Chapter 35 of 63
Introduction · 4
Il n’est pas jusqu’à la différence de leur état politique actuel où Soloviev ne trouve un argument et une facilité pour le rapprochement des deux nations: « L’esprit d’individualisme, personnifié aujourd’hui avec tant d’excès par la France, doit être bienfaisant pour la Russie, qui en est si dépourvue. En revanche, le peuple ami vous fera partager son amour de la solidarité, qui, chez lui, est purement la fraternité chrétienne. »
Espérer unir les efforts de la France et de la Russie dans une propagande et dans une action religieuses, n’est-ce pas un rêve contredit par la réalité présente et par les prévisions prochaines? Pour écarter cette crainte, il suffit d’examiner de près le caractère des grands mouvements qui se dessinent à notre époque. On se trompe en considérant comme révolutionnaires, en elles-mêmes, certaines idées ou certaines réformes soutenues par des hommes qui ne professent pas notre foi, ou bien qui la combattent sans la connaître. Plus d’une œuvre accomplie en apparence au nom de la vraie religion n’était pas chrétienne. En revanche, il y a un christianisme latent qui agit par des voies détournées. Il emploie à son avantage les instruments mêmes qui sont dirigés contre lui. C’est d’ailleurs l’un des principes qui éclairent l’activité universelle. Nous le savons par l’Évangile et nous le constatons dans l’histoire: ces forces innombrables qui se sont dépensées, qui cherchent leur voie ou qui dorment en réserve, sont destinées à se rencontrer, à s’unir, à se compléter les unes par les autres, à collaborer à l’œuvre définitive. La renaissance de l’esprit chrétien, Soloviev la voyait dans la passion qui s’est éveillée en faveur des œuvres sociales de vérité, de charité et de justice. Il saluait avec joie, il célébrait avec enthousiasme l’esprit qui pousse les hommes à se considérer de plus en plus comme obligés de se prêter assistance et de se témoigner une affection véritable. C’est la charité du Christ qui souffle sur le monde.
Soloviev ne manquait pas de rendre le plus chaleureux et le plus sincère hommage au pape Léon XIII, qui venait de fixer la direction de ce mouvement et qui ouvrait ainsi une nouvelle période.
À notre époque, entreprendre de faire converger vers le triomphe de l’Évangile, sous la conduite du Pape, l’Occident, que la Révolution veut séparer de Rome, et l’Orient, que le schisme en a détourné, n’est-ce pas une utopie? Non. C’est dans ces conditions, c’est au milieu de cet antagonisme que s’élaborent le progrès et l’harmonie.
N’oublions pas, disait hardiment Soloviev, que « l’histoire universelle est la réalisation des utopies ».
En terminant, il résumait, dans un original et charmant parallèle entre saint Pierre et saint Jean, les traits des deux nations unies aujourd’hui pour une œuvre commune. Pierre, l’apôtre de l’Occident, Jean l’apôtre de l’Orient, avaient en quelque sorte fait l’échange de l’excès de leurs qualités. Saint Jean, dont on ne connaît plus que la douceur, était à l’origine un violent. Saint Pierre avait été violent et faible. Tous deux, cédant à des pensées de représailles et croyant servir leur Maître, s’attirèrent une leçon mémorable: « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes! » Gardons-nous d’encourir le même reproche. Servons la Foi avec l’amour de la vérité; servons la charité avec l’amour de la justice.
De la notion de la destinée providentielle des peuples Soloviev a tiré de graves conséquences, notamment celles qui le conduisent à combattre le régime politique de l’Église russe. Voyons ce qu’il disait là-dessus dans ses livres:
Le plan de Dieu se manifeste et se réalise par l’institution de l’Église universelle. Mais est-ce que l’Église universelle n’est pas en proie à la division? Est-ce que nous ne voyons pas les Églises chrétiennes, grandes ou petites, séparées les unes des autres? Oui, assurément. Or, cette division Soloviev voulait la faire cesser; et il l’a combattue de toutes ses forces, au milieu de polémiques diverses, qui agitaient les questions les plus passionnantes.
Parmi les causes de division, Soloviev signalait le système qui place la religion sous la dépendance de l’autorité nationale, c’est-à-dire du pouvoir civil. Au sujet du régime politique et administratif de l’Église russe, Soloviev avait pris tout de suite et pour toujours l’attitude d’un contradicteur. Dans ce rôle, il avait l’avantage de ne pas se trouver seul de son côté et de pouvoir invoquer le témoignage de plusieurs écrivains russes, slavophiles très estimés, entre autres Ivan Aksakov et Georges Samarine. Comme eux, Soloviev a vivement combattu la dépendance de l’Église russe devant l’autorité civile. Je dis « comme eux », mais je dois ajouter qu’il le fit d’une manière moins violente et, en même temps, plus profonde. Tout en se montrant très énergique, il s’imposait dans le langage une certaine retenue, tandis que les deux autres écrivains, Aksakov surtout, s’exprimaient ordinairement avec colère. Mais, je le répète, l’argumentation de Soloviev était celle qui allait au fond des choses; car elle employait la philosophie et la théologie. Qu’on me permette de dire encore une fois, mais en trois lignes, que les discussions auxquelles il prenait part agitaient beaucoup les différentes catégories de lecteurs cultivés. Le grand philosophe avait le don de mettre les esprits en mouvement. D’ailleurs, la question qui se discutait était de celles devant lesquelles la conscience et l’intelligence russes ne pouvaient rester indifférentes.
