Skip to content
The ConsciousLibrary

Chapter 9 of 54

Texte entier · 9

Comme la doctrine de l’Église n’est pas un simple composé de croyances personnelles, de même le gouvernement de l’Église ne peut être réduit à la direction des consciences individuelles et de la vie morale privée. Basée sur l’unité de la foi, l’Église Universelle, comme un corps social réel et vivant, doit manifester encore une unité d’action, suffisante pour réagir avec succès à chaque moment de son existence historique contre les efforts réunis des puissances ennemies qui veulent la détruire en la divisant. L’unité d’action pour un corps social vaste et compliqué suppose tout un système de fonctions organiques subordonnées à un centre commun qui puisse les faire mouvoir à chaque moment donné dans la direction voulue. Comme l’unité de la foi orthodoxe est définitivement garantie par l’autorité dogmatique d’un seul qui parle pour tous, de même l’unité de l’action ecclésiastique est nécessairement conditionnée par le pouvoir dirigeant d’un seul, s’étendant sur toute l’Église. Mais dans l’Église une et sainte, basée sur la vérité, le gouvernement ne saurait être séparé de la doctrine; et le pouvoir central et suprême dans l’ordre ecclésiastique ne peut appartenir qu’à celui qui, par une autorité divinement assistée, représente et manifeste, dans l’ordre religieux, l’unité de la vraie foi.

C’est pour cela que les clefs du Royaume n’ont été données qu’à celui qui est, par sa foi, la Pierre de l’Église.

L’Église est non seulement la réunion parfaite des hommes avec Dieu dans le Christ, elle est encore l’ordre social que la volonté suprême a établi pour accomplir en lui et par lui cette union divino-humaine. Basée sur la vérité éternelle, l’Église est non seulement la perfection de la vie — dans l’avenir — elle a été aussi dans le passé et elle est encore dans le présent la voie qui mène à cette perfection idéale. L’existence sociale de l’humanité sur la terre ne peut rester en dehors de la nouvelle union du divin et de l’humain réalisée dans le Christ. Si les éléments de notre vie matérielle elle-même sont transformés et sanctifiés dans les sacrements, comment serait-il possible que l’ordre social et politique, qui est une forme essentielle de l’existence humaine, soit abandonné sans défense à la lutte des intérêts égoïstes, au jeu des passions meurtrières, au conflit des opinions fallacieuses? L’homme étant nécessairement un être social, le but définitif de l’opération divine dans l’humanité est la création d’une société universelle parfaite. Mais ce n’est pas une création ex nihilo, La matière de la société parfaite est donnée, c’est la société imparfaite, l’humanité telle quelle. Elle n’est ni exclue ni supprimée par le Royaume de Dieu, elle est au contraire attirée dans la sphère de ce Royaume pour être régénérée, sanctifiée, transfigurée. Quand il s’agit de rattacher au Christ l’être individuel de l’homme, la religion ne se contente pas de la communion invisible et purement spirituelle, elle veut que l’homme communie avec son Dieu dans la totalité de son existence, même par l’acte physiologique de la nourriture. Dans cette communion mystique mais réelle la matière du sacrement n’est pas simplement détruite et anéantie, mais elle est transsubstantiée, c’est-à-dire que la substance intérieure et invisible du pain et du vin est exaltée dans la sphère de la corporéité divinisée du Christ et absorbée par elle, tandis que l’actualité phénoménale ou l’apparence extérieure de ces objets demeure sans aucun changement sensible pour pouvoir agir dans les conditions données de notre existence physique en la rattachant au corps de Dieu. De même quand il s’agit de la vie collective et publique de l’humanité, elle aussi doit être mystiquement transsubstantiée tout en gardant les espèces ou les formes extérieures de la société terrestre: ces formes elles-mêmes ordonnées et consacrées d’une manière déterminée doivent servir de bases réelles et d’instruments visibles à l’action sociale du Christ dans son Église.

