Chapter 52 of 63
II · 6
LE GÉNÉRAL. – Ainsi donc, les Européens sont solidaires entre eux; les Français avec les Allemands, par exemple; les Anglais avec ceux-ci et avec ceux-là? Cependant le bruit court que même les Suédois auraient perdu leur solidarité avec les Norvégiens!
L’HOMME POLITIQUE. – Bel argument, en vérité! Par malheur, il s’appuie tout entier sur une base détériorée: l’oubli de la réalité historique. Dites-moi, je vous prie, si, du temps d’Ivan III ou d’Ivan IV, Moscou était solidaire de Novgorod? Nierez-vous cependant qu’aujourd’hui la solidarité existe entre les gouvernements de Moscou et de Novgorod, dans la communauté des intérêts publics?
LE GÉNÉRAL. – Non; je dis seulement ceci: avant de vous déclarer Européens, attendez le moment historique où les nations européennes seront assemblées d’une manière aussi forte que le sont nos provinces dans l’empire russe. Nous n’allons sans doute pas nous déchirer entre nous pour nous rendre solidaires des Européens, qui sont déjà à couteaux tirés.
L’HOMME POLITIQUE. – Bon! déjà à couteaux tirés! Soyez tranquille. Vous n’aurez pas à vous déchirer entre la Suède et la Norvège, ni même entre l’Allemagne et la France, parce qu’elles n’iront pas jusqu’à se déchirer entre elles. Dès maintenant, c’est certain. Chez nous, beaucoup de gens prennent pour la France un groupe insignifiant d’aventuriers bons à être enfermés dans une prison où ils pourront manifester leur nationalisme et prêcher la guerre contre l’Allemagne.
LA DAME. – Ce serait une très bonne affaire si l’on pouvait resserrer dans une prison toute l’animosité nationaliste. Mais je crois que vous vous trompez.
L’HOMME POLITIQUE. – Naturellement, j’ai dit cela cum grano salis. L’Europe, dans sa superficie visible, n’est pas encore assemblée au point de former un tout; c’est incontestable. Mais je maintiens l’analogie que j’ai empruntée à l’histoire. Chez nous, par exemple, le séparatisme des provinces existait encore au seizième siècle, mais alors il agonisait; et l’unité de l’État avait depuis longtemps cessé d’être un rêve, ayant pris déjà des formes réelles et déterminées. C’est ce qui se produit maintenant pour l’Europe, quoique – surtout parmi les masses ignorantes et les politiciens peu instruits – l’antagonisme national existe encore, incapable d’ailleurs de passer à n’importe quelle action importante. Il n’est pas de force à provoquer la guerre européenne, non! Au sujet de la bienveillance, dont vous avez parlé, Général, je dois avouer que je ne la rencontre guère, non seulement dans les rapports entre nations, mais non plus au milieu de chaque nation, ni même au sein des familles isolées. Là où elle apparaît, elle se dément dès qu’il y a un os à ronger. Que faut-il en conclure? Ce n’est pas une raison pour justifier la guerre civile ou le fratricide. Ainsi, sous le rapport international, peu importe que les Français et les Allemands n’aient pas de bienveillance les uns envers les autres, pourvu qu’ils n’en viennent pas aux coups. D’ailleurs, je suis sûr que cela n’arrivera pas.
M. Z… – On doit en effet y compter. Mais si nous considérons que l’Europe forme un tout, il ne s’ensuit pas que nous soyons des Européens. Vous le savez, une opinion existe chez nous, assez développée depuis une vingtaine d’années, et d’après laquelle l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble des peuples germano-romans, est un type constitué par la culture historique, et solidaire en soi, mais nous n’en ferions point partie et nous aurions notre type particulier, gréco-slave.
