Chapter 44 of 63
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— Et jusqu’à votre village, la route est-elle longue pour des cavaliers?
— Environ cinq heures.
— Alors, en deux heures, impossible de les rattraper. Oh! mon Dieu! Mais y a-t-il une autre route pour vous? et plus courte?
— Oui, oui. – Et il tressaillait tout entier. – À travers la gorge, il y a une route qui est très courte et qui n’est guère connue.
— Peut-on s’en servir pour la cavalerie?
— On le peut.
— Et pour l’artillerie?
— Difficilement; mais on le peut.
J’ordonnai de fournir une monture à l’Arménien. Derrière lui, tout le détachement s’engagea dans la gorge. Comment nous fîmes pour gravir la montagne, je ne l’ai pas bien remarqué. De nouveau, j’étais redevenu machine; et cependant mon âme, légère, me semblait avoir des ailes. Une entière assurance m’animait: je savais ce qu’il fallait faire et je sentais que ce serait fait.
Nous commencions à sortir du dernier défilé après lequel on rejoint la grande route, lorsque je vis l’Arménien faire demi-tour et agiter les mains. « Ils sont là », dit-il. Je m’avançai en regardant de côté et d’autre, avec ma lorgnette: on distinguait la cavalerie. Assurément, pas quarante mille hommes, mais trois à quatre mille hommes, sinon cinq mille. Les démons aperçurent les Cosaques et marchèrent à leur rencontre, tandis que nous sortions du défilé sur leur flanc gauche. Ils dirigèrent une fusillade vers les cosaques. Les monstres asiatiques se servent du fusil européen comme de vrais hommes. Çà et là, un des nôtres tombait de cheval. Le premier des commandants de sotnias s’avança vers moi
— Excellence, donnez l’ordre d’attaquer. Sinon, nous serons fusillés comme des cailles par ces maudits avant d’avoir mis l’artillerie en position. Nous nous chargeons de les disperser nous-mêmes.
— Un moment de patience, mes chers amis. Je sais bien que vous êtes capables de les disperser: quelle douceur vous en reviendra? Dieu m’ordonne, non pas de les mettre en fuite, mais de les exterminer.
À deux chefs de sotnias je donnai l’ordre d’attaquer en ordre dispersé, de tirer sur les démons et, ensuite, ayant engagé l’affaire, de reculer vers l’artillerie, qui était dissimulée par la dernière sotnia. J’échelonnai les dragons de Nijni-Novgorod à gauche de la batterie. Je tremblais d’impatience. Il me semblait avoir toujours devant moi le petit garçon grillé, avec ses yeux hors de l’orbite. Et pendant ce temps-là, mes cosaques tombaient. Ô Seigneur!
LA DAME. – Comment se termina l’affaire?
LE GÉNÉRAL. – Elle se termina de la meilleure façon, sans un faux mouvement. Les cosaques ouvrirent la fusillade, puis reculèrent vers l’artillerie, tout en criant à leurs chevaux. Derrière eux accourait la race maudite surexcitée, ayant déjà cessé de tirer et galopant en foule droit sur nous. Les cosaques s’éloignèrent à deux cents sagènes, s’éparpillant comme des pois. Alors, je vis que c’était l’heure de Dieu. À la sotnia qui masquait les canons je donnai l’ordre de rompre. Mon escorte se divise en deux parties, à droite et à gauche. Tout est prêt. Bénissez-nous, Seigneur! Je commandai aux canonniers de faire feu.
Et le Seigneur bénit mes six décharges. Je n’avais jamais entendu un tel glapissement diabolique. Avant d’avoir pu se remettre en ordre, les démons recevaient une deuxième volée de mitraille. Toute la bande recula. Troisième décharge; et à la poursuite. C’était un tourbillon, comme en produisent des allumettes enflammées jetées, dans une fourmilière. Ils furent balayés dans toutes les directions, les uns sur les autres. Alors, au flanc gauche, les cosaques et les dragons se lancèrent contre eux et se mirent à les hacher comme des choux. Les uns, ayant échappé à la mitraille, essayaient de fuir en galopant et rencontraient nos sabreurs. D’autres jetaient leurs armes, sautaient de cheval et demandaient l’aman. Je m’abstins d’intervenir. Eux-mêmes comprirent qu’il ne s’agissait plus d’aman. Tous périrent sous les coups des dragons et des cosaques.
Eh bien! si ces démons stupides, au lieu de reculer après les deux premières décharges, lorsqu’ils étaient à vingt ou trente sagènes de nous, s’étaient jetés sur nos canons, ils nous auraient paralysés; et la troisième décharge n’aurait pu avoir lieu.