Au point de vue chrétien l’œuvre de Dieu dans l’humanité n’a pas pour but définitif la manifestation de la puissance divine (idée musulmane), mais l’union libre et réciproque des hommes avec Dieu. Et, pour accomplir cette œuvre, le moyen propre n’est pas l’action occulte de la Providence qui mène les individus et les peuples par des voies inconnues à des fins qu’ils ne comprennent pas. Cette action absolument et exclusivement surhumaine est toujours indispensable, mais elle ne suffit pas à elle seule. Surtout depuis la réunion réelle et historique du divin et de l’humain dans le Christ, l’humanité doit prendre elle-même une part positive dans ses destinées, doit communier socialement avec le Christ. Mais s’il faut que les hommes mortels participent ici-bas réellement et actuellement au gouvernement invisible et surnaturel du Christ, il est nécessaire que ce gouvernement soit revêtu des espèces sociales visibles et naturelles. Pour opérer dans l’humanité imparfaite et conjointement avec elle, la perfection de la grâce et de la vérité divines en Jésus-Christ doit être représentée et servie par une institution sociale, — divine par son origine, son but et ses pouvoirs et humaine par ses moyens d’action adaptés à toutes les exigences de la vie historique.

Pour diriger la vie publique de l’humanité entière vers le but de l’amour divin et pour déterminer l’opinion publique dans le sens de la vérité divine, il faut qu’il y ait dans l’Église un gouvernement universel divinement autorisé. Ce gouvernement doit être défini et manifeste pour que tout le monde puisse le connaître et il doit être permanent pour que l’on puisse toujours y faire appel; il doit être divin dans sa substance pour s’imposer définitivement à la conscience religieuse de tout homme bien informé et bien intentionné, et il doit être humain et imparfait dans sa manifestation historique pour rendre la résistance morale possible, pour laisser une place aux doutes, à la lutte, aux tentations, à tout ce qui constitue le mérite de la vertu libre et vraiment humaine.

Pour former la première base de réunion entre la conscience sociale de l’humanité et le gouvernement providentiel de Dieu, pour participer à la Majesté divine et être en même temps adapté à l’actualité humaine, le pouvoir suprême de l’Église, tout en donnant place aux différentes formes gouvernementales variant selon les temps et les lieux, doit toujours, comme centre d’unité, garder son caractère purement monarchique. Si l’Église Universelle avait un gouvernement exclusivement collectif, si son pouvoir suprême n’était représenté que par un concile, l’unité de son action humaine (la rattachant à l’unité absolue de la vérité divine) ne pourrait avoir que deux bases: ou l’accord unanime et parfait de tous ses membres, ou bien la majorité des voix, comme dans les assemblées laïques. Cette dernière supposition est incompatible avec la majesté de Dieu qui serait obligé d’accommoder chaque fois sa volonté et sa vérité aux groupements fortuits des opinions et au jeu des passions humaines. Quant à l’unanimité et à la concorde complète et permanente, — un tel état de la conscience sociale pourrait sans doute, par son excellence morale intrinsèque, correspondre à la perfection divine et manifester infailliblement l’action de Dieu dans l’humanité. Mais si le principe politique de la majorité des voix est au-dessous de la dignité divine, le principe idéal de l’unanimité immédiate, spontanée et constante est malheureusement trop au-dessus de la condition humaine actuelle. Cette unité parfaite que Jésus-Christ, dans sa prière pontificale, nous a présentée comme le but définitif de son œuvre ne peut pas être supposée comme la base réelle et manifeste de cette œuvre. Le moyen le plus sûr de ne jamais atteindre la perfection désirée, c’est de s’imaginer qu’elle est déjà atteinte. L’unanimité et la solidarité consciente, l’amour fraternel et la concorde libre, c’est l’idéal de l’Église — idéal accepté de tout le monde.

Mais la différence entre un songe creux et l’idéal divin de l’unité, c’est que celui-ci a un point d’appui réel (le δως μοι που στω de la mécanique sociale) pour gagner peu à peu du terrain ici-bas et pour triompher graduellement et successivement de toutes les puissances de la discorde. Un principe d’unité réel et indivisible est absolument nécessaire pour résister aux tendances profondes et vivaces de division dans le monde et dans l’Église elle-même. En attendant que l’unité religieuse — l’unité de la grâce et de la vérité — devienne dans chaque croyant l’essence même de sa vie et le lien parfait et indissoluble qui le rattache à tout le prochain, il faut que le principe de cette unité universelle existe objectivement et agisse sur tout le monde sous les « espèces » d’un pouvoir social visible et déterminé.

L’Église une et universelle est parfaite par la concorde et l’unanimité de tous ses membres, mais pour qu’elle puisse être au milieu de la discorde actuelle, il lui faut un pouvoir d’unification et de conciliation, pouvoir inaccessible à cette discorde et réagissant continuellement contre elle, s’affirmant au-dessus de toutes les divisions, groupant autour de lui tous les hommes de bonne volonté, dénonçant et condamnant tout ce qui est contraire au Royaume de Dieu sur la terre. Quand on veut ce Royaume, il faut bien vouloir la seule voie qui y mène l’humanité collective. Entre l’actualité odieuse de la discorde qui règne dans ce monde et l’unité désirable de l’amour parfait où Dieu règne, il y a le chemin nécessaire de l’unité légale et autoritaire rattachant le fait humain au droit divin.