L’HOMME POLITIQUE. – J’ai entendu parler de cette variété de slavophilisme. Il m’est même arrivé de m’entretenir avec des personnes qui la représentent. Je vais vous dire ce que j’ai remarqué; et cela, selon moi, tranche la question. En somme, tous ces messieurs qui bavardent contre l’Europe et contre notre européanisme ne peuvent absolument pas conserver le point de vue de notre indépendance gréco-slave. Tout de suite, ils se laissent entraîner dans la profession et dans la prédication de quelque confucianisme, bouddhisme, tibétisme, et de tout autre asiatisme indo-mongolique. Leur éloignement pour l’Europe est proportionnel à l’attraction que l’Asie exerce sur eux. De quoi s’agit-il, en réalité? Admettons qu’ils aient raison au sujet de l’européanisme. Admettons que celui-ci soit une erreur extrême. Mais comment se fait-il qu’ils tombent, eux, fatalement, en sens opposé, dans l’autre extrême, c’est-à-dire dans l’asiatisme? Ah? Où donc s’est évaporé leur milieu gréco-slave orthodoxe? Je vous le demande: où s’est-il évaporé? Ah? Il passait pour contenir en lui la chose essentielle. Ah? Mettez le naturel à la porte: il rentre par la fenêtre. Le naturel, dans le cas présent, c’est qu’il n’y a pas du tout de type indépendant historique représentant la culture gréco-slave; mais qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura la Russie comme grande frontière de l’Europe, du côté de l’Asie. Étant pays frontière, notre patrie, naturellement, ressent, beaucoup plus que les antres contrées européennes, l’influence de l’élément asiatique. Voilà en quoi consiste notre prétendue indépendance. Même Byzance n’avait pas une nature spéciale; son originalité lui venait d’un mélange avec l’Asie. Voilà pourquoi, chez nous, dès l’origine, mais surtout depuis le temps de Baty[20], l’élément asiatique a pénétré notre nature, est devenu une seconde âme; si bien que l’Allemagne pourrait dire de nous, en soupirant:
Zwei Seelen wohnen, ach ! in ihrer Brust Die eine will sich von der andern trennen.
Nous ne pouvons pas du tout nous séparer de cette seconde âme, et nous ne le devrions pas – car nous lui avons quelque obligation. Mais pour qu’une telle dualité ne produise pas en nous le déchirement dont le Général a parlé, il faut décidément qu’une seule âme soit victorieuse et prédomine; bien entendu l’âme la meilleure, la plus forte intellectuellement, la plus propre au plus grand progrès, la plus riche en intimes puissances. C’est ce que l’on vit sous le règne de Pierre le Grand. Notre parenté intellectuelle et morale avec l’Asie était assujettie, mais elle demeurait indestructible. Quelques esprits s’attachèrent à d’absurdes rêveries en vue de résoudre de nouveau la question historique qui avait été résolue sans retour. De là naquit le slavophilisme, théorie d’un type historique cultivé, indépendant, et tout le reste. En réalité, nous sommes d’irréductibles Européens, mais nous avons au fond de l’âme un sédiment asiatique. Même, selon moi, c’est, pour ainsi dire, une certitude grammaticale. D’après la grammaire, le mot russe est un adjectif. Eh bien! à quel substantif se rapporte cet adjectif?
LA DAME. – Au substantif homme, je pense; un homme russe, des hommes russes.
L’HOMME POLITIQUE. – Non, cela est trop large et indéterminé. Ainsi, les Papous et les Esquimaux sont des hommes; et pourtant je refuse de considérer comme propre à ma qualité d’homme ce que j’ai de commun avec les Papous et les Esquimaux.
LA DAME. – Néanmoins, il y a des choses très importantes qui sont communes à tous les gens: par exemple, l’amour.
L’HOMME POLITIQUE. – C’est encore plus large. Comment pourrais-je reconnaître l’amour pour mon essence spécifique puisque je sais qu’il est naturel aussi aux autres animaux et même à toute créature?
M. Z… – En effet, l’affaire est compliquée. Je suis un homme doux; ainsi, en amour, je me sens bien plus solidaire de n’importe quels pigeons blancs ou bleus que du noir Maure Othello, quoique lui aussi soit appelé un homme.
LE GÉNÉRAL. – À un certain âge, tout homme raisonnable est en solidarité avec les pigeons blancs[21].
LA DAME. – Qu’est-ce que c’est encore que cela?
LE GÉNÉRAL. – Un calembour, non pour vous, mais pour nous et pour Son Excellence.
