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Chapter 9 of 63

Texte entier · 9

LA DAME. – La figure du prince en est égayée. À la bonne heure. Tantôt, il avait un air morne, qui ne sied pas du tout au « vrai chrétien ».

LE PRINCE. – Il y a autour de nous trop de choses attristantes. Seul un sujet de joie me reste: la pensée que le triomphe de la raison est assuré, malgré tout.

M. Z… – Qu’en Europe et en Russie le militarisme se dévore lui-même, c’est certain. Mais quelles joies et quels triomphes résulteront de ce fait, cela est encore à voir.

LE PRINCE. – Comment? Vous doutez que la guerre et l’œuvre guerrière soient un mal extrême et absolu dont l’humanité doit infailliblement et même tout de suite s’affranchir? Vous doutez si l’entière et prompte abolition de ce cannibalisme serait, dans tous les cas, le triomphe de la raison et du bien?

M. Z… – Je suis même entièrement assuré du contraire.

LE PRINCE. – De quoi donc?

M. Z… – De ceci: que la guerre n’est pas un mal absolu et que la paix n’est pas un bien absolu, ou, plus simplement, qu’il peut y avoir et qu’il y a une guerre bonne et qu’il peut y avoir et qu’il y a une paix mauvaise.

LE PRINCE. – Ah! Maintenant, je vois en quoi diffèrent votre opinion et celle du général. Lui, pense que la guerre est toujours un bien, et la paix toujours un mal.

LE GÉNÉRAL. – Mais non! J’admets parfaitement que la guerre peut être parfois une chose très fâcheuse, précisément quand nous sommes battus, comme, par exemple, à Narva ou à Austerlitz, et que la paix peut être une chose magnifique, telle, par exemple, que la paix de Nichstadt ou de Kutchuk-Kaïnardji.

LA DAME. – Voilà, me semble-t-il, la variante du célèbre apophtegme de ce Cafre ou de ce Hottentot qui se vantait à un missionnaire de savoir parfaitement distinguer entre le bien et le mal: le bien, disait-il, c’est lorsque j’enlève à autrui des femmes et des vaches; le mal, lorsqu’on m’enlève les miennes.

LE GÉNÉRAL. – Votre Africain et moi nous plaisantions; lui, sans le vouloir; et moi, à dessein. Maintenant, il faudrait savoir comment les hommes intelligents traitent la guerre sous le rapport moral.

L’HOMME POLITIQUE. – Pourvu seulement que nos « hommes intelligents » ne mêlent pas quelque affaire scolastique et métaphysique à un pareil sujet, qui est clair et historiquement conditionné.

LE PRINCE. – Clair? Comment entendez-vous cela?

L’HOMME POLITIQUE. – Mon point de vue est le point de vue ordinaire, européen, lequel d’ailleurs, dans d’autres réglons du monde, est, peu à peu, adopté par les gens cultivés.

LE PRINCE. – Et, bien entendu, il consiste essentiellement en ceci: que tout est relatif et qu’il n’y a pas de différence absolue entre l’obligation et la non-obligation, entre le bien et le mal. N’est-ce pas!

M. Z… – Je vous demande pardon. Cette dispute est, suivant moi, inutile à notre débat. Ainsi, par exemple, je reconnais parfaitement une opposition absolue entre le bien moral et le mal moral; mais, en même temps, il est pour moi très clair que la guerre et la paix ne se plient pas à cette mesure. Ce serait entièrement impossible de peindre la guerre tout en noir et la paix tout en blanc.

LE PRINCE. – Mais c’est une contradiction dans les termes! Si une chose qui est mauvaise en soi, par exemple le meurtre, peut devenir bonne dans certains cas, quand il vous convient de l’appeler guerre, alors où se place votre distinction absolue du bien et du mal?

M. Z… – Comme vous simplifiez les questions! « Tout meurtre est un mal absolu; la guerre est le meurtre; donc la guerre est un mal absolu. » C’est un syllogisme du premier genre. Seulement, vous avez oublié que vos deux prémisses, la majeure et la mineure, ont besoin d’être démontrées. Par conséquent, la conclusion est encore suspendue en l’air.

L’HOMME POLITIQUE. – Eh bien! Est-ce que je n’avais pas dit que nous tomberions dans la scolastique?

LA DAME. – Oui. Au fait, de quoi donc parlent-ils?

L’HOMME POLITIQUE. – De certaines prémisses, majeures ou mineures.

M. Z… – Excusez-moi. Nous allons venir tout de suite à la question. Ainsi, vous affirmez que, dans tous les cas, le fait de tuer, c’est-à-dire d’arracher la vie à quelqu’un, est un mal absolu?

LE PRINCE. – Sans nul doute.

M. Z… – Et être tué, est-ce un mal absolu ou non?

LE PRINCE. – Pour les Hottentots, oui, naturellement. Mais, enfin, nous parlons du mal moral. Celui-là ne peut consister que dans les propres actions d’un être raisonnable, actions dépendant de lui-même, et non dans ce qui se produit à l’insu de sa volonté. Donc, être tué c’est la même chose que de mourir du choléra ou de l’influenza. Non seulement ce n’est pas un mal absolu, mais même pas du tout un mal. Socrate et les stoïciens nous l’ont appris.

M. Z… – Ma foi, je ne me porterai pas garant d’autorités si anciennes. Mais je ferai remarquer que, dans l’appréciation morale du meurtre, votre absolutisme semble clocher. Selon vous, le mal absolu consisterait à faire subir à autrui une action qui n’a rien de mauvais. Ce sera comme vous le voudrez, mais votre argumentation cloche. Nous négligerons cette claudication pour ne pas nous engager du coup dans la scolastique. Ainsi, à propos du meurtre, le mal consiste non dans le fait physique de supprimer une existence mais dans la cause morale de ce fait, c’est-à-dire dans la mauvaise volonté du meurtrier. Sommes-nous d’accord?

LE PRINCE. – Certainement. Sans cette mauvaise volonté, il n’y a pas de meurtre; il y a seulement malheur ou imprudence.

M. Z… – C’est très clair, quand la mauvaise volonté a fait complètement défaut, par exemple dans le cas d’une opération malheureuse. Mais on peut se représenter une situation d’un autre genre. Quand la volonté, sans se proposer directement d’arracher la vie à un homme, a cependant, d’avance, accepté ce risque pour le cas d’extrême nécessité – ce meurtre-là sera-t-il absolument coupable à vos yeux?

LE PRINCE. – Certainement il le sera, dès que la volonté a accepté l’idée du meurtre.

M. Z… – Mais, est-ce qu’il n’arrive pas que la volonté accepte l’idée de tuer sans être cependant une volonté mauvaise? Par conséquent, dans ce cas, le meurtre ne peut être un mal absolu, même au point de vue subjectif.

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Texte entier · 9 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library