Chapter 4 of 97
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« Le fils de Halî eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque d’une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses filles avec lui, et fit proposer l’hymen au roi Brahmadatta.
« L’offre acceptée, Kouçanâbha, dans toute la joie de son âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d’une splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l’une après l’autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la triste infirmité des cent princesses bossues.
« Elles redevinrent ce qu’elles étaient naguère, douées entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi Kouçanâbha vit ses filles délivrées du ridicule fardeau que leur avait imposé la colère du Vent, il en fut ravi au plus haut point de l’admiration, il s’en réjouit, il en fut enivré de plaisir.
« Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui n’avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce langage au roi Kouçanâbha, son fils:
« Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les trois mondes. »
« Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l’air, comme il en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de Gâdhi.
« Gâdhi eut encore une fille, ma sœur cadette, Satyavatî, bien digne de ce nom[6], femme chaste, qu’il donna en mariage à Ritchika. Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut mérité, par son amour conjugal, d’entrer avec son époux au séjour des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve.
« Oui! ma sœur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui descend du Swarga ou du Paradis sur le mont Himalaya pour la purification des mondes.
« Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon vœu, j’habite, Râma, sur les flancs de l’Himalaya, par amour de ma sœur. Satyavatî, la noble fille de Kouça, est donc aujourd’hui le premier des fleuves, parce qu’elle a été pure, dévouée aux saints devoirs de la vérité et chastement unie à son époux. C’est de là que, voulant accomplir un vœu, je suis venu à l’Ermitage-Parfait, où grâce à ton héroïsme, vaillant fils de Raghou, mon sacrifice a été parfait.
« Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!
« Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du ciel. Il semble qu’on ait fardé tout le firmament avec une poussière fine de sandal; les étoiles d’or, les planètes et les constellations du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L’astre, que le monde aime à cause de ses rayons frais, l’astre des nuits se lève, comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre, haletante, il n’y a qu’un instant, sous la chaleur enflammée du jour. C’est l’heure où l’on voit circuler hardiment tous les êtres qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas et des autres Démons, qui se repaissent de chair. »
Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les solitaires, s’écriant à l’envi: « Bien!… c’est bien! » saluent d’un applaudissement unanime le fils de Kouça.
Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la Çona, et, quand l’aube eut commencé d’éclairer les ténèbres, Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: « Lève-toi, dit-il, fils de Kâauçalyâ, car la nuit s’est déjà bien éclaircie. Rends d’abord ton hommage à l’aube de ce jour et remets-toi ensuite d’un pas allègre en voyage. »
Après qu’ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux des éminents rishis. À l’aspect de ses limpides eaux, peuplées de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.
Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve, ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient d’offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de l’ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d’une âme joyeuse, le plaisir d’habiter la rive pure du fleuve saint.
Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma lui dit alors: « Je désire que tu me parles, saint homme, sur la reine des bruyantes rivières; dis-moi comment est venue ici-bas cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois mondes. »
Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à l’origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve et sa marche: « L’Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué, Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage deux filles, auxquelles rien n’était supérieur en beauté sur la terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l’Himâlaya. La Gangâ, de qui tu vois les ondes, noble enfant de Raghou, est la fille aînée de l’Himalaya; la seconde fille du mont sacré fut appelée Oumâ.
« Ensuite les Immortels, ambitieux d’une si brillante union, sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges, suivant les règles de l’équité, voulut bien leur donner à tous en mariage cette déesse, l’aînée de ses filles, la riche Gangâ, ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la purification des trois mondes.
« Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les vœux, s’en vont de chez l’Himalaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu de lui cette noble Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa longue carrière.
« Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s’est amassé un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une austère pénitence pour accomplir un vœu difficile. Çiva même a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations ont élevée jusqu’à la cime de la perfection. »
Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra cette nouvelle demande: « Il n’y a pas moins de mérite à écouter qu’à dire, saint brahme, l’histoire que tu viens de conter: aussi désiré-je l’entendre avec une plus grande extension. Pour quelle raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la science des vertus, à remplir dans les trois mondes? »
Alors Viçvâmitra, l’homme aux grandes mortifications, répondant aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec étendue:
« Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même, était le fortuné monarque d’Ayaudhyâ: il n’avait pas et désirait avoir des enfants. De ses deux épouses, la première était la fille du roi des Vidarbhas, princesse aux beaux cheveux, justement appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n’avait jamais souillé sa bouche d’un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille d’Aristhtanémi, femme d’une vertu supérieure et d’une beauté sans pareille sur la terre.
« Excité par le désir impatient d’obtenir un fils, ce roi, habile archer, s’astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus éminent des hommes véridiques, l’anachorète Bhrigou, qu’il s’était concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:
« Tu obtiendras, saint roi, de bien nombreux enfants, et l’on verra naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans le monde ne sera comparable. L’une de tes femmes accouchera d’un fils pour l’accroissement infini de ta race; l’autre épouse donnera le jour à soixante mille enfants. »
« Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant les mains, dirent au solitaire, qui s’était amassé un trésor de pénitence, de justice et de vérité: « Qui de nous sera mère d’un seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants? voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée soit pour nous une vérité complète! »
« À ces mots, l’excellent anachorète de répondre aux deux femmes cette parole bienveillante: « J’abandonne cela à votre choix. Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l’objet de son désir: celle-ci un seul fils avec une longue descendance, celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité. »
« D’après ces paroles du solitaire, la belle Kéçini demanda et reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La sœur de Garouda, Soumalî, la seconde épouse, obtint le don qu’elle avait préféré, vaillant fils de Raghou, les illustres enfants au nombre de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint anachorète, et s’en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux femmes.
« Quand il se fut écoulé un assez long temps, la première des épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas. Mais l’enfant à qui Soumati donna le jour, noble Raghouide, était une verte calebasse: elle se brisa, et l’on en vit sortir les soixante mille fils.
« Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d’années, ils atteignirent dans cette couche au temps de l’adolescence. Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge, semblables en vigueur et pareils en courage.
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