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Chapter 32 of 63

Introduction · 1

Vladimir Soloviev est un des noms illustres de la Russie contemporaine. Il est le plus grand philosophe de ce pays. Mort en 1900, après une carrière éclatante mais courte (ayant vécu moins de cinquante ans), il a laissé une œuvre philosophique, religieuse et littéraire de première importance: dix volumes compacts dont on vient de publier une nouvelle édition d’ensemble; quatre volumes de correspondance; un recueil de poésies; une traduction de Platon. Très célèbre de son vivant, il continue de posséder un prestige et d’exercer une influence qui ne cessent de s’accroître. La Russie studieuse et la Russie savante le lisent et l’admirent. Là-bas, dans les centres cultivés, se rencontrent des associations Soloviev, des cercles Soloviev, des comités Soloviev. Il inspire des analystes et des biographes très nombreux. Les Russes qui n’admettent pas sa doctrine sont, comme les autres, fiers de lui et heureux de proclamer sa gloire, qui s’est emparée de l’avenir. Non seulement on le célèbre, mais on l’aime. Tous les hommes qui l’ont connu gardent de lui un souvenir incomparable.

Aujourd’hui où, dans les exploits d’une guerre européenne, Russes et Français mêlent leurs âmes et leur sang, c’est, plus que jamais, un devoir et une joie de rendre hommage à Soloviev, manifestation magnifique du génie de sa noble race.

Il aimait beaucoup notre pays. Il en parlait et il en écrivait la langue à merveille. Même, il a, voici plus de vingt années, publié chez nous un important ouvrage en français (la Russie et l’Église universelle), qui touche à plusieurs des sujets traités dans le livre russe dont je donne la traduction[1]. Et cependant les deux livres sont très différents, du moins par la forme. Leur comparaison met en évidence l’étonnante variété des dons que possédait Soloviev. Philosophe et apôtre, il était encore, comme écrivain, un artiste. Ces Trois Entretiens, imprégnés de philosophie et de théologie, ont l’attrait d’un exercice littéraire fort élégant, très dégagé et aussi, dans le meilleur sens du mot, mondain. Ils donnent l’idée la plus exacte de l’imprévu et du charme que présentait la conversation du grand philosophe russe.

J’ai fait connaissance avec Vladimir Soloviev pendant son deuxième séjour à Paris, qui dura du mois de mai au mois d’octobre 1888. Le 25 mai de cette année-là, j’avais eu la bonne fortune d’être invité à une réunion assez originale, dans les salons de la princesse Wittgenstein, née Bariatynski.

Soixante personnes environ, le plus grand nombre fourni par la société du faubourg Saint-Germain, un groupe de Russes à peu près naturalisés Parisiens, quelques Religieux d’origine étrangère, trois ou quatre publicistes de notoriété diverse, écoutaient une conférence que lisait en français un écrivain récemment arrivé de Petrograd. Il exposait l’Idée russe, sujet familier au monde littéraire et politique de là-bas; plus ou moins connu mais assez négligé par les Russes qui habitent ou qui fréquentent notre capitale; presque entièrement ignoré chez nous. Qui était ce conférencier? Ses compatriotes eux-mêmes, sauf quelques-uns, savaient seulement qu’il était le fils d’un des meilleurs historiens de la Russie; qu’il avait occupé très jeune une chaire à l’Université de Moscou; que, dans des livres et dans des revues, il traitait principalement les questions philosophiques et religieuses; qu’il lui était arrivé maintes fois de soutenir des polémiques très retentissantes; que, s’il avait des adversaires de toute sorte, il possédait, en revanche, une multitude d’amis et d’admirateurs enthousiastes; qu’il passait pour aimer les théories paradoxales; et que, d’allures singulières, il menait une existence plus ou moins nomade.

Les Français le regardaient et l’écoutaient avec curiosité. Très grand, d’une maigreur et d’une minceur extrêmes, le port droit, l’attitude recueillie, il donnait tout d’abord l’impression d’un personnage qui n’aurait eu qu’une demi-réalité physique. Mais, sous la longue chevelure grisonnante qui encadrait son front large et harmonieux, s’épanouissait rapidement une puissance pénétrante. Ses yeux de myope, immenses et magnifiques, projetaient des rayons. La voix, étendue et pleine, était singulièrement nuancée. Gutturales, éclatantes, douces et même caressantes, toutes les notes se succédaient; ou bien elles composaient un seul accord, ainsi que dans les cloches d’un métal artistique et savant où les sonorités les plus graves sont traversées de vibrations argentines. Des manières humbles et presque timides, avec un profond accent d’énergie audacieuse et obstinée. Tel apparaissait Vladimir Soloviev.

