Chapter 57 of 63
III · 4
M. Z… – En effet. Admettons que Delarue fût libre de se sacrifier à sa bonté, comme jadis il y avait des martyrs de la foi et comme, maintenant, il doit y avoir des martyrs de la bonté. Mais à l’égard de Dounia, que faire? je vous le demande. Vous le voyez, elle est sotte et jeune; elle ne peut ni ne désire rien dénoncer. N’est-elle pas à plaindre?
L’HOMME POLITIQUE. – Admettons qu’elle est à plaindre. Mais ce que je regrette davantage, c’est que, apparemment, l’Antéchrist nous a quittés avec le scélérat, pour courir à Tambov.
M. Z… – Nous le rattraperons, Excellence, nous le rattraperons. Hier, vous avez bien voulu nous montrer, par l’histoire, que l’humanité naturelle, – composée primitivement d’une multitude de nations plus ou moins sauvages, en partie étrangères et en partie hostiles l’une à l’autre, – développe graduellement la meilleure portion d’elle-même, la portion civilisée – le monde cultivé ou européen qui, graduellement, prend de l’ampleur et de la consistance et qui, enfin, doit embrasser dans ce mouvement historique toutes les nations retardataires et former avec elles un ensemble solidaire, pacifique et international. L’institution de la paix internationale perpétuelle – voilà, n’est-ce pas, votre formule?
L’HOMME POLITIQUE. – Oui, et cette formule, dans son inévitable et prochaine réalisation, remportera, en fait de culture essentielle, des succès bien plus nombreux qu’on ne peut supposer aujourd’hui. Songez un peu à la somme de mal qui sera nécessairement atrophiée; et à la somme de bien qui, selon la nature même des choses, surgira et se développera. Combien de forces seront mises en liberté au profit des travaux producteurs; comment fleuriront les sciences et les arts, l’industrie et le commerce…
M. Z… – Bien. Et la suppression des maladies et de la mort, comptez-vous aussi cela parmi les imminentes victoires assurées à la culture?
L’HOMME POLITIQUE. Sans doute… jusqu’à un certain degré. Déjà, on a fait beaucoup dans le domaine des méthodes sanitaires, de l’hygiène, de l’antisepsie… de l’organothérapie…
M. Z… – Mais ces incontestables succès positifs, est-ce qu’ils, ne sont pas mis en balance par le progrès si certain des phénomènes névropathiques et psychopathiques, symptômes de dégénérescence, symptômes qui accompagnent le développement de la culture?
L’HOMME POLITIQUE. – Soit; mais avec quelle balance peser cela?
M. Z… – En tout cas, il est incontestable que le plus grandit et que le moins grandit. Comme résultat, on obtient quelque chose qui approche de zéro. Voilà pour le compte des maladies. Et en ce qui concerne la mort, il semble que, excepté le zéro, le progrès de la civilisation n’a rien produit.
L’HOMME POLITIQUE. – Mais est-ce que le progrès de la civilisation prétend résoudre une tâche telle que la suppression de la mort?
M. Z… – Je Sais qu’il n’y prétend pas; et c’est pourquoi on ne peut avoir une bien haute idée de lui. En fait, si j’étais très certain que je dois, moi-même, avec tout ce qui m’est cher, disparaître pour toujours, ne me serait-il pas tout à fait indifférent que les diverses nations combattent entre elles ici ou là, ou bien qu’elles vivent en paix, civilisées ou sauvages, policées ou non?
L’HOMME POLITIQUE. – Oui, au point de vue égoïste, cela serait absolument égal.
M. Z… – Comment! au point de vue égoïste? Je vous demande pardon: – à tous les points de vue. La mort établit l’égalité complète; et, devant elle, l’égoïsme et l’altruisme sont identiquement absurdes.
L’HOMME POLITIQUE. – Soit. Mais l’absurdité de l’égoïsme ne nous empêche pas d’être égoïstes; exactement comme l’altruisme, autant qu’il est possible en général, se passe de fondements rationnels et ne met pas en peine de raisonner sur la mort. Je sais que mes enfants et mes petits-enfants mourront, mais cela ne m’empêche pas de m’occuper de leur bien, comme d’une chose qui serait éternelle. Je travaille pour eux, d’abord parce que je les aime; et leur donner ma vie me procure de la satisfaction. « J’y trouve du goût. » C’est simple comme bonjour [7].
LA DAME. – Oui, tant que tout va bien; et cependant la pensée de la mort se fait place tout de même. Et quand, avec les enfants et les petits-enfants, surviennent les infortunes diverses? Quelle satisfaction et quel goût y trouver? C’est comme les fleurs aquatiques d’un marécage: on les cueille et on s’enfonce.
M. Z… – En outre, on peut et on doit prendre soin des enfants et des petits-enfants quand même[8], sans résoudre et aussi sans poser la question de savoir si notre sollicitude leur procurera le bien réel et définitif. Vous prenez soin d’eux non en vue de n’importe quoi, mais parce que vous avez à leur égard un vivant amour. On ne peut éprouver un tel amour pour l’humanité future, qui n’existe pas encore. Alors, on juge combien est fondée la question que pose la raison sur le sens final, c’est-à-dire sur le but de nos sollicitudes. Si, en dernière instance, cette question se résout par la mort; si le dernier résultat de votre progrès et de votre culture est tout de même la mort de chacun et de tous, alors, évidemment, toute activité progressiste et civilisatrice se déploie en vain. Elle n’a point de but ni de signification.
(Ici, M. Z… s’interrompit tout à coup; et les autres interlocuteurs tournèrent la tête vers la porte, qui venait de s’ouvrir en sonnant. Quelques instants de surprise s’écoulèrent. Dans le jardin entrait et, à pas inégaux, s’avançait le Prince.)