Le cercle parfait de l’Église Universelle a besoin d’un centre unique non pas pour être parfait, mais pour être. L’Église terrestre appelée à embrasser la multitude des nations devait, pour rester une société réelle, opposer à toutes les divisions nationales un pouvoir universel déterminé; l’Église terrestre qui devait entrer dans le courant de l’histoire et subir, dans ses circonstances et ses rapports extérieurs, des changements et des variations incessantes, avait besoin, pour sauvegarder son identité, d’un pouvoir essentiellement conservateur et cependant actif, inaltérable au fond et souple dans les formes; enfin, l’Église terrestre destinée à agir et à s’affirmer contre toutes les puissances du mal au milieu d’une humanité infirme, devait être munie d’un point d’appui absolument ferme et irréfragable, plus fort que les portes de l’enfer. — Or, nous savons d’un côté que le Christ a prévu cette nécessité de la monarchie ecclésiastique en conférant à un seul le pouvoir suprême et indivisible dans son Église; et nous voyons d’un autre côté que, de tous les pouvoirs ecclésiastiques du monde chrétien, il n’y en a qu’un seul et unique qui maintienne perpétuellement et invariablement son caractère central et universel et qui en même temps, par une tradition ancienne et générale, soit spécialement rattaché à celui à qui le Christ a dit: Tu es Pierre et sur cette pierre j’édifierai mon Église et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. La parole du Christ ne pouvait rester sans effet dans l’histoire chrétienne; et le principal phénomène de cette histoire devait avoir une cause suffisante dans la parole de Dieu. Qu’on nous trouve donc pour la parole du Christ à Pierre un effet correspondant autre que la chaire de Pierre, et qu’on découvre pour cette chaire une cause suffisante autre que la promesse faite à Pierre.

Les vérités vivantes de la religion ne s’imposent pas à toute intelligence comme des théorèmes géométriques. Du reste, on risquerait de se tromper si l’on croyait que les vérités mathématiques elles-mêmes sont acceptées unanimement par tout le monde pour la seule raison de leur évidence intrinsèque: on s’accorde à les reconnaître parce que personne n’est intéressé à les rejeter. Je n’ai pas la prétention naïve de convaincre les esprits qui trouvent des intérêts plus puissants que la recherche de la vérité religieuse. En exposant les preuves générales de la primauté permanente de Pierre comme base de l’Église Universelle, je n’ai voulu qu’aider le travail intellectuel de ceux qui sont opposés à cette vérité non pas par des intérêts et des passions, mais seulement par des erreurs inconscientes et des préjugés héréditaires. En continuant cette tâche, je dois maintenant, les yeux toujours fixés sur le phare lumineux de la parole biblique, aborder pour un moment le domaine obscur et mobile de l’histoire universelle.

La vie historique de l’humanité a commencé par la confusion de Babel (Gen., XI), elle finira par l’harmonie parfaite de la Nouvelle Jérusalem (Apoc., XXI). Entre ces deux termes extrêmes, consignés dans le premier et dans le dernier livre de l’Écriture, prend place le processus de l’histoire universelle, dont l’image symbolique nous est donnée dans un livre sacré qu’on pourrait considérer comme une transition entre l’Ancien et le Nouveau Testament, — le livre du prophète Daniel (Dan., ii, 31-36).

L’humanité terrestre n’étant pas et ne devant jamais être un monde de purs esprits, elle a besoin, pour manifester et développer l’unité de sa vie intérieure, d’un organisme social extérieur qui doit être d’autant plus centralisé qu’il devient plus étendu et plus différencié. Comme la vie de l’esprit humain individuel se manifeste au moyen du corps humain organisé, de même l’esprit collectif de l’humanité régénérée — l’Église invisible — demande une organisation sociale visible, image et instrument de son unité. De ce point de vue, l’histoire de l’humanité se présente à nous comme la formation successive de l’être social universel ou de l’Église une et catholique, dans le sens large du mot. Cette œuvre est nécessairement divisée en deux parties principales: 1° l’unification extérieure des nations historiques ou la formation du corps universel de l’humanité par le travail plus ou moins inconscient des puissances terrestres sous l’action invisible et indirecte de la Providence, et 2° l’animation de ce corps par le souffle puissant de l’Homme-Dieu et son développement ultérieur par l’action combinée de la grâce divine et des forces humaines plus ou moins conscientes. En d’autres termes, nous avons ici, d’un côté, la formation de la monarchie universelle naturelle, et, d’un autre côté, la formation et le développement de la monarchie spirituelle ou de l’Église Universelle sur la base et dans le cadre de l’organisation naturelle correspondante. La première partie de la grande œuvre constitue essentiellement l’histoire ancienne ou païenne; la seconde détermine principalement l’histoire moderne ou chrétienne. Le trait d’union est l’histoire du peuple d’Israël qui, sous une action spéciale du Dieu vivant, a préparé le milieu organique et national à l’apparition de l’Homme-Dieu qui est le principe spirituel d’unité pour le corps universel et le centre absolu de l’histoire.

