Chapter 32 of 97
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À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma. Celui-ci alors d’embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce langage à son frère, poussant maint et maint soupir: « Quel homme, né d’une race ayant de l’âme, possédant de l’énergie, ayant toujours marché fidèle à ses vœux, quel homme de ma condition voudrait au prix d’un royaume s’abaisser jusqu’à pécher? Quand mon père et cette mère, distingués par tant de vertus, m’ont dit: « Va dans les forêts! » comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d’une autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ ce diadème honoré dans l’univers; le mien est d’habiter la forêt Dandaka, ermite vêtu d’un valkala. Quand l’éminent, le juste roi a fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant à cet égard ses commandements, il s’en est allé dans le ciel, si Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c’est de savourer ton lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part, telle que me l’a faite mon magnanime père. »
À ces mots de Râma: « Quand j’aurai déserté le devoir, lui répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d’un roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez nous; la voici: « Tant que l’aîné vit, son puîné, Râma, n’a aucun droit à la couronne. » Va, digne fils de Raghou, va dans la délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer! En effet, ta grandeur n’est-elle pas maintenant le chef de notre famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l’exil te conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des hommes vertueux, s’en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre des hommes, et répands l’eau en l’honneur de ses mânes! On assure que l’eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le plus cher de tous ses fils. »
À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort de son père sous les yeux, l’aîné des jeunes Raghouides sentit son esprit s’en aller. Quand il eut ouï s’échapper des lèvres de Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la hache vient d’abattre au milieu d’une forêt. Alors ses frères et la chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine, d’arroser avec l’eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma, le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un éléphant couché au bord des eaux et que l’écroulement d’une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père descendu au tombeau: « Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de moi, qui n’ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous, et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a reçu tous les honneurs dus aux morts!
« Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n’aurai pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon retour des pays étrangers! »
Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble anachorète, s’étant approché de Sîtâ: « Ton beau-père est mort, Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage charmant comme une pléoménie; et ce bon Lakshmana a perdu son père: Bharata vient de m’apprendre ce malheur, que le maître de la terre nous a quittés pour le ciel. » À cette nouvelle que son beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de larmes!
Râma d’embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride ces paroles désolées: « Apporte-moi des fruits d’ingouda, du marc de sésame, un habit d’écorce, le plus sain des vêtements: je vais aller, fléau des ennemis, offrir l’eau funèbre aux mânes de mon père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j’irai par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon cœur! »
Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint, délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils répandirent l’onde heureuse et limpide, en s’écriant: « Que cette eau soit pour lui! » Le plus vertueux des fils de Raghou, levant ses mains réunies en coupe et remplies d’eau, articula ces mots en pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l’empire d’Yama: « Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t’est donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif dans les royaumes des Mânes! »
Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations funèbres, qu’il devait à l’ombre de son père. Il étala des fruits d’ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une jonchée d’herbes kouças et dit ces mots, le cœur tout bourrelé de chagrins: « Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l’homme est aussi la nourriture des Mânes et des Dieux! »
Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui pleuraient en offrant le don funèbre de l’onde aux mânes de leur noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata: « Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les quatre fils sur la mort du père! » À ces mots, tous ils abandonnent leur campement et courent d’eux-mêmes, le front tourné vers l’ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les avait ou non rassemblés.
Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés de larmes, lui, qui n’ignorait pas le devoir, il les embrassa tous avec l’affection d’un père et l’amour d’une mère. L’illustre fils du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction furent admis à le saluer: il s’entretint même familièrement avec tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.
Arrivées là d’une marche hâtée, les veuves du monarque voient enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À l’aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses royales mères, désolées et comme irrassasiables de chagrin, se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes. Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l’ordre établi des préséances, et les presse avec les surfaces de ses doigts veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se mirent à pleurer.
Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse au cœur, s’avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères en proie à la douleur.
Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes. Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie par son habitation dans les bois: « Comment, Djanakide, es-tu venue dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du puissant Daçaratha et l’épouse de Râma? »
« Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta charmante figure, comme le soleil brûle un nymphée sans eau! »
Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide, frère aîné de Bharata, s’étant approché de Vaçishtha, lui toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels, Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, le céleste précepteur des Dieux, alors ce rejeton magnanime de Raghou s’assit avec le vénérable environné d’une immense splendeur. Ensuite, accompagné des ministres et des guerriers chefs de l’armée, Bharata s’approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir, il s’assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des hommes dans la science du devoir.
Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:
« Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux. Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l’onction royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes, quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer l’empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de toutes les choses désirées. Qu’aujourd’hui tes amis déposent dans ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu’aujourd’hui, frappés d’épouvante, tes ennemis s’enfuient çà et là par les dix plages du ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta mère et délivre aujourd’hui ton père des liens de son péché!
« Les grands sages n’ont-ils pas dit que le premier devoir, c’est pour un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple? Je t’en supplie, ma tête inclinée jusqu’à terre, étends sur moi, étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières, ta grandeur s’en va dans les forêts, j’irai moi-même dans les bois avec ta grandeur! »
Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels, les mères d’une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient le fils de Kâauçalyâ d’une égale tendresse, applaudirent à ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils suppliaient avec lui ce noble anachorète.
Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, continuant à marcher d’un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce discours plein de vigueur au milieu de l’assemblée: « L’homme ici-bas n’est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c’est le Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la vie. L’éparpillement est la fin des amas, l’écroulement est la fin des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la mort est la fin de la vie. Comme ce n’est pas une autre cause que la maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger de la mort ne vient pas chez les hommes d’une autre cause que la naissance.
« Telle que s’affaisse une maison devenue vieille, bien qu’épaisse et jusque-là solide, tels s’affaissent les hommes arrivés au point où la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort s’arrête avec eux, et la mort s’en retourne avec eux, quand ils ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui respire ici-bas s’écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l’eau des étangs. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, hélas! sur toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, ta vie se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres, l’hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé l’homme, quelle chose maintenant peut-il faire d’où lui vienne du plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l’astre du jour s’est levé sur l’horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et personne, à cette heure comme à l’autre, ne s’aperçoit qu’il a marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes successions.
« Tel qu’un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau de bois promené dans l’Océan; les deux épaves se joignent, elles demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt pour ne plus se rejoindre: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l’espace d’un instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l’heure qui les détruit. Nul être animé n’est entré dans la vie sous une autre condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route et peut lui dire: « Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que tu emmènes aujourd’hui! » Comment donc l’homme infortuné pourrait-il se désoler au sujet d’une route qui existait avant lui, sur laquelle ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont il n’est aucun moyen d’éluder la nécessité? L’oiseau est fait pour voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l’âme est donnée à l’homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés avec raison les attelages du Devoir.
« Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement aux deux fois nés, obtiennent l’entrée du ciel, où habite Brahma, l’auteur des créatures. Notre père, sans aucun doute, fut admis au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques, gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la vertu indigente. Le ciel a reçu, n’en doutez pas, ce dominateur de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices, savouré toutes les félicités d’ici-bas et prolongé sa vie jusqu’au plus avancé des âges.
« Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta sorte, ni de la mienne, qui a de l’intelligence et qui possède les saintes traditions.
« Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil; va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle métropole, et fais de la manière que mon père te l’a commandé. Moi, de mon côté, j’accomplirai la volonté de mon noble père dans l’endroit même, que m’a prescrit ce monarque aux œuvres saintes. Il serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même, car il est notre parent, il est plus, notre père. »
À ces mots, Bharata d’opposer à l’instant ce langage: « Combien y a-t-il d’hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes ennemis? Tu n’es pas troublé par la douleur et le plaisir ne pourrait même t’enivrer de sa joie: tu possèdes l’estime de tous les vieillards autant qu’Indra jouit de l’estime parmi les habitants du ciel.
« Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui, doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c’est que naître et mourir.
« Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte, où j’ai vu, d’une âme désolée, un si noble prince habiter avec son épouse et Lakshmana: oui, sauve-moi! et prends en main le sceptre de la terre! »
Tandis qu’avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d’énergie, n’en ramena point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l’aspect d’une constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les cœurs se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie: « Il ne revient pas dans Ayodhyâ! » se disait-on; et le peuple en ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir cette fermeté dans la promesse donnée à son père.
Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le gagner avec des paroles caressantes.
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