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Chapter 25 of 63

Texte entier · 25

(Ici, M. Z… s’interrompit tout à coup; et les autres interlocuteurs tournèrent la tête vers la porte, qui venait de s’ouvrir en sonnant. Quelques instants de surprise s’écoulèrent. Dans le jardin entrait et, à pas inégaux, s’avançait le Prince.)

LA DAME. – Ah! Mais nous n’avons pas encore commencé à nous occuper de l’Antéchrist.

LE PRINCE. – Peu importe. J’ai changé d’avis. Il me semble que j’ai été injuste en condamnant l’erreur de mes amis sans écouter leur justification.

LA DAME (au Général, et d’un ton triomphant). – Vous voyez! Et maintenant qu’est-ce que vous avez à dire?

LE GÉNÉRAL (sèchement). – Rien.

M. Z… (au Prince). – Vous arrivez fort à propos. Voici où en est la discussion: le progrès mérite-t-il qu’on se soucie de lui quand on sait que, à l’égard de tous les hommes, soit les sauvages, soit les futurs Européens les plus civilisés, il aura toujours pour résultat final la mort? Qua diriez-vous là-dessus, d’après votre doctrine?

LE PRINCE. – La vraie doctrine chrétienne ne permet même pas de poser ainsi la question. La solution évangélique du problème est exposée avec une clarté et une force particulières dans la parabole des vignerons. Ceux-ci s’étaient imaginé que le jardin où on les avait envoyés travailler pour le compte du maître était leur propriété; que tout ce qui se trouvait là avait été fait pour eux et que leur rôle consistait seulement à jouir de leur vie dans ce jardin, en oubliant le propriétaire et en assommant les gens qui parlaient de lui et qui rappelaient ce à quoi on était obligé envers lui. Comme ces vignerons, la plupart des hommes de maintenant vivent dans la stupide assurance qu’ils sont eux-mêmes les maîtres de leur vie; qu’elle leur a été donnée pour leur jouissance. Évidente absurdité. Si nous avons été envoyés ici-bas, c’est par la volonté de quelqu’un et pour l’accomplissement de quelque chose. Nous avons décidé que nous sommes comme les champignons. Nous sommes nés et nous vivons seulement pour notre joie. Évidemment c’est mal à nous, comme c’est mal à l’ouvrier qui n’accomplit pas la volonté de son maître. La volonté du maître est exprimée dans la doctrine du Christ. Que les hommes mettent en pratique cette doctrine, et alors sur la terre s’établira le royaume de Dieu; et alors ils posséderont le plus grand bien auquel ils puissent parvenir. Tout est là. Cherchez le Royaume de Dieu et sa vérité et le reste vous sera ajouté. Nous cherchons le reste et nous ne le trouvons pas; et, non seulement nous n’établissons pas le Royaume de Dieu, mais nous le détruisons – par toute espère de gouvernements, d’armées, de tribunaux, d’universités, de manufactures.

LE GÉNÉRAL (à part). – Eh bien! on a remonté la machine!

L’HOMME POLITIQUE (au Prince). – Vous avez terminé?

LE PRINCE. – Oui.