L’HOMME POLITIQUE. – Laissons cela, je vous en prie, laissons. Trêve de plaisanteries[22]. Nous ne sommes pas sur la scène du théâtre Michel. Je voulais dire que le vrai substantif auquel s’applique l’adjectif russe, c’est le mot européen. Nous sommes des Russes européens, comme sont Européens les Anglais, les Français, les Allemands. Si je me sens Européen, n’est-ce pas absurde de ma part de vouloir démontrer que je suis une espèce de Slavo-Russe ou de Gréco-Slave? Je sais incontestablement que je suis Européen et, de même, que je suis Russe. Je puis, j’avouerai même que je dois, avoir de la compassion et des ménagements envers tous les hommes et aussi envers tous les animaux. Béni est l’homme qui a pitié des bêtes. Cependant je ne puis me reconnaître aucune solidarité – aucune parenté – avec des Zoulous ou avec des Chinois, mais seulement avec des nations et des individus qui ont créé et protégé toutes ces richesses de la civilisation supérieure, nourriture de mon esprit et source de mes meilleures jouissances. Avant tout, il fallait former et fortifier ces nations choisies et les mettre en état de résister aux éléments d’ordre inférieur. Donc la guerre était nécessaire. Donc la guerre était une chose sainte. Maintenant, les nations élues sont formées et consolidées; elles n’ont plus rien à craindre, excepté les discordes intestines. Partout, maintenant, s’annonce l’ère de la paix et du pacifique développement de la civilisation européenne. Tous les peuples doivent devenir européens. L’idée d’Européen doit coïncider avec l’idée d’homme; et l’idée de monde européen civilisé avec l’idée d’humanité. Tel est le sens de l’histoire. D’abord, les Européens furent seulement représentés par les Grecs; puis, par les Romains; ensuite apparurent tous les autres, en premier lieu ceux de l’Occident, puis, en Orient, les Européens russes; là-bas, derrière l’Océan, les Européens d’Amérique; maintenant, c’est le tour des Turcs, des Persans, des Indiens, des Japonais, même, peut-être, des Chinois. L’Européen, c’est une idée dont le contenu est défini et dont les dimensions vont s’élargissant. En outre, regardez cette diversité: chaque homme est tel homme et en même temps un autre homme. Si donc nous reconnaissons pour notre essence cette idée abstraite, nous devrions arriver à l’uniformité égalitaire et ne pas mettre la nation de Newton et de Shakespeare au-dessus des Papous quelconques. Mais cela serait on ne peut plus absurde et pratiquement funeste. Au contraire, si mon essence n’est pas l’homme en général, c’est-à-dire une forme vide munie de deux jambes, mais l’homme en tant que porteur de culture, l’Européen, alors il n’y n plus lieu de parler de l’absurde égalité. L’idée d’européen, ou, ce qui est la même chose, l’idée de culture contient en elle une ferme mesure pour déterminer la dignité comparée ou la valeur des diverses races, nations, individualités. Une saine politique doit absolument faire entrer en ligne de compte ces diversités d’appréciation. Si nous placions sur le même rang l’Autriche, comparativement cultivée, et les Herzégoviniens, demi-barbares, nous serions tout de suite engagés dans les absurdes et dangereuses aventures pour lesquelles soupirent les derniers Mohicans de notre slavophilisme. Il y a Européen et Européen[23]. Même après qu’aura sonné l’heure désirée, et, je l’espère, prochaine, où le monde civilisé se confondra réellement en étendue avec toute la population du globe terrestre et lorsque, ainsi, sera constituée une humanité unifiée et pacifique, là subsisteront les gradations naturelles consacrées par l’histoire et les nuances de culture qui doivent régler nos diverses relations avec des peuples divers. Et dans le triomphal et universel empire de la haute culture ce sera, pour toutes choses, comme dans le royaume des cieux: il y aura une gloire propre au soleil, une autre gloire propre à la lune, une autre gloire propre aux étoiles, car en gloire l’étoile diffère de l’étoile. N’est-ce pas ainsi, il me semble, dans le catéchisme? Eh bien! maintenant que le but, quoique prochain, n’est pas atteint encore, nous devons d’autant plus nous prémunir contre les erreurs d’un égalitarisme uniforme. À présent, les journaux se mettent à parler d’une contestation entre Anglais et Transvaaliens; il paraît même que ces Africains menacent de la guerre les Anglais[24]. Déjà, je vois des journalistes et des politiciens divers, et peut-être va-t-on les voir dans tout le continent, prendre parti contre les Anglais et défendre à outrance ces misérables Africanders opprimés. Ce serait absolument la même chose que si le très honorable et bien méritant, très instruit et très connu Théodore Théodorovitch Martens[25] entrant pour ses affaires dans une boutique voisine avait été tout à coup malmené par un grossier et jeune commis, qui lui aurait dit: « La boutique nous appartient; tu n’as rien à y faire; va-t’en, sinon je t’étrangle ou je t’égorge », et s’était mis à lui serrer le cou. Certainement, on pourrait regretter que l’honorable Théodore Théodorovitch eût subi une aventure si absurde, mais, la chose étant arrivée, j’aurais seulement éprouvé de la satisfaction morale au cas où mon honorable ami, ayant administré une bonne quantité de horions au jeune querelleur délinquant, l’avait, par l’intermédiaire de la police, fait enfermer dans une maison de correction. Mais, au lieu de cela, certains messieurs décemment habillés s’avisent d’encourager et d’exciter le garçon: « C’est un brave! Lui, si jeune, il a eu le courage d’attaquer ce grand monsieur. Rosse-le, mon cher; nous ne te trahirons pas. » Quelle vilenie!