LA DAME. – Ah! Mais nous n’avons pas encore commencé à nous occuper de l’Antéchrist.
LE PRINCE. – Peu importe. J’ai changé d’avis. Il me semble que j’ai été injuste en condamnant l’erreur de mes amis sans écouter leur justification.
LA DAME (au Général, et d’un ton triomphant). – Vous voyez! Et maintenant qu’est-ce que vous avez à dire?
LE GÉNÉRAL (sèchement). – Rien.
M. Z… (au Prince). – Vous arrivez fort à propos. Voici où en est la discussion: le progrès mérite-t-il qu’on se soucie de lui quand on sait que, à l’égard de tous les hommes, soit les sauvages, soit les futurs Européens les plus civilisés, il aura toujours pour résultat final la mort? Qua diriez-vous là-dessus, d’après votre doctrine?
LE PRINCE. – La vraie doctrine chrétienne ne permet même pas de poser ainsi la question. La solution évangélique du problème est exposée avec une clarté et une force particulières dans la parabole des vignerons. Ceux-ci s’étaient imaginé que le jardin où on les avait envoyés travailler pour le compte du maître était leur propriété; que tout ce qui se trouvait là avait été fait pour eux et que leur rôle consistait seulement à jouir de leur vie dans ce jardin, en oubliant le propriétaire et en assommant les gens qui parlaient de lui et qui rappelaient ce à quoi on était obligé envers lui. Comme ces vignerons, la plupart des hommes de maintenant vivent dans la stupide assurance qu’ils sont eux-mêmes les maîtres de leur vie; qu’elle leur a été donnée pour leur jouissance. Évidente absurdité. Si nous avons été envoyés ici-bas, c’est par la volonté de quelqu’un et pour l’accomplissement de quelque chose. Nous avons décidé que nous sommes comme les champignons. Nous sommes nés et nous vivons seulement pour notre joie. Évidemment c’est mal à nous, comme c’est mal à l’ouvrier qui n’accomplit pas la volonté de son maître. La volonté du maître est exprimée dans la doctrine du Christ. Que les hommes mettent en pratique cette doctrine, et alors sur la terre s’établira le royaume de Dieu; et alors ils posséderont le plus grand bien auquel ils puissent parvenir. Tout est là. Cherchez le Royaume de Dieu et sa vérité et le reste vous sera ajouté. Nous cherchons le reste et nous ne le trouvons pas; et, non seulement nous n’établissons pas le Royaume de Dieu, mais nous le détruisons – par toute espère de gouvernements, d’armées, de tribunaux, d’universités, de manufactures.
LE GÉNÉRAL (à part). – Eh bien! on a remonté la machine!
L’HOMME POLITIQUE (au Prince). – Vous avez terminé?
LE PRINCE. – Oui.
L’HOMME POLITIQUE. – Je dois dire que votre solution du problème me paraît tout simplement incompréhensible. En quelque sorte, vous raisonnez, vous démontrez, vous expliquez, vous voulez persuader; et cependant ce que vous dites n’est qu’une suite d’affirmations arbitraires et que rien ne relie entre elles. Ainsi, vous dites: – Si nous sommes envoyés ici-bas, c’est par l’effet de la volonté de quelqu’un et en vue de quelque chose. Telle est, il me semble, votre idée principale. Mais qu’est-ce que c’est que cela? Où prenez-vous que nous sommes envoyés ici-bas par quelqu’un et pour quelque chose? Qui vous l’a dit? Assurément, nous existons sur la terre; mais que notre existence représente une mission, cela vous l’affirmez sans aucune preuve. Par exemple, lorsque, dans ma jeunesse, j’exerçais une mission, je le savais d’une manière certaine; de même, je savais de qui j’étais l’envoyé et pour quel but. Je le savais, tout d’abord, parce que j’avais là-dessus des documents incontestables; je le savais, ensuite, parce que j’avais eu une audience personnelle de feu l’empereur Alexandre Nicolaïevitch, qui m’avait donné à moi personnellement ses hautes instructions; enfin, parce que, trois fois l’an, je recevais dix mille roubles en or. Maintenant, si, au lieu de tout cela, dans la rue, un étranger s’approchait de moi et me déclarait que je suis un ministre, envoyé en tel endroit, pour telle chose, mon seul mouvement serait de regarder autour de moi pour voir s’il n’y a pas à proximité un agent de police, qui me protégerait contre un maniaque capable, s’il vous plaît, d’attenter à ma vie. Mais, dans le cas présent, vous n’avez pas de titres incontestables émanant de votre maître supposé; il ne vous a pas accordé d’audience personnelle et il ne vous fournit pas de traitement. – Quel envoyé êtes-vous donc? Et non seulement vous vous attribuez ce titre, mais vous l’attribuez à tous les autres hommes et, en outre, vous les inscrivez comme ouvriers. De quel droit? Pour quel motif? Je ne comprends pas. Je ne vois là qu’une improvisation de rhétorique, très mal inspirée d’ailleurs[9].
LA DAME. – C’est une nouvelle feinte. Vous comprenez très bien que le Prince ne s’est nullement proposé de réfuter votre scepticisme, mais qu’il a exposé la commune opinion chrétienne, d’après laquelle nous dépendons de Dieu et que nous devons le servir.
L’HOMME POLITIQUE. – Eh bien! je ne comprends pas un service sans salaire et si, comme nous en avons la preuve, le salaire, pour tout le monde, se réduit tout entier à la mort, je présente mes compliments[10].
LA DAME. – Mais, c’est égal, vous mourrez sans que personne vous demande si vous y consentez.
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