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Chapter 48 of 63

II · 2

L’HOMME POLITIQUE. – En somme, votre pèlerin raisonne à peu près comme moi.

LA DAME. – Tant mieux. Mais, en réalité, quel merveilleux moraliste! Pèche: l’essentiel est de n’avoir pas de regrets. Cette doctrine me plaît beaucoup.

LE GÉNÉRAL. – Mais je suppose qu’il ne dit pas cela à tout le monde. Sans doute, il a une autre prédication à l’usage des malfaiteurs et des meurtriers.

M. Z… – Certainement. Toutefois, en face de la défiance morale, il devient philosophe et même fataliste. Cela lui a valu d’inspirer de l’enthousiasme à une vieille dame très intelligente et très cultivée. Quoique de confession russe, elle avait fait son éducation à l’étranger. Ayant beaucoup entendu parler de notre Varsonophii, elle entra en relations avec lui. Il devint en quelque sorte son « directeur de conscience » [3]. Mais il ne la laissait guère lui parler des scrupules qu’elle éprouvait. Il lui disait: « Comment pouvez-vous être préoccupée de pareilles vétilles? Qui est-ce qui a besoin d’en prendre souci? Voyez donc: moi, pauvre moujik, ce que vous me racontez m’ennuie. Alors, pensez-vous que Dieu s’y intéresse! » Et là-dessus d’expliquer: « Vous êtes vieille, vous êtes faible et jamais vous ne vaudrez mieux. » Elle me faisait ce récit en riant, avec des larmes dans les yeux. Elle essaya de le réfuter. Il arriva à la persuader par un récit emprunté à la vie des ermites d’autrefois. À nous, avec N…, Varsonophii l’a souvent raconté. Le récit est joli, mais peut-être vous paraîtrait-il un peu long.

LA DAME. – Résumez-le.

M. Z… – Je m’y appliquerai. Dans le désert de Nitrie, deux ermites travaillaient à leur salut. Bien que leurs cavernes ne fussent pas éloignées l’une de l’autre, ils ne se parlaient jamais; sauf que, parfois, ils s’appelaient au moyen du chant d’un psaume. Ils vécurent ainsi assez longtemps. Ils acquirent une renommée qui se répandit à travers l’Égypte et même parmi les pays voisins. Or, une fois, le diable réussit à faire naître dans leurs deux âmes, et d’un seul coup, la même intention. Eux, sans s’être dit un mot, emportèrent les objets qu’ils avaient fabriqués: paniers et nattes, faits de feuillages et de rameaux de palmiers. Ensemble, ils se rendirent à Alexandrie. Là, ils vendirent le fruit de leur travail, puis, pendant trois jours et trois nuits, se livrèrent à la dissipation, en compagnie d’ivrognes et de prostituées. Après quoi, ils reprirent la route de leur désert.

L’un des deux se désolait et se lamentait: – Je suis perdu sans espoir. Il n’y a point de pardon pour une telle frénésie et pour une pareille saleté. Perdus, tous mes jeûnes, toutes mes veilles et toutes mes prières. D’un seul coup, j’ai tout détruit sans retour!

L’autre, marchant à côté de lui, chantait des psaumes, d’une voix joyeuse. Alors, le désespéré lui dit:

— Voyons, est-ce que tu es devenu fou?

— Pourquoi donc?

— Mais, comment n’es-tu pas désolé?

— Et de quoi me désolerais-je?

— Comment? Et Alexandrie?

— Que dire d’Alexandrie, sinon: gloire au Très-Haut, qui protège cette cité célèbre et pieuse!

— Mais nous, que sommes-nous donc allés faire à Alexandrie?

— On le sait bien ce que nous avons fait: nous avons vendu nos corbeilles, nous avons vénéré saint Marc, nous avons visité les autres sanctuaires, nous sommes allés dans le palais du pieux préfet de la ville, nous avons conversé avec la vertueuse Leonilla…

— Mais est-ce que nous n’avons point passé la nuit dans une maison de débauche?

— Dieu nous en préserve! Nous avons passé la nuit dans le palais du patriarche.

— Ô saints martyrs! Il a perdu la raison… Et où donc nous sommes-nous grisés avec du vin?