LA DAME. – D’abord, pas d’injures; et puis, expliquez-moi ce que c’est que ce Transvaal. Quelle espèce de gens habitent là?
M. Z… – Là habile un mélange d’Européens et de nègres. Ils ne sont ni blancs ni noirs, mais fauves[26].
LA DAME. – Un nouveau calembour, je suppose.
L’HOMME POLITIQUE. – Et pas des meilleurs.
M. Z… – Tels Boers, tels calembours. D’ailleurs, si celle couleur ne vous plaît pas, il y a là encore la république d’Orange.
L’HOMME POLITIQUE. – Pour parler sérieusement, ces Boers, somme toute, sont des Européens, mais de piètre catégorie. Éloignés de leur glorieuse métropole, ils ont, à un notable degré, perdu leur civilisation. Au milieu des sauvages, ils se sont eux-mêmes ensauvagés et endurcis. Les placer sur le même rang que les Anglais et aller jusqu’à leur souhaiter de l’emporter dans une lutte contre l’Angleterre, cela n’a pas de nom! [27].
LA DAME. – Mais vos Européens sympathisaient avec les montagnards du Caucase, quand ceux-ci combattaient pour leur indépendance. Tout de même, la Russie est bien plus civilisée que les Circassiens.
L’HOMME POLITIQUE. – Pour ne pas m’étendre sur les motifs de la sympathie de l’Europe envers les barbares du Caucase, je dirai seulement ceci: nous devons nous assimiler le général esprit européen et non les occasionnelles sottises de tels on tels Européens. Assurément, de toute mon âme, je regrette que, pour dompter ces barbares qui s’en sont fait accroire, l’Angleterre se trouve, ainsi qu’on la voit, dans la nécessité d’employer un moyen réprouvé par la raison historique et suranné, comme la guerre. Est-elle vraiment inévitable, à cause de la sauvagerie de ces Zoulous, je voulais dira les Boers, – sauvagerie encouragée par l’aveugle jalousie du continent vis-à-vis des Anglais? Alors, naturellement, je souhaite beaucoup que cette guerre soit vite terminée et aboutisse à l’entière défaite de ces insolents Africains, de manière que, désormais, il ne soit plus question de leur indépendance. Leur succès (possible par suite de l’éloignement de cette contrée) serait le triomphe de la barbarie sur la civilisation; et pour moi, Russe, c’est-à-dire Européen, un jour de grand deuil national.
M. Z… (à voix basse, en se tournant vers le Général).– Les personnages constitués en dignité parlent bien; tout à fait comme le Français qui disait: Ce sabre d’honneur est le plus beau jour de ma vie[28].
LA DAME (à l’homme politique). – Je ne suis pas de votre avis. Pourquoi ne pas avoir de la sympathie pour ces Boers? Nous en avons bien pour Guillaume Tell.
L’HOMME POLITIQUE. – Ah! s’ils s’étaient créé leur légende poétique; s’ils avaient inspiré des artistes comme Schiller et Rossini; s’ils avaient produit parmi eux un équivalent de Jean-Jacques Rousseau ou d’autres écrivains et des savants, – alors je parlerais d’eux d’une manière différente.
Use the ← → keys to move between chapters.