Chapter 62 of 97
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Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de larmes au monde:
« Il n’existe assurément aucun être, dévoué au soin d’acquérir la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action criminelle. Il n’est, certes! pas dans les trois mondes un autre que toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l’épouse du sage Râma, non plus qu’il n’oserait désirer Çatchî, l’épouse de l’immortel Indra. Après que tu m’as tenu un langage tel à moi, la femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a prise ce héros d’une vigueur sans mesure! De même qu’un lièvre n’est pas l’égal d’un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel qu’un éléphant vis-à-vis de toi, et l’on te regarde, toi! comme un vil lièvre à côté de lui.
« Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d’Ikshwâkou, tu ne penses pas ce que tu dis; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la région de sa vue le temps qu’a duré ta jactance.
« On ne peut m’ôter au vaillant Râma, tant qu’il vit; mais si le Destin a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort, sans aucun doute. »
Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde, impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.
« Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu’il faut, sans balancer, à l’ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens, les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la s’incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux châtiments! »
Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des Rakshasas, l’âme pleine de colère et d’amour, sortit abandonnant la Djanakide.
Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son gynæcée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s’élancèrent toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l’envi de paroles choquantes et d’injures cette infortunée, à qui des louanges seules étaient si bien dues.
« Quoi! Sîtâ, tu n’es pas heureuse d’habiter ce gynæcée, meublé de couches somptueuses et doué complétement des choses que l’on peut désirer? Pourquoi donc es-tu fière d’avoir un époux de condition humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner vers lui!
« Pourquoi ne veux-tu pas être l’épouse du monarque des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus d’un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d’une heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble, qui est enfin tombé du trône? »
À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes: « Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde. Qu’il soit malheureux ou banni de son royaume, l’homme qui est mon époux est l’homme que je dois vénérer, comme l’épouse de Bhrigou ne cessa point d’estimer cet anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux: n’est-il pas une divinité pour moi? »
À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les furies déversaient à l’envi sur elle.
Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: « Si tu ne veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n’en doute pas! »
À ces menaces, elle de s’enfuir et de se réfugier, baignée de larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n’en continuent pas moins d’effrayer la Vidéhaine maigre, le visage abattu, le corps vêtu d’une robe souillée.
Ensuite une Rakshasî à l’aspect épouvantable, les dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ ou la courbée, c’est ainsi qu’elle était nommée, lui dit: « Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu’on peut faire humainement, tu l’as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables; lui, si noble de caractère, égal dans les combats au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et que ton cœur incline vers Daçagrîva. Embaumée d’un onguent céleste et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes, comme Swâhâ est l’épouse du Feu et Çatchî l’épouse de l’auguste Indra.
« Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, pour ainsi dire, n’est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à cette heure même, te manger! »
Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing: « C’est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même, n’en doute pas! »
Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l’épouse de Râma: « Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux avis que nous t’avons donnés, Mithilienne, et cependant tu n’as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour d’autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynæcée terrible de Râvana. C’est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même qui brisa les cités volantes ne pourrait te délivrer, enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t’est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d’une femme est incertaine: savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses bois d’agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n’obéis pas comme il faut à la parole que j’ai dite, nous allons t’arracher le cœur et nous le mangerons! »
Après elle, une Rakshasî d’un horrible aspect et nommée Ventre-de-tonnerre jeta ces mots, brandissant une grande pique: « Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint une grande envie de la manger. Quel régal, pensais-je, de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et son cœur tout dégouttant de sang liquide! »
La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole: « Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu’elle est morte de soi-même. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration et passée dans l’empire d’Yama: « Eh bien! mangez-la! » nous dira le maître; je n’en doute pas. »
« — Partageons-la donc entre nous toutes, car je n’aime pas les disputes; » lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.
« — J’approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu’on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van[5]; qu’on apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair humaine, nous danserons sur la place où l’on brûle les victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la de compagnie! »
À de telles menaces, que lui jettent à l’envi ces Rakshasîs très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.
Accablée par tant d’invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant ses larges seins avec l’eau dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les injonctions du maître avec le plus grand soin, firent silence autour d’elle.
Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au plus haut point et d’une voix que ses larmes rendaient bégayante: « Il ne sied pas qu’une femme de condition humaine soit l’épouse d’un Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce que vous dites! »
Elle s’appuya sur une longue branche fleurie d’açoka, et là, brisée par le chagrin, l’âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une pensée vers son époux: « Hélas! Râma! » s’écria-t-elle, assaillie par la douleur; » Hâ! Lakshmana! » fit-elle encore: « Hélas! Kâauçalyâ, ma belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!
« Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l’âme reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les pétales du lotus, au cœur doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon âme dans un autre corps s’est-elle donc souillée, pour que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte à la condition humaine! Honte à celle de l’esclave, puisqu’il m’est impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m’entraîne pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage! »
Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou telle qu’une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d’une tristesse inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se roule dans la poussière.
« Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa main irritée enverrait aujourd’hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!
« Rien n’y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana, viderait tout Lankâ de Rakshasas, et l’on chercherait un jour la ville sur la terre où maintenant elle s’élève!
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