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The ConsciousLibrary

Chapter 31 of 63

Texte entier · 31

— « Que ce qui est écrit s’accomplisse », dit le professeur Pauli; et les chrétiens qui portaient les brancards les livrèrent en silence aux soldats. Ceux-ci s’éloignèrent par la porte du nord-ouest. Les chrétiens, eux, sortant par la porte du nord-est, s’éloignèrent rapidement de la ville, en passant près du mont des Oliviers, pour gagner Jéricho. Préalablement, des gendarmes et deux régiments de cavalerie avaient repoussé au loin la foule qui occupait la route. Sur les collines désertes près de Jéricho, on résolut d’attendre quelques jours. Le lendemain matin, des pèlerins chrétiens de connaissance arrivèrent de Jérusalem et racontèrent ce qui s’était passé à Sion. Après le dîner de la cour, tous les membres du concile avaient été convoqués dans l’immense chambre du trône (près de l’emplacement supposé du trône de Salomon). Là, s’adressant aux représentants de la hiérarchie catholique, l’empereur avait déclaré que le bien de l’Église exigeait, évidemment, l’immédiate élection d’un digne successeur de l’apôtre Pierre; que, dans les circonstances actuelles, l’élection devait s’accomplir d’une façon sommaire; que la présence de l’empereur, chef et représentant du monde chrétien tout entier, compensait abondamment l’omission des formalités rituelles; et qu’au nom de tous les chrétiens, il proposait au Sacré-Collège d’élire son ami et frère bien-aimé Apollonius, afin que le lien étroit qui existait entre eux rendit durable et indestructible l’union de l’Église et de l’État, pour le bien commun de tous. Le Sacré-Collège se retira dans une chambre spéciale pour tenir le conclave et, une heure et demie après, revint avec le nouveau pape, Apollonius.

Pendant que l’on procédait à l’élection, l’empereur, avec douceur, sagesse, éloquence, avait engagé les représentants des protestants et des orthodoxes à mettre définitivement de côté les vieilles contestations, en vue d’une ère historique nouvelle et grande; et il avait donné sa parole qu’Apollonius saurait abolir pour toujours tous les abus historiques du pouvoir papal. Persuadés par ce discours, les représentants de l’orthodoxie et du protestantisme avaient dressé l’acte d’union des Églises. Quand Apollonius et les cardinaux parurent au milieu des cris de joie de toute l’assemblée, un évêque grec et un pasteur évangélique présentèrent leur texte. Accipio et approbo et laetificatur cor meum, dit Apollonius, en apposant sa signature. « Je suis un véritable orthodoxe et un évangélique véritable, autant que je suis un véritable catholique », ajouta-t-il en échangeant un amical baiser avec le Grec et l’Allemand. Puis il vint à l’empereur, qui l’embrassa et qui le pressa longuement sur son cœur. Alors, dans le palais et dans le temple surgirent des points brillants qui flottaient en tous sens; ils se développèrent jusqu’à devenir des formes lumineuses de choses étranges; d’en haut tombaient sur le sol des fleurs extraordinaires, exhalant en abondance un parfum inconnu. D’en haut retentirent, délicieux, allant droit à l’âme et saisissant le cœur, les sons d’instruments musicaux ignorés jusque-là; et les voix angéliques d’invisibles chanteurs glorifiaient les nouveaux maîtres du ciel et de la terre. Mais, en même temps, un terrible bruit souterrain retentissait dans l’angle nord-ouest du palais central, sous le Koubbet-el-arouakh, c’est-à-dire sous la coupole des âmes, où, selon les traditions musulmanes, se trouve l’entrée de l’enfer. Quand, à l’invitation de l’empereur, les assistants s’avancèrent de ce côté, tous entendirent des voix innombrables, aiguës et perçantes, – ni enfantines, ni diaboliques – qui criaient: « L’heure est venue; délivrez-nous, sauveurs, sauveurs! » Mais Apollonius, se serrant contre le roc, cria en bas, à trois reprises, quelques mots d’une langue inconnue; alors les voix se turent et le bruit souterrain s’interrompit. Pendant ce temps, l’immense foule du peuple, venue de tous les côtés, s’était amassée autour de Kharam-ech-Chérif. À la tombée de la nuit, l’empereur, avec le nouveau pape, s’était montré sur le perron oriental, provoquant une « tempête d’enthousiasme ». Il salua aimablement toute l’assistance. Alors, Apollonius, puisant dans de grandes corbeilles que lui présentaient les cardinaux diacres, lança en l’air, continuellement, de magnifiques chandelles romaines, des fusées, des fontaines de feu, qui, enflammées au contact de ses mains, devenaient, tantôt des perles aux lueurs phosphoriques, tantôt des arcs-en-ciel. Tout cela sur le sol se transformait en innombrables feuilles de papier de diverses couleurs et chargées d’indulgences plénières pour tous les péchés passés, présents et à venir. La joie populaire était sans bornes. Certains, il est vrai, affirmaient avoir vu ces feuilles d’indulgence métamorphosées en crapauds et en serpents hideux. Néanmoins, la grande majorité du peuple s’abandonnait à l’enthousiasme. Les fêtes durèrent encore plusieurs jours, pendant lesquels le nouveau pape thaumaturge accomplit des prodiges si extraordinaires et si incroyables que le récit en serait complètement inutile.