Que venait-il nous dire? et quel intérêt spécial pouvait présenter cette idée russe? Avait-elle donc plus d’importance ou plus de précision que l’idée française, anglaise, allemande ou italienne? Le discours, bien qu’il ne fût pas long, produisit une impression de puissance. Bientôt l’auditoire s’était rendu compte que le conférencier interprétait des sentiments qui touchaient à la nature propre d’un peuple et qui résumaient toute une crise intellectuelle et morale. Mais on ne soupçonnait guère en quoi la doctrine qu’il exposait avec tant d’élévation et d’éloquence se rapportait à nos intérêts et à nos besoins.

On comprendrait mieux chez nous, maintenant. Ou plutôt, on comprendra mieux. Car l’enseignement que nous apportait ce philosophe russe est devenu la leçon qui ressort de la crise formidable où, depuis deux années, le sang français coule à flots, et où se déchire, pour se reconstituer, l’âme de la France. Nous avons vu les aberrations et les monstruosités que peut engendrer une idée nationale développée sans mesure et nourrie d’une exaltation aveugle. L’idée allemande nous a montré de quelle folie furieuse peut être dévoré un peuple obsédé par l’amour de soi-même. C’est ainsi qu’est apparue au milieu de la civilisation l’idée allemande, qui prétendait être la civilisation supérieure et totale.

Un peuple peut donc, jusqu’à l’aveuglement et jusqu’à la frénésie, se tromper sur ses droits, sur ses forces, sur sa destinée. Le patriotisme, qui, éclairé et généreux, est si beau et si noble, subit des déviations et des déformations prodigieuses quand il se laisse aller à l’idolâtrie de soi-même. Dans un peuple, l’amour-propre démesuré peut exercer les mêmes ravages que dans un individu et le rendre, comme un particulier, injuste, déraisonnable, fou furieux.

Il y a aussi d’autres égarements, dans le sens inverse. Un peuple peut prendre en mépris et en horreur les sentiments et les traditions qui ont fait sa force. Nous commencions à être entraînés par cet aveuglement, lorsque Soloviev vint nous parler des devoirs d’une nation envers autrui et envers elle-même. Alors, on voyait s’épanouir dans notre politique l’erreur fondamentale qu’une fausse philosophie, une fausse histoire et une fausse littérature cultivaient chez nous depuis un siècle. Beaucoup de Français s’étaient mis à détester le passé de leur pays. Sous prétexte de mieux aimer la France, ils voulaient forger une France qui, par l’âme, par les institutions et par les mœurs, fût tout le contraire de ce qu’elle avait été si longtemps. Persuadés qu’ils avaient pour toujours mis la main sur la vérité historique, philosophique et sociale, ils voulaient encore introduire dans les lois cette vérité prétendue; et ils appelaient la politique à leur aide.

La Russie, elle, subissait à la fois les deux emportements opposés. Il y avait chez elle, surtout depuis un demi-siècle, beaucoup de penseurs, de savants, de professeurs et d’écrivains qui travaillaient à la détacher de tout ce qui était russe et à la faire rompre avec sa tradition politique et religieuse. Ils prêchaient les sophismes fabriqués en Allemagne et en France. Ces hommes se glorifiaient d’être des Occidentaux. En même temps, parmi les fidèles de la tradition russe, un très grand nombre représentaient la Russie comme une puissance à part, ayant en elle-même toute la morale, toute la civilisation, toute la religion, ne devant rien à personne et ne recevant rien de personne. Ceux-là, c’étaient les Slavophiles.

Soloviev combattait les exagérations et les aberrations des uns et des autres. Aux incrédules qui prêchent la morale et le patriotisme, il rappelait que les droits et les devoirs des hommes sont réglés par la loi divine et que la civilisation chrétienne ne peut subsister sans la doctrine chrétienne. Aux croyants qui s’enferment dans une infatuation exaltée, il montrait l’Église russe soumise à l’autorité politique nationale et isolée du centre de la vie religieuse universelle.

