Chapter 61 of 97
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Il vit, privée de l’usage des bains et des parfums, les membres hâlés, sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle qu’une statue faite de l’or le plus pur, mais souillée de poussière, il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers de la pensée vers le grand et sage Râma, ce lion des rois, qui possédait la science de son âme.
Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.
Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds.
Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans nous apporter de lumière.
Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que l’épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et tombée captive, est gardée dans un peloton de chasseurs.
Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre, triste, se refusant la nourriture, se faisant, pour ainsi dire, un trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel de conserver la vie à Râma et d’envoyer la mort à son persécuteur.
Râvana tint ce langage avec amour à l’infortunée Sîtâ, cette femme sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: « À mon aspect, te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein de l’invisibilité. Il n’est ici, noble dame, ni hommes quelconques, ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t’inspire ma présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence, ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame craintive, à nous autres Démons Rakshasas.
« Je t’aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m’apprécier, ma bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du corps, et qui es l’enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu n’as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour, chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, comme les veuves, cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.
« Ce qu’il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d’aloès et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car je t’égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes; revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame, toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?
« Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce rapide fleuve du temps est comme l’eau; une fois écoulé, il ne revient plus!
« Viçvakarma, l’artiste en belles choses, après qu’il t’eut faite, n’en a plus fait d’autre, je pense; car il n’existe pas, Mithilienne, une seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi voudrait s’éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?
« Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les joyaux que j’ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l’étendue.
« Témoignes-en le désir, et l’on va te faire à l’instant une magnifique parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies formes, et ta grâce polie orner la parure même.
« Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas; jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n’est pas mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m’égale ni en force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de qui la personne est embellie par ce brillant collier d’or, jouis donc avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l’Océan, percées d’avenues et couvertes par une multitude d’arbres à la cime fleurie. »
Après qu’elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ oppressée, abattue, d’une voix triste, lui répondit ces mots prononcés avec lenteur: « C’est une chose honteuse, que je ne dois pas faire, moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une illustre famille. »
Quand elle eut parlé de cette manière à l’Indra des Rakshasas, la chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit encore ces paroles: « Je suis l’épouse d’un autre, je ne puis donc être une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir; allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses, ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.
« Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l’exemple des gens de bien: ce métier, dont tu parles, c’est ce que les sages nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de ce qu’elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé sur ton âme scélérate: « Quel bonheur! s’écrieront avec joie tous les hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort! »
« Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je n’appartiens qu’à Râma, comme la lumière n’appartient qu’à l’astre du jour!
« Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime, comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu l’initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons! rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d’un noble éléphant, qu’on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.
« La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner l’amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort épouvantable.
« Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m’arrachera de tes mains comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de splendeur. »
À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui répondit ces mots dans une colère montée jusqu’à la fureur: « Tu crois sans doute que ta condition de femme te met à l’abri du supplice, et c’est là ce qui t’excite à me tenir sans crainte ce langage outrageant. Il n’est pas convenable de jeter une injure ni même des paroles qui déplaisent dans l’oreille d’un roi, surtout au milieu de grandes et d’éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse distinguée est la parure des femmes; c’est un avantage, noble dame, qu’il ne t’est pas facile d’acquérir. Comment peux-tu conserver ici le désir de ton époux?
« Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête, il faudra bien que je t’envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c’est grâce à ce que tu es une femme! »
Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des Rakshasas, comme la gloire pure qui s’adresse à la honte: « À la nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle qu’il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la vengeance, et tu m’as conduite ici.
« Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions d’une caverne.
« Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s’en ira de ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le soleil passe, ayant tari une flaque d’eau. »
Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d’un aspect aimable: « J’ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à chaque fois, tu m’as traité comme un être à qui l’on paye en mépris la douceur de ses paroles.
« Pour chacune des paroles outrageantes que tu m’as dites, Mithilienne, une horrible mort ne serait qu’un juste châtiment. Mais il me faut patienter encore deux mois: je t’accorde ce temps: puis, monte dans ma couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si tu refuses de m’accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont en morceaux pour mon déjeuner!
« Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains d’Indra. »
À la vue de cette belle Djanakide ainsi menacée par le monstre aux dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.
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