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Chapter 31 of 97

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« Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants, comme ils pleurent avec des larmes de résine!… De tous côtés, les grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute cet oiseau, à qui l’amour de ses petits fait dire: « Fils! fils!… fils! fils! » comme autrefois le disait ma mère d’une voix douce et plaintive. Voici un autre habitant de l’air, c’est l’oiseau-mouche: perché sur les épaules branchues d’un vigoureux shorée, il fait comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids de ta jeune personne. »

À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le cœur de Râma.

Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d’arsenic rouge et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée, quand elle s’empourpre au matin.

Voilà qu’en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie d’antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger sauvage d’un troupeau de singes, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il menaça le grand singe.

Dans ce mouvement, le tilaka d’arsenic rouge, que Sîtâ portait au milieu du front, vint à s’imprimer sur le sein de l’anachorète à la vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s’éloigne, et Sîtâ de rire à la vue de son tilaka, dont l’image empruntée se détachait en rouge sur la couleur azurée de son époux.

Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu’il vénérait comme son gourou même, divers travaux qu’il avait exécutés pendant son absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut satisfait et, se tournant vers Sîtâ, lui donna cet ordre: « Que l’on nous serve à manger! »

La noble dame commença par jeter de la nourriture à l’intention de tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim de ces deux héros, quand l’un et l’autre se fut purifié, alors et seulement après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka pris enfin sa réfection.

« Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité, j’entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer quelle peut être la vraie nature de ce bruit. »

Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d’où il observe l’un après l’autre chaque point de l’espace. Il promène sa vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine de chevaux, d’éléphants, de chars, et dont les flancs étaient protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes, Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère: « C’est une armée en marche! » Puis, il ajouta ces paroles: « Donne trêve au plaisir, noble fils de Raghou; fais entrer Sîtâ dans une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la cuirasse. »

Quand Râma eut appris que c’était une armée toute pleine de chevaux, d’éléphants et de chars: « À qui penses-tu que soit cette armée? » demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou le fils d’un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi. »

À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles: « Assurément, c’est ton rival, c’est le fils de Kêkéyî, ce Bharata, qui s’est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet éléphant un arbre au tronc énorme, à l’immense ramure: on dirait un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l’arc au poing: ainsi, prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de l’ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer. »

« Mais je ne vois pas qu’il y ait du crime à tuer Bharata: lui mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu’aujourd’hui l’ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu’un éléphant a brisé. »

Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux, et tint ce langage au fils de Soumitrâ: « Quand et de quel acte odieux Bharata s’est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il possible qu’un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur, attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de Soumitrâ, verser le sang d’un frère, son meilleur ami? »

À ces mots d’un frère si dévoué au devoir, si attentif à la vérité, la pudeur fit rentrer, pour ainsi dire, Lakshmana dans ses membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion, il répondit: « Je le pense, Bharata, ton frère ne vient ici que pour nous voir. » Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de lui dire: « C’est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici pour nous voir. »

L’armée, à qui Bharata fit cette défense: « Ne gâtez rien! » se mit à construire ses logements tout à l’entour de cette région. Les troupes du héros né d’Ikshwâkou environnèrent la montagne et campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs chevaux, à la distance d’une moitié et quelque chose même en sus de l’yodjana.

L’armée s’étant logée, l’éminent Bharata, impatient de voir son frère, se dirigea vers l’ermitage, accompagné de Çatroughna. Il avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: « Amène vite mes nobles mères! » et, stimulé par l’amour qu’il portait à son frère vénérable, il avait pris les devants et s’en allait d’un pied hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d’une marche vive, car la vue toute prochaine de Râma fit naître en lui-même une joie égale à celle de Bharata.

Ce resplendissant taureau du troupeau des hommes, ce héros aux longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant traitait avec faveur: « Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n’est pas très-loin d’ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies, ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en l’air: tout cela, sans doute, est l’ouvrage de Lakshmana. Le chemin est jalonné par des signes pour guider ceux qui reviennent à l’ermitage après que le jour est tombé. C’est de la chaumière de Râma que je vois monter et se mêler au ciel bleu cette fumée du feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu des forêts. C’est donc aujourd’hui que mes yeux verront ce digne rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l’aspect ressemble au port d’un grand saint et qui remplit dans ces bois les commandements de mon père! »

Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l’orient, Bharata vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l’émail de ses grands yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose dans les bornes de l’Océan, ce héros à la grande âme, à la haute fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d’écorce et ses cheveux à la manière des anachorètes.

Inondé par la douleur et le chagrin, à l’aspect du noble ermite se délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata, ce vertueux fils de l’injuste Kêkéyî, se précipita vers son frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et, n’étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots d’une voix suffoquée par ses larmes: « Celui que naguère tant de chars, d’éléphants et de coursiers environnaient de tous les côtés; celui, qu’il était presque impossible au monde de voir, tant les foules avides se faisaient obstacle l’une à l’autre; ce héros, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait naguère des habits par nombreux milliers, il n’a donc ici qu’une peau de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c’est à cause de moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l’existence, fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte éternelle à ma vie, blâmée dans l’univers! »

Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce fils désolé du roi, Bharata dit: « Seigneur! » une fois seulement, et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de son côté, s’inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.

L’aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa même ces questions avec intérêt: « Où ton père est-il, mon ami, que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir sans lui, quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açvamédhas, et qui sait le devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il doit l’être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi dans la joie cette Kêkéyî, l’auguste reine?

« Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste, l’âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?

« En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire: elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au sommeil trop d’empire sur toi? Te réveilles-tu à l’heure accoutumée du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en est-il occupé même dans les nuits qui n’y sont pas destinées? Tu n’hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit peut dire une parole salutaire.

« Tu ne fréquentes pas, j’espère, des brahmanes athées? car ce sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d’une science inutile. D’une nature difficile pour concevoir une autre théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines subtilités, après qu’ils ont détruit en eux la vue de l’intelligence! As-tu soin d’imiter, jeune taureau du troupeau des hommes, la conduite que l’on admire en ton père? ou montres-tu déjà même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de n’employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs, qui ont passé dans le creuset de l’expérience? Sans doute, fils de Raghou, les mets que l’on sert devant toi, substantiels ou délicats, tu ne les manges pas seul? Tu invites, n’est-ce pas? tes compagnons et tes serviteurs à les partager avec toi?

« Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble race, audacieux, plein de courage, d’intelligence et de fermeté? Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu’on doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est échu? — Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut résulter une immense catastrophe.

« Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d’armes, d’eau, de grains, d’argent et de machines avec une nombreuse garnison d’ouvriers militaires et d’archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis? »

Alors Bharata, d’une âme troublée et dans une profonde affliction, fit connaître en ces termes au pieux Râma, qui l’interrogeait ainsi, la mort du roi, son père: « Noble prince, le grand monarque a délaissé son empire et s’en est allé dans le ciel, étouffé par le chagrin de l’œuvre si pénible qu’il fit en exilant son fils. Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c’est à cause de toi que ton père est descendu au tombeau! »

À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à l’heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le silence.

« Daigne m’accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères, comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois, et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.

« Permets que le droit t’élève aujourd’hui sur un trône qui t’appartient par l’hérédité et qui t’est confirmé par l’amour: mets ainsi, ô toi, qui donnes l’honneur, tes amis au comble même de leurs vœux. »

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· 31 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library