Pendant que la nation sacrée préparait la corporéité naturelle de l’Homme-Dieu individuel, les nations profanes élaboraient le corps social de l’Homme-Dieu collectif, de l’Église Universelle. Comme cette œuvre du paganisme était produite par des efforts purement humains qui n’étaient qu’indirectement et invisiblement dirigés par la Providence divine, il fallait bien que cette œuvre procédât par des essais et des ébauches. Avant la monarchie effectivement universelle, nous voyons surgir des monarchies nationales prétendant à l’universalité, mais impuissantes à l’atteindre.

Après la monarchie assyro-babylonienne, cette tête d’or du despotisme le plus pur et le plus centralisé — vient la monarchie médo-perse — la poitrine et les bras d’argent symbolisant une puissance despotique moins centralisée, moins pure, mais en revanche beaucoup plus vaste, — enserrant dans ses bras toute la scène historique d’alors entre la Grèce d’un côté et l’Inde de l’autre. Puis vient la monarchie macédonienne d’Alexandre le Grand — ce ventre d’airain qui dévore l’Hellade et l’Orient. Mais malgré son abondance dans le domaine de la culture intellectuelle et esthétique, l’hellénisme se montra impuissant dans l’action pratique, incapable de créer un cadre politique et un centre d’unité pour toute la multitude des nations qu’il avait envahies. Comme gouvernement, il adopta sans aucun changement essentiel l’absolutisme des despotes nationaux qu’il trouva dans l’Orient; et, tout en imposant au monde conquis l’unité de sa culture, il ne put l’empêcher de se diviser en deux grands États nationaux à moitié grécisés, le royaume helléno-égyptien des Ptolémée et — le royaume hellénosyrien des Séleucides. Tantôt en guerre acharnée, tantôt en alliance instable au moyen de mariages dynastiques, ces deux royaumes étaient bien représentés par les deux pieds du colosse où le fer du despotisme primitif se mêlait à l’argile ramollie d’une culture en décadence. Ainsi le monde païen partagé entre deux puissances rivales avec deux centres politiques et intellectuels — Alexandrie et Antioche — ne possédait pas une base historique suffisante pour l’unité chrétienne. Mais il y avait une pierre — Capitoli immobile saxum — une petite ville d’Italie dont l’origine était enveloppée de fables mystérieuses et de miracles significatifs, et dont le vrai nom même était inconnu. Cette pierre lancée par la Providence du Dieu de l’histoire vint frapper les pieds d’argile du monde gréco-barbare de l’Orient, renversa et mit en poussière le colosse impuissant et devint une grande montagne. Le monde païen reçut un centre réel d’unité. Une monarchie embrassant l’Orient et l’Occident, vraiment internationale et universelle, fut fondée. Elle était non seulement beaucoup plus étendue que la plus vaste des monarchies nationales, elle contenait non seulement beaucoup plus d’éléments hétérogènes (de nationalité et de culture), mais elle était surtout puissamment centralisée, elle transformait ces éléments variés en un tout réel et actif. Au lieu d’un simulacre monstrueux composé de parties hétérogènes, l’humanité devint un corps organisé et homogène — l’Empire Romain — avec un centre individuel et vivant — César-Auguste, le dépositaire et le représentant de toutes les volontés unies du genre humain.