Cette attitude déconcertait les libres penseurs et scandalisait les croyants. Les philosophes, les savants et les autres occidentaux reprochaient à Soloviev d’être trop mystique; les croyants, d’être trop philosophe et trop occidental. Et tous ses adversaires s’accordaient à le trouver beaucoup trop indépendant d’allures dans les grandes choses ainsi que dans les petites. Peu d’hommes supérieurs furent comme lui en butte aux critiques contradictoires. Mais peu aussi eurent tant d’amis et d’admirateurs enthousiastes. Il en avait même une foule dans les camps hostiles à sa doctrine et à ses tendances.

Historien, philosophe et croyant, Soloviev envisageait la notion de patrie, et spécialement la destinée de la patrie russe, d’après les enseignements de l’histoire, de la philosophie, de la révélation chrétienne.

Aux auditeurs de Paris il disait: « L’idée d’une nation n’est pas ce qu’elle pense d’elle-même dans le temps, mais ce que Dieu pense sur elle dans l’éternité.

«… En acceptant l’unité essentielle et réelle du genre humain, nous devons considérer l’humanité entière comme un grand être collectif ou un organisme social dont les différentes nations représentent les membres vivants. Il est évident, à ce point de vue, qu’aucun peuple ne saurait vivre en soi, par soi et pour soi, mais que la vie de chacun n’est qu’une participation déterminée à la vie générale de l’humanité.

« La fonction organique qu’une nation doit remplir dans cette vie universelle, voilà sa vraie idée nationale, éternellement fixée dans le plan de Dieu.

«… Le peuple russe est un peuple chrétien, et, par conséquent, pour connaître la vraie idée russe, il ne faut pas se demander ce que la Russie fera par soi et pour soi, mais ce qu’elle doit faire au nom du principe chrétien qu’elle reconnaît et pour le bien de la chrétienté universelle à laquelle elle est censée appartenir. Elle doit, pour remplir vraiment sa mission, entrer de cœur et d’âme dans la vie commune du monde chrétien et employer toutes ses forces nationales à réaliser, d’accord avec les autres peuples, cette unité parfaite et universelle du genre humain, dont la base immuable nous est donnée dans l’Église du Christ. »

Ces déclarations et d’autres analogues étaient nouvelles pour la plus grande partie de l’auditoire de 1888 réuni à Paris. Mais elles avaient déjà été maintes fois, par la parole et par la plume, développées devant le public russe, depuis une quinzaine d’années.

L’apostolat chrétien que Soloviev exerçait datait de la thèse même soutenue pour le doctorat, en 1874, lorsque le jeune philosophe n’avait que vingt et un ans. Dans cette première thèse, intitulée la Crise de la philosophie occidentale, se trouvait déjà une notable partie de la doctrine à laquelle allait être consacrée une existence de labeur passionné.

La soutenance de thèse eut un retentissement extraordinaire, non pas seulement à cause de l’originalité et de la grande valeur des idées qui étaient ainsi développées devant un public d’élite; mais surtout à cause de la puissance intellectuelle dont le jeune candidat faisait preuve. Ce fut un événement. L’impression en resta vivante pendant bien des années; et la trace en subsiste dans l’histoire de l’époque. Devant des centaines d’auditeurs, camarades d’études, professeurs, écrivains, le jeune candidat remporta un triomphe, salué dans les revues scientifiques et dans les journaux. En sortant de la séance, l’historien Bestoujev-Rioumine écrivait: « Si les espérances de ce jour se réalisent, la Russie possède un nouvel homme de génie: il ressemble à son père par ses manières et par sa tournure d’esprit; mais il le dépassera. Jamais, à aucune soutenance de thèse, je n’avais constaté une puissance intellectuelle si prodigieuse. » Une foule d’auditeurs répétaient avec Zamyslovsky: « C’est un homme inspiré; c’est un prophète! »

