Chapter 6 of 63
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Ce qui a varié chez lui, ce n’est pas la doctrine sur la nécessité ou sur les conditions de l’union des Églises, mais c’est, selon les circonstances, l’espoir qu’il avait de voir se réaliser le commencement d’un si grand dessein.
Peut-être faudrait-il dire qu’une autre chose encore a subi des variations: l’injuste sévérité avec laquelle il appréciait certaines périodes de la politique religieuse occidentale ou ce qu’il appelait le papisme. Or, vers la fin, cette injuste sévérité diminua d’une manière sensible et continue. Ainsi, en 1881, parlant du moyen âge devant un auditoire de jeunes filles, il avait encore reproduit l’une des fausses accusations les plus répétées à propos de la croisade contre les Albigeois. Tout le monde connaît la parole attribuée au légat du Pape: « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens. » Or, la parole atroce et fameuse n’a été rapportée par personne qui l’ait entendue ni même par aucun écrivain contemporain digne de créance. Elle n’apparut que soixante ans plus tard, sous la plume d’un Allemand, Césaire de Heisterbach, qui n’avait ni probité ni culture historique et qui ne racontait que des commérages. Comme beaucoup d’autres analogues, le mensonger récit de Heisterbach a été cru pendant des siècles. Mais aujourd’hui les vrais historiens, même libres penseurs, le dédaignent et le repoussent. Soloviev eut l’occasion de s’en apercevoir, lui qui continuait d’étudier lorsqu’il était reconnu pour un maître. Dans l’ensemble de ses derniers travaux, sa science historique, comme sa philosophie et sa théologie, est de plus en plus impartiale et sereine. On peut, sans faire tort à Soloviev, se souvenir des erreurs où il tomba. Elles ne sont pas nombreuses; et il savait, si humblement, si aisément, les avouer et s’en corriger!
Outre l’humilité et la droiture, admirables chez lui, il était aidé à se rectifier par la doctrine même, vaste et complète, qu’il possédait pleinement et qui lui assurait le don et le sens de l’équilibre.
C’est tout à fait l’opposé de ce qui se remarquait chez Léon Tolstoï, dont il fut toujours, et de plus en plus, l’adversaire. Ces deux génies, si différents d’allure et de nature, se rencontraient, et se heurtaient, sur le terrain de la morale, comme de la religion. Le célèbre romancier, on le sait, avait au suprême degré la prétention d’être un moraliste et même le plus grand des moralistes En réalité, il n’y entendait rien. Ce qu’il comprenait ou croyait comprendre, il le saisissait par un instinct fantaisiste, aveugle, emporté, à la fois obstiné et mobile. Tolstoï était à peu près incapable d’une argumentation digne de ce nom. En outre, il ne possédait qu’une science confuse et vulgaire. Soloviev, au contraire, personnifiait la pensée méthodique, équilibrée jusque dans les efforts les plus ardents et les plus audacieux, habituée à utiliser les ressources d’un savoir immense. Tolstoï, qui invoquait si souvent l’autorité du Christ, manquait complètement de foi chrétienne et n’en avait ni la notion, ni le sens, ni le goût. Ses commentaires sur l’Évangile, et aussi sur la morale, sont souvent d’une prétention et d’une naïveté puériles. Son génie consistait à observer et à peindre les sentiments et les passions des individus. Cela, il le faisait avec une pénétration et une adresse merveilleuses, mais instinctives. Tolstoï était tout instinct, tout caprice; tandis que Soloviev soumettait aux règles de la logique, de la science et de la foi ses plus vives aspirations. Pendant quelque temps, l’un et l’autre avaient semblé unis pour le même combat en faveur de la liberté, de la justice et de la charité – (je dois rappeler ici que Soloviev se montra toujours radicalement opposé à la peine de mort) –; mais, assez vite, Tolstoï s’enfonça dans les voies de l’impiété et de l’anarchie; et, alors, l’hostilité des deux grands écrivains russes devint inévitable et sans remède. Il y avait eu, entre eux, des relations personnelles, dans lesquelles Soloviev s’était efforcé d’introduire de l’amitié. Tolstoï, passionnément désireux de faire le prophète, ne supportait la contradiction que lorsqu’elle venait d’hommes qui ne pouvaient lui porter ombrage. Soloviev dut prendre le parti de le contredire et, entre autres exemples, à maint endroit du gros volume intitulé la Justification du Bien, mais sans nommer une seule fois son rival. Comme le note M. Radlov, cet ouvrage renferme « une constante polémique contre les opinions de Tolstoï ». Dans le dernier livre de Soloviev, les Trois Entretiens, qui m’a donné l’occasion de publier la présente étude, la doctrine de Tolstoï est encore longuement et vigoureusement combattue, sous une forme originale, spirituelle, élégante, où le grand art littéraire se met au service de la philosophie supérieure, de la foi religieuse et de la mystique. Là, encore, le nom de l’adversaire n’est pas prononcé.