Mais qu’est-ce que César et comment est-il arrivé à représenter le centre vivant de l’humanité? Sur quoi est fondé son pouvoir? Une expérience longue et douloureuse a convaincu les peuples de l’Orient et de l’Occident que la division et la lutte continuelle sont un mal et qu’un centre d’unité est nécessaire pour amener la paix du monde. Ce désir vague, mais très réel de la paix et de l’unité, jeta le monde païen aux pieds d’un aventurier qui remplaçait avec succès les croyances et les principes par les armes des légions et par sa propre audace. L’unité de l’Empire avait ainsi comme fondements uniques la force et la chance. Si le premier des Césars paraissait mériter sa fortune par son génie personnel, si le second la justifia dans une certaine mesure par sa piété calculée et sa modération prudente, le troisième était un monstre et il eut pour successeurs des idiots et des fous. L’État universel qui devait être l’incarnation de la Raison sociale elle-même était réalisé dans un fait absolument irrationnel dont l’absurdité n’était relevée que par le blasphème de l’apothéose impériale.

Le Verbe divin, uni individuellement à la nature humaine et voulant unir à Lui socialement l’être collectif de l’humanité, ne pouvait prendre comme point de départ de cette union ni la discorde d’une foule anarchique, ni l’arbitraire d’une tyrannie. Il ne pouvait s’unir à la société humaine qu’au moyen d’un pouvoir fondé sur la Vérité. Dans le domaine social, il ne s’agit pas directement et en premier lieu des vertus et des défauts personnels. Si nous considérons comme mauvais et faux le pouvoir impérial de la Rome païenne, ce n’est pas seulement à cause des forfaits et des folies des Tibères et des Nérons, c’est surtout parce que le pouvoir impérial lui-même, représenté soit par un Caligula, soit par un Antonin, était fondé sur la violence et couronné par le mensonge. L’empereur réel — créature improvisée des légionnaires et des prétoriens — n’était confirmé que par la force aveugle et grossière; l’empereur idéal — celui de l’apothéose — était une fiction impie.

À l’homme-dieu faux de la monarchie politique le véritable Dieu-Homme opposa le pouvoir spirituel de la monarchie ecclésiastique basé sur la Vérité et l’Amour. La monarchie universelle, l’unité internationale devaient rester; le centre d’unité ne devait pas changer de place. Mais le pouvoir central lui-même, son caractère, son origine, sa sanction — devaient être renouvelés.

Il y avait chez les Romains eux-mêmes un pressentiment vague de cette transformation mystérieuse. Si le nom vulgaire de Rome signifiait force en grec et si un poète de l’Hellade décadente saluait les nouveaux maîtres en ce nom: χάιρε μοι Ρώμα, θυγατηρ Αρηος — les citoyens de la Ville Éternelle, en lisant son nom selon la façon sémitique, croyaient découvrir sa vraie signification: Amor; et l’antique légende renouvelée par Virgile rattachait le peuple romain et la dynastie de César en particulier à la mère de l’Amour et par elle au Dieu suprême. Mais leur Amour était le serviteur de la mort et leur Dieu suprême était un parricide. La piété romaine, leur principal titre de gloire et le fondement de leur grandeur, était un sentiment vrai rapporté à de faux principes. C’est précisément d’un changement de principes qu’il s’agissait. Il s’agissait de révéler la vraie Rome basée sur la vraie religion. En remplaçant les triades infinies de dieux parricides par la seule Trinité divine consubstantielle et indivisible, il fallait donner pour fondement à la société universelle, au lieu d’un empire de la Force, une Église de l’Amour. Est-ce par l’effet d’un pur hasard qu’en voulant proclamer sa vraie monarchie universelle fondée, non sur la servilité des sujets et l’arbitraire d’un maître mortel, mais sur l’adhésion libre de la foi et de l’amour dans l’homme à la Vérité et à la Grâce de Dieu, — Jésus-Christ choisit le moment où Il arriva avec ses disciples aux confins de la Césarée de Philippe — de cette ville qu’un esclave des Césars a dédiée au génie de son maître? Est-ce encore un effet du hasard que, pour donner la dernière sanction à son œuvre fondamentale, Jésus choisit les environs de la Tibériade et, en face des monuments qui parlaient du maître actuel de la fausse Rome, consacra le maître futur de la vraie Rome en lui indiquant le nom mystique de la cité éternelle et le principe suprême de Son nouveau Royaume: Simon bar Jonâ, m’AIMES-tu plus que ceux-là?

Mais pourquoi l’Amour vrai qui ne connaît pas d’envie et dont l’unité n’a rien d’exclusif, pourquoi doit-il se concentrer en un seul et revêtir dans son œuvre sociale la forme monarchique de préférence à toutes les autres?