L’HOMME POLITIQUE. – Je dois dire que votre solution du problème me paraît tout simplement incompréhensible. En quelque sorte, vous raisonnez, vous démontrez, vous expliquez, vous voulez persuader; et cependant ce que vous dites n’est qu’une suite d’affirmations arbitraires et que rien ne relie entre elles. Ainsi, vous dites: – Si nous sommes envoyés ici-bas, c’est par l’effet de la volonté de quelqu’un et en vue de quelque chose. Telle est, il me semble, votre idée principale. Mais qu’est-ce que c’est que cela? Où prenez-vous que nous sommes envoyés ici-bas par quelqu’un et pour quelque chose? Qui vous l’a dit? Assurément, nous existons sur la terre; mais que notre existence représente une mission, cela vous l’affirmez sans aucune preuve. Par exemple, lorsque, dans ma jeunesse, j’exerçais une mission, je le savais d’une manière certaine; de même, je savais de qui j’étais l’envoyé et pour quel but. Je le savais, tout d’abord, parce que j’avais là-dessus des documents incontestables; je le savais, ensuite, parce que j’avais eu une audience personnelle de feu l’empereur Alexandre Nicolaïevitch, qui m’avait donné à moi personnellement ses hautes instructions; enfin, parce que, trois fois l’an, je recevais dix mille roubles en or. Maintenant, si, au lieu de tout cela, dans la rue, un étranger s’approchait de moi et me déclarait que je suis un ministre, envoyé en tel endroit, pour telle chose, mon seul mouvement serait de regarder autour de moi pour voir s’il n’y a pas à proximité un agent de police, qui me protégerait contre un maniaque capable, s’il vous plaît, d’attenter à ma vie. Mais, dans le cas présent, vous n’avez pas de titres incontestables émanant de votre maître supposé; il ne vous a pas accordé d’audience personnelle et il ne vous fournit pas de traitement. – Quel envoyé êtes-vous donc? Et non seulement vous vous attribuez ce titre, mais vous l’attribuez à tous les autres hommes et, en outre, vous les inscrivez comme ouvriers. De quel droit? Pour quel motif? Je ne comprends pas. Je ne vois là qu’une improvisation de rhétorique, très mal inspirée d’ailleurs[71].

LA DAME. – C’est une nouvelle feinte. Vous comprenez très bien que le Prince ne s’est nullement proposé de réfuter votre scepticisme, mais qu’il a exposé la commune opinion chrétienne, d’après laquelle nous dépendons de Dieu et que nous devons le servir.

L’HOMME POLITIQUE. – Eh bien! je ne comprends pas un service sans salaire et si, comme nous en avons la preuve, le salaire, pour tout le monde, se réduit tout entier à la mort, je présente mes compliments[72].

LA DAME. – Mais, c’est égal, vous mourrez sans que personne vous demande si vous y consentez.

L’HOMME POLITIQUE. – Eh bien! précisément, votre « c’est égal » prouve que la vie n’est pas un service; et puisqu’on ne me demande pas mon consentement pour ma mort, pas plus qu’on ne m’a demandé de consentir à vivre, je préfère voir dans la mort, comme dans la vie, ce que l’une et l’autre contiennent en effet: une nécessité de la nature, au lieu d’imaginer un service quelconque dû à un maître quelconque. Voici ma conclusion: vivre tant que l’on vit, et s’efforcer de vivre de la manière la plus intelligente et la plus agréable; et la condition d’une raisonnable et bonne existence, c’est la culture pacifique. D’ailleurs, je pense que, sur le terrain de la doctrine chrétienne, la prétendue solution proposée par le Prince ne supporte pas la critique; mais, là-dessus, je laisse la parole à des gens plus compétents que moi.

LE GÉNÉRAL. – Mais quelle solution nous a-t-on donnée? Ni solution, ni exposé, mais seulement un procédé tout verbal pour tourner le problème. Cela équivaut absolument à ce que je ferais si, sur un plan, je dessinais une forteresse ennemie entourée de mes bataillons, eux aussi dessinés, et si je m’imaginais ensuite avoir pris cette forteresse. C’est justement l’histoire que raconte la célèbre chanson militaire. Vous savez:

Quand un mauvais génie Entraîna le quart de notre effectif À occuper la montagne. . . . . . . . . . . . . . . . Les princes et les comtes arrivèrent ; Les topographes dessinèrent leurs plans ____Sur de grandes feuilles. L’affaire allait coulamment sur le papier, Mais ou oublia les ravins ____À traverser.

Le résultat est bien connu:

Sur les hauteurs de Thediouchine Parvinrent, au total, deux de nos compagnies, Les régiments avaient disparu[73].

LE PRINCE. – Je ne comprends rien. C’est donc là tout ce que vous pouvez opposer à mon argumentation?