Ce prophète de vingt et un ans avait déjà une histoire. Son extrême précocité de pensée et de culture lui avait fait subir, dès l’adolescence, la crise qui, en général, ne se produit que dans la seconde partie de la jeunesse ou même plus tard. À quatorze ans, il était devenu athée et, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, il s’était débattu entre les systèmes les plus contradictoires, tous radicalement opposés à notre foi. Je l’ai entendu, dans une causerie intime, me raconter cette épreuve et parler du fol enthousiasme qu’il ressentait pour le matérialisme. C’était la maladie d’alors. Un prêtre français, qui a publié sur le grand philosophe russe un beau livre, très consciencieux et très intéressant, M. l’abbé d’Herbigny, a résumé avec délicatesse les phases de l’étonnante crise juvénile et aussi, d’ailleurs, de toute l’évolution accomplie par l’âme et par l’intelligence de Soloviev[2].

Au foyer familial, l’adolescent respirait une atmosphère de foi. Son père, historien éminent et chrétien très ferme, « aimait d’un amour passionné l’orthodoxie, la science et la patrie russe ». C’est Vladimir Soloviev lui-même qui, plus tard, l’a dit dans un article consacré à son noble père. Mais le jeune garçon, assoiffé de savoir, lisait en cachette presque autant que près des yeux paternels. Notamment, il lut à la dérobée le livre tout matérialiste de Büchner, Force et Matière, dans le texte allemand; puis Strauss; puis, dans le texte français, la Vie de Jésus, de Renan; et d’autres ouvrages de même espèce. Bientôt, par franchise et sans doute aussi un peu par orgueil, il déclara son incroyance radicale, que le père, attristé, sut ne pas déplorer et blâmer avec irritation, se bornant à des conseils de réserve et de prudence.

Faute de ces deux qualités, Vladimir Soloviev avait du moins une grande et rare franchise, un fondamental besoin de vérité, un insatiable désir d’apprendre et de connaître. Il continua d’étudier, comme d’ailleurs il devait étudier toute sa vie, absolument toute sa vie, avec la plus ardente et la plus puissante passion. Chose compréhensible mais tout de même inattendue, ce fut Spinoza qui le tira du matérialisme. L’impression produite par l’étude de Spinoza fut décisive. Elle explique le penchant assez sensible que Soloviev garda longtemps pour l’auteur de l’Éthique. – Délivré de l’erreur qui asservit toute chose à la matière, Soloviev ne pouvait rester prisonnier de la doctrine qui confond le monde et Dieu. Un moment, il avait pris goût au bouddhisme, dont il se détacha bientôt, ne trouvant là ni principe de morale, ni principe de vérité. — La parfaite connaissance de sa langue originelle, du latin, du grec, du français, de l’allemand, de l’anglais, de l’italien; plus tard, de la langue et de la littérature hébraïques; des philosophies anciennes ou modernes; son savoir théologique et historique, son inclination pour le symbolisme et pour la mysticité; ses dons de poète; tant de ressources le disposaient à s’engager dans les voies les plus différentes.

Déçu, mais non découragé, pas même fatigué, il procéda à un inventaire et à un classement des notions recueillies dans le cours de recherches si prolongées et toujours si actives. Je cite volontiers M. l’abbé d’Herbigny pour compléter les détails que je tiens de Soloviev personnellement: « Il fréquentait en même temps la Faculté d’histoire et de philologie, la Faculté des sciences physiques et mathématiques et l’Académie ecclésiastique de théologie. Outre ses professeurs préférés, P. D. Iourkévitch et V. D. Koudriatsev-Platonov, il consultait assidûment tous les grands philosophes de l’antiquité et des temps modernes. Il lisait et annotait dans leur langue originale Platon et Origène, Sénèque et saint Augustin, Bacon et Stuart Mill, Descartes et Bonald, Kant et Schopenhauer, Hegel et Schelling, enfin, parmi les Russes, Tchadaïev et Khomiakov. Surtout, il s’absorbait en de longues réflexions qu’il prolongeait souvent le jour et la nuit; ainsi élaborait-il sur de riches matériaux une pensée très personnelle. »

Enfin, la conclusion de tant d’études et d’efforts lui apparut dans le christianisme doctrinal et vivant. Incorporé déjà au christianisme par l’onction baptismale, il se donna d’une volonté pleine, forte, éclairée, n’aspirant qu’à être un apôtre, dédaigneux de toute ambition humaine, de tout égoïsme et de tout confort, résolu à ne pas se marier et à vivre chaste.