Dieu était avec nous! La besogne était finie. Mon âme fêtait le dimanche de Pâques. Ayant rassemblé nos morts – trente-sept hommes avaient succombé – et leur ayant fermé les yeux, nous les plaçâmes en plusieurs rangées sur un terrain uni. Il y avait parmi nous, dans la troisième sotnia de cosaques, un vieux sous-officier, Odartchenko, très instruit et doué de facultés étonnantes. Les Anglais auraient fait de lui un premier ministre. Maintenant, il subit l’exil en Sibérie pour avoir fait de l’opposition à l’autorité, lors de la fermeture d’un monastère de vieux-croyants et de la destruction de la tombe où reposait un moine vénéré. J’apostrophai Odartchenko: « En campagne, lui dis-je, c’est à nous de nous débrouiller dans les alléluias. Tu nous serviras de pope. Officie pour nos morts. » Je savais que je lui causerais ainsi une satisfaction précieuse. « J’essaierai, bien volontiers, Excellence », répondit le déluré gaillard, la figure illuminée.
De la même façon nous trouvâmes nos chantres. Ils chantèrent d’une manière correcte. Seule fit défaut la rémission sacerdotale des péchés; mais elle n’était pas nécessaire. D’avance, les péchés étaient remis par la parole du Christ sur les hommes qui donnent leur âme pour leur prochain. Voilà comment je comprends en pareil cas le service funèbre. Toute la journée avait été nuageuse, une journée d’automne; mais avant le coucher du soleil, les nuages s’étaient dispersés, tandis que la gorge, en bas, devenait obscure. Maintenant, sur le ciel, les nuages prenaient des couleurs différentes, de même que si les troupes de Dieu s’étaient rassemblées. Une fête de lumière remplissait mon âme. Une tranquillité et une légèreté inconcevables, comme si toute l’impureté humaine avait été lavée et comme si la terre était délivrée de tous ses fardeaux. Vraiment, je me croyais en paradis. Je sentais la présence de Dieu et de lui seul. Et lorsque Odartchenko se mit à désigner par leurs noms les soldats défunts qui, pour la foi, pour le tsar et pour la patrie, venaient de sacrifier leur vie sur le champ de bataille, je sentis que cela n’était point verbosité officielle ni simple question de titre, comme vous jugiez bon de dire tout à l’heure, mais que l’armée est vraiment le service du Christ et que la guerre, telle qu’elle était, est et sera ainsi jusqu’à la fin du monde, une chose grande, honorable et sainte…
LE PRINCE (après un moment de silence). – Bien; mais quand vous enterriez les vôtres avec cette sereine disposition d’esprit, est-ce que, tout de même, vous n’avez absolument pas pensé aux ennemis que vous aviez tués en si grand nombre?
LE GÉNÉRAL. – Grâce à Dieu, nous pûmes nous éloigner avant que cette charogne nous obligeât à nous souvenir d’elle.
LA DAME. – Est-ce possible? Voilà que vous gâtez toute l’impression.
LE GÉNÉRAL (au Prince). – En fait, qu’est-ce que vous auriez voulu de moi? Que j’accorde la sépulture chrétienne à ces chacals qui n’étaient ni chrétiens, ni musulmans, mais le diable sait quoi? Et si, perdant la tête, j’avais ordonné de les rassembler avec les cosaques dans la même cérémonie funèbre, est-ce que, voyons, vous ne m’accuseriez pas d’intolérance religieuse? Comment donc? Ces charmantes victimes révéraient le diable pendant leur vie, et tout à coup, lorsqu’elles sont mortes, on leur infligerait la cérémonie superstitieuse, grossière, d’un faux christianisme! Non. Là, c’est d’autre chose que j’avais à prendre soin. J’appelai les commandants et les capitaines de sotnias et je leur donnai l’ordre de faire savoir que personne ne devait s’approcher à trois sagènes de la diabolique charogne. Car je voyais bien que depuis assez longtemps les doigts de mes cosaques leur démangeaient de tâter les poches des morts, suivant l’habitude. Je savais quelle peste ils nous auraient rapportée. Nous étions tous perdus.
LE PRINCE. – Est-ce que je vous ai bien compris? Vous appréhendiez que les cosaques ne commissent des vols sur les cadavres des bachi-bouzouks et ne rapportassent parmi vous quelque contagion?
LE GÉNÉRAL. – Oui, justement, je le craignais. Cela me parait clair.
LE PRINCE. – Voilà donc ce que c’est que l’armée chrétienne!
LE GÉNÉRAL. – Les cosaques! Ma foi, de vrais voleurs. Ils l’ont toujours été.
LE PRINCE. – Voyons, est-ce dans un songe que nous parlons?
LE GÉNÉRAL. – J’ai en effet l’impression qu’il y a dans notre conversation quelque chose qui ne va pas. Je n’ai jamais pu saisir au juste le sens de votre réclamation.
L’HOMME POLITIQUE. – Le Prince, sans doute, s’étonne de voir que vos cosaques, si parfaits et presque saints, soient par vous-même qualifiés véritables voleurs.
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