Tolstoï ou Soloviev, lequel des deux durera le plus longtemps et exercera la plus profonde influence? Ce n’est pas difficile à deviner; ou plutôt rien n’a besoin d’être deviné. Tolstoï a prodigué l’exemple des égarements où petit tomber un génie déséquilibré; et, comme penseur, il a découragé la confiance et l’indulgence.
Au contraire, la renommée et l’autorité de Soloviev ne cessent de grandir, même dans des milieux très divers. Les littérateurs et les artistes le lisent avec attention, avec émotion bien souvent. Sa pensée, vraiment universelle, les attire et les impressionne. Il y a de lui, sur la critique et sur l’esthétique, une série d’études qui sont pleines de lumières.
J’ai dit qu’il était poète. On lui reconnaît tous les droits à ce titre. Récemment a paru la sixième édition de son œuvre poétique. Brillante et puissante, cette œuvre est très variée. Elle est riche de pensée, de lyrisme, de tendresse et d’amour. La poésie de Soloviev a le plus évident caractère de spontanéité. Aussi traduit-elle abondamment les différents états d’une âme très forte et très sensible. Maintes fois, ce sont les impressions de la vie courante qui inspirent le poète philosophe. Il console un ami, ou même un inconnu; il célèbre un souvenir soudainement réveillé; il chante sa mélancolie, comme son enthousiasme. Des lointains et splendides horizons de la pensée humaine il revient aisément à la contemplation des choses terrestres, à l’analyse et à la peinture des sentiments généreux, délicats, tendres, amoureux, d’où il fait jaillir le charme et aussi la splendeur. Il a composé en vers un récit autobiographique. Ces poèmes, dont plusieurs sont parfaits, Soloviev les écrivait sans prétention et plutôt en manière de délassement.
Sa correspondance (la publication est loin d’en être terminée) remplit aujourd’hui quatre volumes. Elle est très expressive, très intéressante, souvent très importante. On la lit avec l’attrait que présente l’intimité d’un génie original et délicieux.
Est-ce sa théorie morale, ou sa philosophie, ou sa doctrine religieuse, ou son enseignement mystique qui conservera le plus de prestige?
M. Radlov se pose la question en achevant la belle étude biographique et critique jointe au dixième volume des Œuvres. L’éminent écrivain, éditeur de ces Œuvres, estime que « la pensée russe puisera souvent l’inspiration et le soutien » dans l’enseignement moral institué par Soloviev; mais, selon M. Radlov encore, il est très possible aussi que la partie mystique de la philosophie de Soloviev trouve le terrain favorable à un entier développement.
Le livre russe Trois Entretiens, publié en 1899 et dont je donne la traduction, est le dernier ouvrage composé par Soloviev. L’auteur allait bientôt mourir, épuisé de travail avant la cinquantaine.
Notons d’abord ceci: le sujet traité sous ce titre si simple apparaît comme un résumé des principales idées auxquelles le grand philosophe consacra tant d’efforts. Sans doute, Soloviev, quoiqu’il sentît la mort prochaine, ne se proposait pas de faire une sorte de testament intellectuel. D’autres motifs suffisaient pour le pousser à préciser et à rassembler les conclusions de ses doctrines.