Comme il ne s’agit pas de la Toute-Puissance de Dieu, qui pourrait imposer extérieurement la vérité et la justice aux hommes, mais de l’amour divin auquel l’homme participe par une adhésion libre, l’action directe de la divinité doit être réduite au minimum. Elle ne peut être tout à fait supprimée puisque tout homme est mensonge et qu’aucun être humain, tant individuel que collectif, abandonné à ses propres moyens, ne saurait se maintenir dans un rapport constant et progressif avec la Divinité. Mais l’Amour fécond de Dieu réuni à la Sagesse divine quæ in superfluis non abundat, pour assister l’infirmité humaine tout en laissant agir les forces de l’humanité, choisit la voie dans laquelle l’action unifiante et vivifiante de la vérité et de la grâce surnaturelles sur la masse de l’humanité rencontre le moins d’obstacles naturels et trouve un milieu social extérieurement conforme et adapté à la manifestation de la vraie unité. Cette voie qui facilite l’union divino-humaine dans l’ordre social, en formant dans l’humanité elle-même un organe central unifiant, est la voie monarchique. Pour produire chaque fois de nouveau une unité spontanée sur la base chaotique des opinions indépendantes et des volontés discordantes, il faudrait chaque fois une nouvelle action immédiate et manifestement miraculeuse de la Divinité, une opération ex nihilo qui s’imposerait aux hommes et les priverait de leur liberté morale. Comme le Verbe divin n’est pas apparu sur la terre dans Sa splendeur céleste, mais dans l’humilité de la nature humaine; comme aujourd’hui encore pour se donner aux croyants Il revêt l’humble apparence des espèces matérielles, de même Il n’a pas voulu gouverner la société humaine directement par sa puissance divine, mais Il a préféré employer comme moyen régulier de son action sociale une forme d’unité déjà existante dans le genre humain — la monarchie universelle. Il fallait seulement régénérer, spiritualiser, sanctifier cette forme sociale en substituant au principe de la mort, à la violence et à la fraude, le principe éternel de la Grâce et de la Vérité. Au lieu d’un chef de soldats qui, dans l’esprit du mensonge, se reconnaissait pour dieu, il a fallu placer le chef des croyants qui, selon l’esprit de vérité, a reconnu et confessé dans son Maître — le Fils du Dieu vivant; au lieu d’un despote furieux qui aurait voulu faire du genre humain asservi sa victime sanglante, il a fallu élever le ministre aimant d’un Dieu qui a versé son sang pour l’humanité.

Dans les confins de la Césarée et sur les bords du lac de Tibérias Jésus détrôna César — non pas le César du denier, ni le César chrétien de l’avenir, mais le César de l’apothéose, le César — souverain unique, absolu et autonome de l’univers, centre d’unité suprême pour le genre humain. Il l’a détrôné puisqu’il a créé un nouvel et meilleur centre d’unité, un nouvel et meilleur pouvoir souverain fondé sur la foi et l’amour, la vérité et la grâce. Et, tout en détrônant l’absolutisme faux et impie des Césars païens, Jésus confirma et éternisa la monarchie universelle de Rome en lui donnant sa vraie base théocratique. Ce ne fut dans un certain sens qu’un changement de dynastie; la dynastie de Jules César, pontife suprême et dieu, fut remplacée par la dynastie de Simon Pierre, pontife suprême et serviteur des serviteurs de Dieu.

Le point de vue que nous venons d’exposer nous permet de comprendre pourquoi la vision prophétique des grandes puissances païennes — aussi complète et précise qu’une telle vision peut l’être — ne fait aucune mention de la plus grande puissance entre toutes — de l’Empire Romain. C’est que cet Empire n’était pas une partie du colosse monstrueux condamné à la ruine, mais le cadre et le moule matériel permanent du Royaume de Dieu. Les grandes puissances du monde ancien n’ont fait que passer dans l’histoire: Rome seule vit toujours. La roche du Capitole fut consacrée par la pierre biblique, et l’empire romain se transforma en la grande montagne qui, dans la vision prophétique, était née de cette pierre. Et la pierre elle-même, que peut-elle signifier, sinon le pouvoir monarchique de celui qui fut appelé Pierre par excellence et sur qui l’Église Universelle — cette montagne de Dieu — fut fondée?