— En fait de vin et de nourriture, nous avons goûté ce que nous fournissait la table du patriarche à l’occasion de la fête de la Présentation de la Très Sainte Vierge dans le Temple.

— Malheureux! Et qui nous a donné des baisers? pour ne point rappeler ce qui est pire encore.

— En nous retirant, nous avons eu l’honneur de recevoir le saint baiser du Père des Pères, bienheureux archevêque de la grande ville d’Alexandrie et de toute l’Égypte et de la Libye et de la Pentapole, juge universel, Kur-Timothée, avec tous les pères et les frères qui composent son clergé élu de Dieu.

— Mais, est-ce que tu te moques de moi? Ou bien, est-ce que, après les horreurs d’hier, tu serais devenu possédé du diable? Tu as caressé des prostituées, maudit!

— Vraiment, je ne sais duquel de nous deux le diable s’est emparé: de moi qui me réjouis des dons de Dieu, de la bienveillance que nous ont témoignée les hauts dignitaires ecclésiastiques et qui loue le Créateur avec toute créature; – ou de toi qui enrages et qui appelles maison de débauche la demeure de notre bienheureux père et pasteur, et qui déshonores son pieux clergé lui-même, comme si tout ce monde représentait vraiment la débauche!

— Ah! tu es hérétique! Engeance d’Arius! Maudite bouche de l’affreux Apollinaire!

L’ermite qui se désolait d’avoir péché se jeta sur son compagnon et, de toutes ses forces, se mit à le battre. Puis, en silence, tous deux regagnèrent leurs cavernes. L’un se désespéra toute la nuit, faisant retentir le désert de cris et de gémissements, se jetant contre le sol et le frappant de la tête; tandis que l’autre, tranquille et joyeux, chantait des psaumes.

Au matin, l’idée suivante vint à l’esprit de l’ermite qui se repentait: – « Puisque, après plusieurs années, mes bonnes actions m’avaient procuré la grâce du Saint-Esprit, laquelle commençait à se manifester par des apparitions et par des miracles; et puisque, après cela, je me suis livré aux turpitudes de la chair, me voilà donc coupable du péché contre l’Esprit Saint, péché qui, selon la parole divine, n’est pardonné ni dans la vie présente ni dans la vie future. J’ai jeté la perle de la pureté céleste aux pourceaux, c’est-à-dire aux démons. Ils l’ont foulée aux pieds et maintenant, s’étant retournés contre moi, ils me déchirent. Nul moyen d’en douter. Or, puisque, de toute façon, je suis perdu, que ferai-je ici, dans le désert? » Et il repartit pour Alexandrie, où il s’abandonna à l’existence dissolue. Quand il manqua d’argent, il assassina et dépouilla un riche marchand, de complicité avec d’autres débauchés. Le crime ayant été découvert, le malheureux fut déféré à la justice de l’endroit et condamné à la peine capitale. Il mourut sans repentir.

Pendant ce temps-là, son ancien compagnon, continuant à pratiquer l’ascétisme, atteignit un très haut degré de sainteté et s’illustra par de grands miracles, tellement qu’une parole de lui suffisait pour que des femmes depuis longtemps stériles devinssent fécondes et pussent engendrer des enfants du sexe masculin. Quand il mourut, son corps, épuisé et desséché, manifesta tout à coup une sorte d’épanouissement de jeunesse et de beauté; il brillait dans l’air et le remplissait de parfum. Sur ses reliques miraculeuses s’éleva un monastère. De l’Église d’Alexandrie son nom parvint à Byzance et de là vint s’inscrire dans le calendrier des saints de Kiev et de Moscou. – « La conclusion, et je dis la vérité, ajouta Varsonophii, c’est que tous les péchés ne sont pas des malheurs, excepté un seul: le découragement. Toutes les autres iniquités, les deux hommes les avaient commises ensemble; et cependant un seul périt – celui qui avait perdu courage. »

LE GÉNÉRAL. – Ainsi donc, vous le voyez, les moines eux-mêmes ont besoin de la vaillance de l’âme; et cependant on veut permettre d’abattre le courage militaire.

M. Z… – Je constate que, si nous avons un peu abandonné notre discussion sur la politesse, en revanche, nous nous sommes rapprochés du principal sujet de nos entretiens.

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II · 2 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library