Chapter 8 of 97
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« Il n’existe pas un être, quel qu’il soit, Râma, plus heureux que toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a fait de ton bonheur l’objet de ses plus chers désirs. Écoute donc l’histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle est enfin la puissance de son absorption en Dieu.
Jadis la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de Brahma, l’antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra. — Or, Viçvâmitra gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice, et garda l’empire dans ses mains plusieurs myriades d’années.
« Une fois, ayant rassemblé les six corps d’une armée complète, il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu’à l’ermitage de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à fruits, tout rempli de nombreuses bandes d’animaux inoffensifs, hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes anachorètes, fidèles à leurs vœux, semblables à Brahma, tous purifiés par l’exercice de la pénitence, tous resplendissants comme le feu, n’ayant tous pour seule nourriture que l’eau, le vent, les feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour seul pilon une pierre; hermitage fortuné, où se plaisent les rishis Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice.
« Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la prière,, il fut porté au comble de la joie et s’inclina devant lui avec respect: — « Sois le bienvenu chez moi! » lui dit Vaçishtha le magnanime, qui offrit poliment un siège à ce maître de la terre.
« Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siège éminent d’herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta des racines et des fruits. Après qu’il eut reçu de Vaçishtha ces honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui demanda s’il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples et ses bouquets d’arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils de Brahma, l’ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra, commodément assis.
« Ensuite, ce monarque, d’une splendeur éblouissante, répondit avec un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui de tous les côtés.
« Alors qu’ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long temps, exerçant l’un sur l’autre une puissance de charme réciproque et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha, le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce langage, à la fin de ce vertueux entretien: « Monarque puissant, j’ai envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi. Que ta majesté daigne recevoir l’hospitalité offerte ici par moi: tu es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer tout mon zèle pour te fêter.
« À ces paroles de Vaçishtha, le roi maître de la terre, Viçvâmitra lui répondit ainsi: « C’est déjà fait! tu m’as rendu complètement les honneurs de l’hospitalité avec ces racines et ces fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu m’offres la vue. J’ai reçu ici de toute manière les honneurs d’une hospitalité digne: je m’en vais; hommage à toi, resplendissant anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami!
« Mais, quoiqu’il parlât ainsi, Vaçishtha au cœur immense, à l’âme généreuse, n’en pressait pas moins le monarque de ses invitations plusieurs fois répétées.
« Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de Gâdhi; qu’il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des solitaires!
« Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela joyeux la vache immaculée, dont le pis merveilleux donne à qui trait sa mamelle toute espèce de choses, au gré de ses désirs.
« Viens, Çabalâ, dit-il, viens promptement ici: écoute bien ma voix! J’ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises: fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l’amour de moi, céleste Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces friandises, que l’on suce ou lèche avec sensualité! »
« Quand Vaçishtha l’eut ainsi appelée, vaillant immolateur de tes ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons de miel, des grains tout frits, le rhum, que l’on tire des fleurs du lythrum, le plus délicieux esprit de l’arundo saccharifera, les plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d’aliments, des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli, pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux, des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six agréables saveurs.
« Cette foule d’hommes, et toute l’armée de Viçvamitra, si magnifiquement traitée par Vacishtha, fut pleinement satisfaite et rassasiée à cœur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque désir. L’armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint, fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, terrible immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu’elle eut envie de savourer.
« Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants, adressa ce discours à Vaçishtha: « Brahme, qui donne à chacun ce qu’il veut, j’ai été splendidement traité par toi, si digne assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l’art de parler, ju vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille vaches. Certes! c’est une perle, saint brahme, et les rois ont part, tu le sais, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi Çabalâ; elle m’appartient à bon droit! »
« À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vacishtha, le plus vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne, répondit ainsi au maître de la terre: « Ô roi, ni pour cent milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout d’argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n’a point mérité que je l’abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur puissant de tes ennemis: cette bonne Çabalâ est toujours à mes côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met tout près de moi, et le beurre clarifié, que l’on verse dans le feu sacré, et le grain, que l’on répand sur la terre ou dans l’eau, en signe de charité à l’égard des créatures. Les sacrifices en l’honneur des Immortels, les sacrifices en l’honneur des ancêtres, les différentes sciences, toutes ces choses, n’en doute pas, saint monarque, reposent ici vraiment sur elle.
« C’est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je t’ai dit la vérité: oui, pour une foule de raisons, je ne puis te donner cette vache, qui fait ma joie! »
« Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire une colère excessive: « Eh bien! je te donnerai quatorze mille éléphants, avec des ornements d’or, avec des brides et des colliers d’or, avec des aiguillons d’or également pour les conduire! Je te donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner autour de lui cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète, onze mille coursiers, pleins de vigueur, d’une noble race et d’un pays renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par l’âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc à ce prix Çabalâ! »
« À ces mots de l’habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète répondit au monarque, enflammé de ce désir: « Pour tout cela même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu’ils soient, et les dons offerls aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du culte: oui! roi, n’en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une réalisation de tous ses désirs. »
« Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache merveilleuse, qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi Viçvâmitra dès ce moment résolut de ravir Çabalâ au saint anachorète.
« Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler, en soi-même ces pensées: « Pourquoi suis-je abandonnée par le très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi m’entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce que j’ai commis une offense à l’égard de ce maharshi, abîmé dans la contemplation, puisque cet homme si juste m’abandonne, moi innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante? »
« Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à l’ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.
« Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire, et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce langage: « M’as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que ces soudoyers du roi m’entraînent ainsi loin de ta vue? »
« À ces paroles de sa vache malheureuse, au cœur tout consumé de tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une sœur: « Je ne t’ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n’as point commis d’offense contre moi: non! c’est malgré moi qu’il t’emmène, ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l’on puisse trouver une force égale à celle d’un roi, surtout parmi les brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète, où s’agitent d’un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les éléphants; car il est venu environné d’une force supérieure à la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes d’hommes! »
« À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit modestement au saint brahme, environné d’une splendeur infinie: « La force du kshatrya n’est pas supérieure, dit-on, à la force du brahme. La puissance du brahme est céleste et l’emporte sur la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce Viçvâmitra à la grande vigueur n’est point, ô brahme, plus fort que toi: il est difficile de lutter contre ton invincible énergie. Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître, éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et l’orgueil du monarque injuste. »
« À ce discours de sa vache: « Allons! dit Vaçishtha, l’ermite aux bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en pièces l’armée de mon ennemi! »
« Alors, vaillant prince, enfantés par centaines de son mugissement, les Pahlavas[10] se mirent à porter la mort, sous les yeux mêmes du roi, dans toute l’armée de Viçvâmitra: mais lui, pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère, extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d’armes.
« À l’aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas, Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[11], mêlés avec les Yavanas[12].
« Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous des armes d’or comme leur cotte de mailles. Dans l’instant même, toute l’armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux dévorants.
« À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant de lancer contre l’ennemi ses flèches d’un esprit égaré et dans le trouble des sens.
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