L’image de cette pierre mystérieuse dans le livre de Daniel est ordinairement appliquée à Jésus-Christ lui-même. Il est à remarquer pourtant que Jésus, en faisant un fréquent usage du prophète Daniel dans sa prédication, a pris chez ce prophète pour en faire l’application à sa personne, non pas l’image de la pierre, mais une autre désignation dont Il a fait presque son nom propre, — le Fils de l’Homme. C’est le nom même qu’il emploie dans le texte fondamental de saint Matthieu: quem dicunt homines esse Filium Hominis? Jésus est le Fils de l’Homme vu par le prophète Daniel (Daniel, VII, 13); quant à la pierre (Daniel, II, 34, 35, 45), elle ne désigne pas directement Jésus, mais le pouvoir fondamental de l’Église, au premier représentant duquel le Fils de l’Homme lui-même a appliqué cette image: et moi je te dis que tu es Pierre.

Notre manière de voir est directement confirmée par le contexte de la prophétie de Daniel. Il y est question d’un Royaume venant de Dieu, mais cependant visible et terrestre, qui doit remplacer les grands empires païens après les avoir dominés et détruits. L’apparition et le triomphe de ce cinquième Royaume qui, dans un texte parallèle, est appelé « le peuple des saints du Très-Haut » (Daniel, VII, 18, 27) et qui est évidemment l’Église Universelle, sont symboliquement représentés par cette pierre qui après avoir brisé les pieds du colosse devient une grande montagne et s’étend sur toute la terre. Si donc « la pierre » de Daniel signifiait directement le Christ, il faudrait admettre que c’est le Christ lui-même qui est devenu « la grande montagne », c’est-à-dire la monarchie universelle de l’Église remplaçant les empires païens. Mais pourquoi irions-nous attribuer gratuitement à l’écrivain vraiment inspiré de ce livre merveilleux une image si confuse et si incongrue, quand il y a une explication claire et harmonique qui, non seulement est admissible, mais encore qui nous est tout simplement imposée par la comparaison de ces textes prophétiques avec le texte évangélique correspondant? Là comme ici, chez Daniel comme dans saint Mathieu, il y a le Fils de l’Homme et il y a la Pierre de l’Église. Or comme il est absolument certain que le Fils de l’Homme du livre prophétique et le Fils de l’Homme de l’Évangile désignent une seule et même personne — le Messie, — l’analogie exige que l’image de la Pierre ecclésiastique ait dans les deux cas un sens identique. Mais dans l’Évangile la Pierre est évidemment le prince des apôtres — tu es Pierre — ergo la pierre du prophète Daniel préfigurerait aussi le dépositaire primordial du pouvoir monarchique dans l’Église Universelle, — pierre qui n’a pas été prise et lancée par des mains humaines, mais par le Fils du Dieu vivant et par le Père céleste lui-même qui révèle au monarque de l’Église la vérité divino-humaine — cause première de son pouvoir.

Signalons encore cette coïncidence admirable: c’est le grand roi de Babylone, le représentant typique de la fausse monarchie universelle, qui a vu dans un songe mystérieux le représentant principal de la monarchie universelle véritable; — il l’a vu sous l’image significative d’une pierre qui est devenue son nom propre. Et il a vu aussi le contraste parfait des deux monarchies: l’une commençant par la tête d’or finit par les pieds d’argile qui tombent en poussière; l’autre commençant par une petite pierre finit par la montagne immense qui remplit le monde.

Des orthodoxes de bonne foi forcés par l’évidence nous ont dit: « Il est vrai que Jésus-Christ a institué dans la personne de saint Pierre un pouvoir central et souverain pour l’Église; mais on ne voit pas comment et pourquoi ce pouvoir aurait passé à l’Église romaine et à la papauté. » On reconnaît la pierre détachée sans le secours des mains humaines, mais on ne veut pas voir la grande montagne qui en est sortie. Cependant le fait est bien expliqué dans l’Écriture sainte au moyen d’images et de paraboles qu’on connaît par cœur, mais qu’on ne comprend pas mieux pour cela.

Si une pierre transformée en montagne n’est qu’un symbole, la transformation d’un germe simple et à peine visible en un corps organique infiniment plus grand et plus compliqué — est un fait réel. Et c’est précisément par ce fait réel que le Nouveau Testament explique d’avance le développement de l’Église, — de ce grand arbre qui était au commencement une graine imperceptible et qui aujourd’hui donne un large abri aux animaux terrestres et aux oiseaux des cieux.