LE GÉNÉRAL. –– Ce que j’ai le moins compris dans vos paroles, c’est ce qui concerne les champignons. Ceux-ci, d’après vous, vivent pour leur propre plaisir. Moi, j’avais toujours supposé qu’ils vivent pour le plaisir des gens qui aiment les champignons dans la smétana[74] ou le pâté aux champignons. Eh bien! si votre royaume de Dieu laisse la mort intacte, on doit en conclure que les hommes vivent sans liberté et, dans votre royaume de Dieu, vivront précisément comme des champignons; non pas les joyeux champignons que vous imaginez, mais les champignons réels, qui vont dans la poêle à frire. Bref, dans votre terrestre royaume de Dieu, les hommes auront pour destinée finale d’être la proie de la mort.

LA DAME. – Le Prince n’a pas dit cela.

LE GÉNÉRAL. – Ni cela, ni autre chose. Comment s’expliquer un tel silence sur l’affaire essentielle?

M. Z… – Avant d’aborder cette question, je désirerais savoir où a été puisée la parabole dans laquelle, vous, Prince, vous avez exprimé votre manière de voir. Êtes-vous l’auteur de cette composition?

LE PRINCE. – Comment! une composition! Mais cela vient de l’Évangile.

M. Z… – Non. Non. Cette parabole ne se rencontre dans aucun Évangile.

LA DAME. – Que Dieu vous assiste! Comment pouvez-vous dénaturer la pensée du Prince! Mais c’est la parabole des vignerons dans l’Évangile.

M. Z… – C’est quelque chose comme cela, au point de vue de l’affabulation extérieure, mais le contenu et le sens sont tout autres.

LA DAME. – Que dites-vous?… Voyons!… Il me semble que c’est tout à fait la parabole elle-même. Vous subtilisez. Je ne vous crois pas sur parole.

M. Z… – Ce n’est pas nécessaire. J’ai le petit livre dans ma poche. (Il tire un Nouveau Testament de petit format et se met à le feuilleter.) La parabole des vignerons est rapportée par trois évangélistes: Mathieu, Marc et Luc; mais il n’y a pas de différence importante entre les trois versions. Il suffira donc de la lire entière dans un seul Évangile, celui qui est le plus détaillé – chez Luc. Elle se trouve au vingtième chapitre, où est exposé le dernier et conclusif sermon adressé au peuple par le Christ. L’œuvre approchait du dénouement; et alors (fin du dix-neuvième et commencement du vingtième chapitre) est raconté de quelle façon les adversaires du Christ – le parti des pontifes et des scribes – accomplirent contre Lui une attaque résolue et directe, en réclamant publiquement qu’il présentât les pleins pouvoirs justifiant ses actes et qu’il déclarât au nom de quel droit, en vertu de quelle autorité Il agissait. Mais, si vous le voulez bien, je ferais mieux de lire. (Lisant.) « Chaque jour, Il enseignait dans le Temple. Les pontifes et les scribes, ainsi que les chefs du peuple, s’appliquaient à Le perdre; mais ils ne savaient comment y parvenir; car le peuple ne se lassait point de L’écouter. Un de ces jours-là, comme Il instruisait la foule dans le Temple et prêchait la bonne nouvelle, les pontifes, les scribes et les chefs du peuple s’approchèrent et Lui dirent: « Dis-nous par quel pouvoir Tu fais ces choses, ou qui T’a donné ce pouvoir? » Et Il leur fit cette réponse: « Moi, je ne vous demande qu’une chose: Le baptême de Jean était-il des cieux ou des hommes? » Ils délibérèrent entre eux, disant: – Si nous répondons des cieux, Il demandera: Pourquoi n’avez-vous pas foi en lui? – et si nous répondons: des hommes, tout le peuple nous lapidera, car il croit que Jean était un prophète; et ils répondirent qu’ils ne savaient pas d’où. Et Jésus leur dit: Ainsi, Moi, Je ne vous dits point par quelle autorité je fais ces choses… »

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Texte entier · 25 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library