L’émotion s’augmenta encore lorsque Soloviev exposa son plan complet de réforme de l’Église.
Alors, il ne s’agissait plus seulement des rapports entre l’autorité religieuse et l’autorité civile de la Russie, mais des rapports de l’Église russe avec le monde religieux occidental et avec l’Église catholique romaine.
C’était une conséquence de la thèse soutenue par Soloviev en faveur de l’indépendance de l’Église vis-à-vis de l’État.
Soloviev affirmait la nécessité, pour toutes les Églises chrétiennes, l’Église russe comme les autres, d’être unies autour d’un centre indépendant de toutes les autorités civiles ou nationales, un centre purement religieux et vraiment universel, c’est-à-dire la Papauté.
N’oublions pas que le grand penseur et grand croyant russe ne concevait et ne pouvait concevoir la religion chrétienne que sous la forme de religion réellement universelle. Pour ce motif (et pour d’autres encore) il repoussait l’ingérence de l’autorité civile ou politique, ou nationale, dans les questions de doctrine, de culte, de hiérarchie ecclésiastique; ingérence qui divise l’Église chrétienne en nations et qui, ainsi, s’oppose au principe de l’universalité. Affranchies de la dépendance et de la limitation civile, politique, nationale, les Églises doivent s’unir les unes avec les autres. Une telle union universelle exige un centre. Or, il n’y a qu’un centre possible et concevable: celui qui est établi à Rome depuis les commencements du christianisme.
Soloviev le déclarait d’une manière très catégorique. Tout en critiquant, parfois avec animation, certains faits et certaines périodes historiques du gouvernement pontifical, Soloviev affirmait que la Papauté possède légitimement et nécessairement la puissance religieuse centrale et suprême.
Une telle doctrine, formulée en Russie par un écrivain russe éminent et célèbre, ne pouvait manquer d’y provoquer d’ardentes polémiques. Ces polémiques, il les soutint avec une énergie croissante. Au lieu de reculer devant les reproches qu’il recevait de divers côtés, il accentua sa thèse en plusieurs occasions, qui se succédèrent bientôt et dont je note les principales.
Ce fut, d’abord, dans un discours prononcé le 19 février 1883 pour honorer la mémoire de Dostoïevski. En cette circonstance, Soloviev qualifia de « malheur » et de « scandale » la longue séparation religieuse survenue entre l’Orient et l’Occident; et il glorifia l’Église romaine d’avoir combattu tous les réveils du paganisme et toutes les hérésies.
La même année, de nouveau et davantage encore, il remua les esprits par une publication considérable et didactique intitulée le Grand débat de la politique chrétienne. Là, tout en reproduisant un certain nombre des reproches qui sont ordinairement adressés à la politique pontificale, Soloviev prenait la défense de l’autorité religieuse romaine constituée sous la forme du Saint-Siège apostolique. De nouveau il désignait et il saluait Rome comme le centre unique, légitime et nécessaire de l’Église universelle.
À la date de 1885, nous trouvons l’apôtre philosophe en discussion publique, sur le même sujet, avec un métropolite. Cette fois, Soloviev présente sa thèse en une série de neuf questions, qui s’enchaînent, pour ainsi dire, mécaniquement. Raisonnant d’après les décrets des conciles oecuméniques et aussi d’après les décisions de l’Église russe, il soutient que la séparation accomplie depuis des siècles n’a pas de causes doctrinales et que c’est uniquement une œuvre de la politique humaine.
La conférence, faite en français à Paris (25 mai 1888), affirme encore la nécessité d’ « un sacerdoce général ou international, centralisé et unifié dans la personne d’un Père commun de tous les peuples, le Pontife universel ».
La moitié du livre, français aussi, publié à Paris en 1889, sous le titre la Russie et l’Église universelle, a pour but de prouver que la suprématie du Pape est fondée sur le droit divin. En faveur de cette suprématie hiérarchique et doctrinale, Soloviev invoque encore une quantité de considérations diverses, historiques et philosophiques. Le livre contient une introduction qui donne, en cinquante pages, un incomparable résumé des grandes crises religieuses durant les premiers siècles chrétiens et durant le Moyen Âge. La dernière partie, consacrée à l’application du principe trinitaire, fait entrevoir une synthèse de toutes les sciences et de toutes les forces, humaines ou surnaturelles. Ou a reproché à l’auteur des excès d’imagination et une espèce de panthéisme mystique. En tout cas, il y a là une prodigieuse quantité de connaissances et d’idées; et, vraiment, le livre est extraordinaire.