Or, on a vu parmi les catholiques eux-mêmes des esprits ultra-dogmatiques qui, en admirant justement le chêne immense qui les couvre de son ombre, se refusent absolument à admettre que toute cette abondance de formes organiques soit sortie d’une structure aussi simple et aussi rudimentaire que celle d’un gland ordinaire. À les entendre, si le chêne est provenu du gland, celui-ci devait contenir d’une manière distincte et manifeste, sinon toutes les feuilles, au moins toutes les branches du grand arbre: il devait non seulement être substantiellement identique avec lui, mais lui ressembler du tout au tout. Là-dessus des esprits d’une tendance opposée — des esprits ultra-critiques — se prennent à examiner le pauvre gland minutieusement de tous les côtés. Naturellement ils n’y découvrent rien qui ressemble au grand chêne, — ni racines entrelacées, ni tronc robuste, ni branches touffues, ni feuilles ondulées et résistantes. Humbug que tout cela! disent-ils: le gland n’est qu’un gland et ne peut jamais être autre chose; quant au grand chêne avec tous ses attributs on ne sait que trop d’où il vient: ce sont les Jésuites qui l’ont inventé au concile du Vatican, nous l’avons vu de nos propres yeux….. dans le livre de Janus.

Au risque de paraître libre-penseur aux dogmatistes outrés et d’être en même temps déclaré Jésuite déguisé par les esprits critiques, je dois attester cette vérité absolument certaine: que le gland a vraiment une structure tout à fait simple et rudimentaire; qu’il est impossible d’y découvrir toutes les parties constituantes d’un grand chêne et que néanmoins celui-ci est vraiment sorti du gland sans aucun artifice et aucune usurpation, mais de bon droit, voire même de droit divin. Puisque Dieu, qui n’est pas sujet aux nécessités du temps, de l’espace et du mécanisme matériel, voit dans la semence actuelle des choses toute la puissance cachée de leur avenir. Il a dû dans le petit gland voir, déterminer et bénir le chêne puissant qui devait en sortir; dans la graine de sénevé; de la foi de Pierre, Il a aperçu et annoncé l’arbre immense de l’Église catholique qui devait couvrir la terre de ses branches.

Ayant reçu de Jésus-Christ le dépôt du pouvoir souverain universel qui devait subsister et se développer dans l’Église pendant toute sa durée sur la terre, Pierre n’a exercé personnellement ce pouvoir que dans la mesure et dans les formes que comportait l’état primitif de l’Église apostolique. L’action du prince des apôtres ressemblait aussi peu au gouvernement des papes modernes qu’un gland ressemble à un chêne, ce qui n’empêche pas la papauté d’être le produit naturel, logique et légitime de la primauté de Pierre. Quant à cette primauté, elle est si bien marquée dans les livres historiques du Nouveau Testament qu’elle n’a jamais été contestée par aucun théologien de bonne foi, fût-il orthodoxe, rationaliste ou juif. Nous avons mentionné déjà l’éminent écrivain israélite Joseph Salvador comme témoin impartial de l’institution positive de l’Église par Jésus-Christ et du rôle prépondérant que Pierre reçut en partage dans cette institution[73]. Un écrivain non moins libre de tout préjugé catholique, David Strauss, le chef bien connu de l’école critique allemande, s’est trouvé forcé de défendre la primauté de Pierre contre les polémistes protestants qu’il accuse de parti pris[74]. En ce qui regarde les représentants de l’orthodoxie orientale nous ne pouvons mieux faire que de citer encore une fois notre théologien unique, Philarète, de Moscou. Pour lui, la primauté de Pierre est « claire et évidente[75] ». Après avoir rappelé que Pierre a reçu du Christ la mission spéciale de confirmer ses frères (Luc, XXII, 32), c’est-à-dire les autres apôtres, l’éminent hiérarque russe continue en ces termes: « En effet, quoique la résurrection du Seigneur eût été révélée aux femmes myrophores, cela n’a pas confirmé les apôtres dans leur foi en icelle (Luc, XXIV, 11). Mais quand le Ressuscité fut apparu à Pierre, les autres apôtres, même avant l’apparition commune à eux tous, dirent avec fermeté: « En vérité le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon » (Luc, XXIV, 34). Enfin s’agit-il de remplir le vide laissé dans le chœur apostolique par l’apostasie de Judas, — c’est Pierre qui le premier le remarque et prend une décision. Faut-il, immédiatement après la descente du Saint-Esprit, inaugurer solennellement la prédication évangélique — Pierre en se levant, etc. S’agit-il de jeter les fondements de l’Église chrétienne parmi les païens ainsi que parmi les Juifs, — Pierre donne le baptême à Cornélius, et ce n’est pas pour la première fois que s’accomplit en lui la parole du Christ: « Tu es Pierre, » etc.[76].

Use the ← → keys to move between chapters.

Texte entier · 9 · Russia and the Universal Church — Vladimir Solovyov · The Conscious Library