence de son siège que nous occupons, par l’abondance de la grâce divine, nous oblige à éviter autant que nous le pouvons le péril de la paresse; pour qu’on ne cherche pas en vain chez nous la profession du Saint Apôtre par laquelle il s’est affirmé comme disciple du Seigneur. Car celui qui paît avec négligence le troupeau tant de fois transmis est convaincu de ne pas aimer le souverain pasteur[92]. »
Dans son épître au patriarche de Constantinople, saint Flavien, le pape s’attribue la tâche de conserver intacte la foi catholique par l’amputation des dissensions, d’avertir par son autorité (nostrâ auctoritate) les défenseurs de l’erreur et de fortifier ceux dont la foi est approuvée[93].
Quand l’empereur Théodose II voulut intercéder auprès de saint Léon en faveur de l’archimandrite Eutychès (l’initiateur de l’hérésie monophysite), le Souverain pontife répondit qu’Eutychès pouvait être pardonné s’il rétractait les opinions condamnées par le pape. Celui-ci décide définitivement dans la question dogmatique. « Quant à ce que l’Église catholique croit et enseigne sur le mystère de l’incarnation du Seigneur — cela est pleinement contenu dans mon écrit envoyé à mon frère et coévêque Flavien[94]. »
Saint Léon n’admettait pas que le conseil œcuménique eût à décider du dogme qui était déjà défini par le pape[95]. Dans l’instruction que le pape donne à son légat, l’évêque Paschasinus, il lui indique son épître dogmatique à Flavien comme la formule complète et définitive de la vraie foi[96]. Dans une autre lettre à l’empereur Marcien, saint Léon se déclare instruit par l’esprit de Dieu pour apprendre et enseigner la vraie foi catholique[97]. Dans une troisième lettre au même, il fait savoir qu’il n’a demandé la convocation du concile que pour rétablir la paix de l’Église Orientale[98], et, dans l’épître adressée au concile lui-même, il dit qu’il ne l’accepte qu’en « réservant le droit et l’honneur appartenant au siège du bienheureux Pierre l’Apôtre », et il exhorte les évêques orientaux à « s’interdire entièrement l’audace de disputer contre la foi divinement inspirée » — telle qu’il l’a déterminée dans son épître dogmatique. « Il n’est pas permis, dit-il, de défendre ce qu’il n’est pas permis de croire; puisque dans nos lettres envoyées à l’évêque Flavien, de bienheureuse mémoire, nous avons déjà expliqué très complètement et avec la plus grande clarté (plenissime et lucidissime), selon les autorités évangéliques, les paroles prophétiques et la doctrine apostolique, quelle est la pieuse et pure confession concernant le mystère de l’incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ[99].
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