J’ai noté que le livre la Russie et l’Église universelle est écrit en français; mais cela ne suffit pas. Il faut dire que le style français de l’éminent penseur et écrivain russe est un modèle de pureté, d’élégance et de noblesse. Obligé de quitter Paris avant l’impression de son travail, Soloviev m’avait confié le soin d’en corriger les épreuves. Le manuscrit semblait l’œuvre d’un auteur dont la langue natale est le français, le meilleur français, à la fois classique, et moderne.
Si remarquable par son contenu et par sa forme, ce livre a encore l’avantage de préciser la conception et la tendance de Soloviev au sujet de l’Église.
On s’est souvent trompé à cet égard. Même en Russie, et peut-être surtout en Russie, certain grave malentendu est persistant.
Par exemple, bien des personnes pensent que, durant une période peut-être assez longue, le grand philosophe et théologien russe a eu pour le catholicisme une sympathie plus ou moins vive, mais peu à peu affaiblie et finalement dissipée.
Or, en ce qui concerne l’attitude de Soloviev à l’égard du catholicisme, le mot sympathie doit être écarté, étant à la fois équivoque et inexact. Le mot sympathie fait supposer que Soloviev aurait envisagé le catholicisme d’après les impressions variables d’un sentiment variable lui-même selon les circonstances. En réalité, il s’agit ici d’une chose tout autre qu’un sentiment, et beaucoup plus importante. Il s’agit d’une doctrine précise et qui, dans la pensée ainsi que dans l’œuvre de Soloviev, est fondamentale, essentielle, fixe. Même dans son grand ouvrage la Justification du Bien, qui est surtout un traité de morale, l’idée de l’union des Églises est exposée d’une manière catégorique et assez développée. Là, comme ailleurs, le philosophe apôtre affirme, coup sur coup, l’universalité, la catholicité, de la véritable Église chrétienne[7]. De bonne heure, et jusqu’à la fin de son apostolat, il a souhaité l’union des Églises et il a déclaré que cette union devait nécessairement avoir pour centre la Papauté. Dès 1882, dans l’un des premiers discours en l’honneur de Dostoïevski, il affirmait l’universalité et la suprématie du Saint-Siège romain. On rencontre la même doctrine dans le livre si curieux, quoique inachevé: Histoire et avenir de la théocratie. Cette doctrine remplit la plus grande partie de l’ouvrage français la Russie et l’Église universelle[8].
La correspondance de Soloviev, elle aussi, montre souvent combien était profonde chez lui la préoccupation relative à l’union religieuse; union complète, c’est-à-dire morale, doctrinale, ecclésiastique. Comme exemple, je citerai deux des lettres qu’il m’adressa. Ces lettres indiquent bien sa disposition d’esprit ordinaire, ou plutôt constante; et elles le peignent lui-même tel qu’il était au milieu de ses travaux, de ses projets, de ses sollicitudes. Elles font, en outre, juger de la charmante affection qu’il témoignait à ses amis:
Inappréciable ami et frère de mon âme, je profite d’une occasion favorable pour vous « mettre sur la piste ». Mon ami M. Cavos, demi-italien franco-russe et homme excellent sous tous les rapports, s’est chargé de vous remettre cette lettre, que je n’aurais pas voulu confier à la poste.
Il s’agit d’un grave mouvement parmi les dissidents russes (ceux que l’on considère comme protestants et nationalistes, mais qui ne le sont pas en réalité) vers la catholicité (je ne dis pas encore catholicisme). Ils tiennent, entre autres, à avoir une hiérarchie valable, c’est-à-dire possédant la succession apostolique. Puisqu’il n’y a aucune possibilité pratique d’obtenir la chose voulue d’une source orientale, il s’ensuit…
La seconde éventualité – la seule qui reste – serait d’autant plus à désirer qu’elle réunirait à l’avantage de la valabilité relui de la régularité. – Vous comprenez l’impression personnelle que produisent sur moi ces horizons nouveaux, ouverts d’une manière si inattendue. J’ai vu que je me suis préparé pendant ces douze dernières années (sans y penser et sans le prévoir) un rôle pratique et indispensable; que je ne me suis pas trompé et que je n’ai pas travaillé en vain, même au point de vue purement pratique. Il ne s’agit plus de « jeter la bonne graine », mais de préparer et de réaliser un acte historique d’un caractère tout à fait déterminé et d’une importance incalculable.
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