Il voyait alors la société russe cultivée entamée par les sophismes de Tolstoï. Celui-ci, on le sait, prêchait à tort et à travers, enseignant, entre autres principes absolus, la non-résistance au mal. De même, et avec succès encore, Tolstoï déclamait contre la guerre et, enfin, propageait un faux et dérisoire christianisme sans Église et sans foi, où la divinité du Christ était grossièrement méconnue. C’était l’heure aussi de l’engouement pour les extravagances forcenées de Nietzsche, pour l’idée du surhomme, rival et vainqueur de Dieu. On s’occupait beaucoup de tout cela, non seulement dans les milieux universitaires et académiques, mais aussi dans les salons. Puisque la conversation devenait plus que jamais un moyen d’enseignement et de propagande, Soloviev pouvait bien, lui aussi, se servir de cette forme pour traiter les plus hautes questions. De Platon à Joseph de Maistre, le dialogue a bien souvent remué la matière philosophique et religieuse. Peut-être la traduction des œuvres de Platon, traduction que le philosophe russe venait de terminer, fut-elle pour quelque chose dans le choix qu’il fit du procédé à employer. Mais le ton et la manière rappellent aussi les Soirées de Saint-Pétersbourg, où l’élégance littéraire a une si belle allure aisée, dégagée, naturelle; où souvent un mot d’esprit, un trait badin, traversent la plus grave dissertation; et où le mystère du sang guerrier remplit certain chapitre fameux.
Dans les Trois Entretiens apparaissent très nettement la légitimité et l’utilité de la guerre... N’est-ce pas inattendu et déconcertant, du moins de la part de Soloviev? Auparavant, il a écrit bon nombre de pages contre le prestige et les abus de la force. Maintes fois, il a répudié les systèmes de contrainte employés chez les peuples civilisés et surtout la peine de mort. Même il admettait (et il admet encore dans ses dialogues) que le développement universel du militarisme peut un jour (mais non pas de la façon que supposent nos pacifistes) aboutir à la suppression des armées, par effet de réaction et d’épuisement; affaire de temps aussi. Alors, comment s’imaginer Soloviev théoricien de la guerre? Est-ce croyable?... Oui; et même pour des raisons assez simples.
Chrétien si fervent, chrétien si éclairé, le philosophe russe ne pouvait, un seul instant, méconnaître que l’existence des individus et de la société se résume dans la lutte du bien et du mal. Il savait parfaitement, toujours il a déclaré et prouvé que la justice a le droit d’employer la force. Son grand ouvrage la Justification du Bien a, sur la guerre, un chapitre ou celle-ci est représentée comme un instrument de civilisation. Elle est un mal... mais un mal relatif. Elle peut comporter une grande part de bien, qui joue un rôle considérable dans l’équilibre et dans le progrès des sociétés.
Est-ce que ce sera toujours ainsi, indéfiniment? Certains civilisés soutiennent que la guerre est condamnée à disparaître. Ils étaient assez nombreux en 1899, quand Soloviev traitait de la paix et de la guerre, à travers les surprises d’un dialogue en trois parties et animé par les réflexions de cinq personnes. Il y avait, et il y a encore des pacifistes de différente sorte. Aussi ont-ils là deux représentants: un jeune Prince qui veut appliquer en entier et sans aucun retard le programme de Tolstoï; un Homme Politique, qui croit nécessaire de conserver l’armée plus ou moins longtemps, comme une espèce de police. Les autres interlocuteurs sont: un vieux Général attaché aux traditions qu’il a servies et dont il a vécu; une Dame du monde, distinguée et spirituelle, qui tantôt stimule et tantôt apaise le débat; enfin notre Philosophe, dissimulé mais toujours reconnaissable sous la désignation « M. Z... ».
Avec le problème de la guerre se pose le problème de l’existence du mal, de quoi l’on ne peut pas s’occuper sérieusement sans parler bientôt de Dieu, de la religion et du plan providentiel.
La volonté de Dieu, c’est bien le moindre souci de l’Homme Politique. Il n’admet pas qu’elle ait rien à voir dans notre conduite ni surtout dans la guerre. D’après le Prince disciple de Tolstoï, Dieu interdit absolument de tuer ou de frapper, dans aucun cas. Mais le vieux Général, qui écoute sa conscience comme la voix de Dieu, déclare que la joie la plus vive et la plus pure qu’il ait jamais ressentie lui fut donnée certain jour de bataille où, dans l’espace d’un quart d’heure, il a fait périr plus d’un millier d’hommes. La Dame se récrie. En style mouvementé, le Général raconte comment, à la tête de ses dragons et de ses cosaques, soutenus par quelques pièces d’artillerie, il a décimé de grosses bandes de bachi-bouzouques qui torturaient la population d’un village arménien.