C’était surtout comme professeur qu’il comptait d’abord mettre au service de l’apostolat religieux toutes les ressources des sciences. Professeur, il le fut très jeune (à Moscou et à Petrograd) et avec un succès incomparable; mais pendant fort peu de temps.

L’impression extraordinaire produite dès les débuts a été conservée dans les souvenirs de nombreux témoins, notamment le magistrat académicien Koni, dont le récit est résumé par M. l’abbé d’Herbigny: « Quand les leçons sur le théandrisme furent annoncées dans l’Université de Saint-Pétersbourg, il y eut une immense agitation parmi les étudiants de toutes les Facultés. Quel était cet insolent qui osait introduire un sujet religieux dans le sanctuaire de la science, la nuit dans la demeure du soleil? Un vrai complot fut organisé. Le tumulte devait être tel que le cours serait définitivement coulé dès la première leçon. Tous les étudiants étaient convoqués. Le grand jour arriva: la Faculté des Sciences, celle des Lettres et celle de Droit se trouvèrent au grand complet. Devant cet auditoire immense et bourdonnant, le professeur de vingt-cinq ans entre; on lui refuse les applaudissements habituels. Cependant tous les yeux se sont fixés sur lui; et déjà son visage, son regard imposent le respect. Quelques meneurs, parmi les philologues, essayent de lancer le tumulte; ils ne sont pas suivis. L’auditoire entier a été saisi par ce jeune homme qui lui parle de l’idéal chrétien, de la grandeur humaine et de l’amour divin pour elle. La grande voix, profonde et souple, du professeur retentit dans un silence religieux; elle rend hommage au Christ, elle le désigne comme le seul principe qui puisse instaurer le règne de l’amour et d’une vraie fraternité; elle convie tous les auditeurs à se laisser diviniser par Lui. Et, soudain, les applaudissements éclatent, unanimes: juristes, philologues, naturalistes, acclament celui qu’ils devaient honnir; ils se presseront désormais à toutes ses leçons, ils l’applaudiront jusqu’au bout. »

Et pourtant, dans le cours des six années où il figura parmi les professeurs officiels, il ne put occuper sa chaire que treize ou quatorze mois au total. C’était l’administration qui lui interdisait la parole; une première fois, provisoirement; d’une manière définitive, en mars 1881. Il avait alors vingt-huit ans. Entre ces deux mesures on toléra qu’il fît un cours aux jeunes filles élèves d’un établissement supérieur; puis, de loin en loin, quelque conférence dans des milieux académiques. De même que les cours, ces rares conférences inquiétaient l’administration, religieuse ou civile. Soloviev réclamait la liberté pour les chrétiens dissidents; et parfois il indiquait le Saint-Siège romain comme le centre légitime et nécessaire autour duquel doivent s’unir les Églises du Christ.

Trois de ces conférences, prononcées d’année en année, ont pour sujet Dostoïevski. Le grand romancier et le grand philosophe avaient été très liés, quoique le premier eût trente-cinq ans de plus que le second. C’est sans doute cette différence d’âge qui, récemment, a fait dire à un écrivain anglais que Soloviev reconnut Dostoïevski pour son prophète. Mais il faut signaler là une erreur. Assurément, le grand philosophe russe a donné à Dostoïevski le nom de prophète, ainsi qu’à d’autres personnalités qui agissaient beaucoup sur la masse des esprits; assurément, il lui a témoigné une affectueuse admiration; mais, comme philosophe, comme érudit et aussi comme écrivain, Soloviev possédait une puissance qui l’empêchait de se mettre à la suite du célèbre romancier. Il n’a suivi la trace de personne. Il était de force à conduire une armée d’intelligences; et cela, précisément, on l’a reconnu en Russie, dès qu’il exerça un rôle public. Dostoïevski lui-même voyait et montrait dans le jeune philosophe un apôtre et un prophète, un vivant symbole de la destinée réservée au monde russe. Dans son dernier roman (non terminé), les Frères Karamazov, Dostoïevski mettait en scène, sous le nom d’Aliocha, Vladimir Soloviev comme la personnification de cette race intelligente, croyante, glorieuse.

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Introduction · 1 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library