Obstiné dans son absurde théorie, le Prince prétend qu’un homme rempli du véritable esprit évangélique aurait (il ne dit pas comment) entrepris d’éveiller les bons instincts dans l’âme des bachi-bouzouques.
Question inattendue, faite par Soloviev: — Pensez-vous que le Christ fût suffisamment pénétré de l’esprit évangélique? — Le Prince s’exclame, d’un air piqué. Mais Soloviev le prie de se souvenir que le Christ n’a pas employé l’esprit évangélique à influencer l’âme de Judas, d’Hérode, des Juifs, du sanhédrin et du larron non repentant, de ce larron dont on ne parle jamais, tandis qu’on parle si souvent de celui qui s’est repenti.
Le Prince cherche encore une réponse lorsque, heureusement pour lui, sonne la cloche qui invite au dîner.
Dans le deuxième entretien, Soloviev discute très peu. Après avoir raconté des historiettes fantaisistes, amusantes et, au fond, très significatives, il laisse l’Homme Politique et le Général échanger leurs idées devant la Dame et devant le Prince. Mais, de temps en temps, il formule une remarque qui, par des chemins pittoresques, conduit le dialogue sur quelque hauteur d’où l’on saisit un large ensemble.
L’Homme Politique admet que la guerre se rencontre à l’origine des États; mais il est convaincu que ce moyen d’action s’accorde de moins en moins avec les mœurs civilisées. Il examine la situation et calcule les réciproques intérêts des peuples européens. Suivant lui, la tendance générale et inévitable est désormais de régler tous les conflits sans recourir à la guerre.
— Et les affaires d’Orient, les affaires turques, s’arrangeront-elles de la même manière pacifique? — demande la Dame, qui, évidemment, ne l’espère pas.
L’Homme Politique n’a, là-dessus, aucun doute, pourvu que l’éducation civile européenne de la Turquie soit faite par l’Allemagne.
Soloviev fait observer qu’une telle éducation civile des Turcs, si elle est payée en concessions de chemins de fer et d’autres entreprises industrielles, donnera là-bas aux Allemands une influence avec laquelle la Russie ne pourra plus rivaliser. (Lui-même, dans une note complémentaire, a eu le temps de constater que cette prévision, exposée au mois d’octobre 1899, fut, quelques semaines après, confirmée par la convention germano-turque, au sujet des affaires de l’Asie Mineure et du chemin de fer de Bagdad.) Ses admirateurs ont assurément le droit de faire remarquer ici que le grand philosophe, qu’on représentait souvent comme un visionnaire perdu dans les subtilités de la métaphysique et dans les nuages du symbolisme, savait et comprenait supérieurement ce qui se passait et ce qui se préparait sur la terre. Nous voyons, nous, quel est le rôle et quel est le sort de la Turquie civilisée par l’Allemagne!
Une autre prévision faite à la même date (1899) et à la même place eut, cinq ans plus tard, parmi le peuple russe un retentissement général. Dans le troisième Entretien, Soloviev traite du péril jaune. Il montre d’abord la Corée conquise par le Japon. En 1904, les Russes, si intéressés dans l’événement, se souvinrent que l’apôtre philosophe le leur avait annoncé quand personne d’entre eux ne consentait à y croire ni même à y réfléchir. Alors, dans toute la Russie le nom de Soloviev devint synonyme de prophète. De nouveau, quelques années après, la Russie vit s’avancer le même péril, qui, cette fois, l’atteignait d’une manière directe. On répéta que, décidément, Soloviev avait prophétisé.
Dans le récit anticipé, l’invasion jaune s’étend non seulement à travers l’Asie mais, en outre, sur l’Europe entière; et cependant elle ne remplit que six pages du troisième Entretien. Elle sert de prélude à une série de faits encore plus extraordinaires et qui composent l’avènement de l’...Antéchrist!
Lorsque la conversation s’oriente de ce côté, le Prince tolstoïsant refuse de rien entendre là-dessus. Il proteste avec aigreur et se retire.
Mais les autres se montrent parfaitement disposés à donner leur attention. L’Homme Politique lui-même, qui n’a pas l’ombre de croyance, déclare ne pas vouloir traiter par le mépris un sujet qui intéresse beaucoup de ses compatriotes.
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