Pendant ce temps-là, sur les hautes solitudes de Jéricho, les chrétiens se livraient au jeûne et à la prière. Le soir du quatrième jour, quand la nuit commençait, le professeur Pauli et neuf compagnons, montés sur des ânes et amenant un chariot, pénétrèrent dans Jérusalem. Là, par des rues détournées, passant près de Kharam-ech-Cherif, ils gagnèrent Kharet-en-Nazara et atteignirent l’entrée du temple de la Résurrection, où, sur le pavé, gisaient les corps du pape Pierre et du père Jean. À cette heure, la rue était entièrement déserte. Tous les habitants se trouvaient à Kharam-ech-Cherif. Les soldats chargés de monter la garde dormaient d’un profond sommeil. Les arrivants constatèrent que les corps n’étaient nullement décomposés ni même engourdis. Les ayant placés sur des civières et les ayant recouverts de manteaux qu’ils avaient apportés, ils revinrent, par les mêmes rues détournées, près de leurs frères. À peine avaient-ils déposé les civières sur le sol, que l’esprit de vie reprit possession des deux morts. Ceux-ci se mirent à s’agiter, s’efforçant de se débarrasser des manteaux qui les enveloppaient. Tous les aidèrent, avec des cris de joie; et bientôt les deux ressuscités étaient debout, entiers et intacts. Et le père Jean parla en ces termes: « Ainsi donc, chers enfants, nous ne nous sommes pas quittés. Et voici ce que je vous dis maintenant: –L’heure est venue d’accomplir la dernière prière que le Christ a faite pour ses disciples; qu’ils soient un, comme Lui-même avec le Père est un. En vue de cette unité chrétienne, chers enfants, vénérons notre bien-aimé frère Pierre. Qu’il paisse les dernières brebis du Christ! Frère, qu’il soit fait ainsi! » Et il embrassa Pierre. Le professeur Pauli s’avança alors: « Tu es Petrus », dit-il au pape: « Jetzt ist es ja gründlich erwiesen und ausser jedem Zweifel gesetzt. »

De la main droite il lui serra fortement la main et tendit l’autre au père Jean, en disant: « So also Väterchen, nun sind wir ja Eins in Christo. » Ainsi s’accomplit l’union des Églises, dans l’obscurité de la nuit, sur une hauteur isolée. Mais, tout à coup, l’obscurité nocturne fit place à une splendeur lumineuse, et dans le ciel le grand signe apparut: une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Le signe demeura quelque temps au même endroit, puis, lentement, s’achemina vers le sud. Levant sa crosse, le pape Pierre s’écria: « Voilà notre étendard! Suivons-le! » Et, accompagné par les deux vieillards, ainsi que par toute la foule des chrétiens, il s’engagea dans la voie marquée par l’apparition, vers la montagne de Dieu, vers le Sinaï…

(Ici le lecteur s’arrête.)

LA DAME. – Pourquoi donc ne continuez-vous pas?

M. Z… – C’est le manuscrit qui ne continue pas. Le père Pansophii n’a pu terminer sa narration. Étant déjà malade, il m’a raconté ce qu’il se proposait d’écrire ensuite – « quand je serai guéri », disait-il. Mais il ne put guérir; et la fin de sa narration fut ensevelie avec lui dans le monastère Danilov.

LA DAME. – Mais, sans doute, vous vous rappelez ce qu’il vous a dit. Alors, racontez-le.

M. Z… – Je me rappelle seulement les grandes lignes. Après que les chefs spirituels et les représentants de la chrétienté se furent éloignés dans le désert de l’Arabie, où, de toutes les directions, affluèrent vers eux des foules de fidèles zélateurs de la vérité, Apollonius put librement pervertir par ses prodiges et par ses miracles tous les chrétiens superficiels, qui n’étaient pas désillusionnés sur l’Antéchrist. Il déclara que, par la puissance de ses clefs, il avait ouvert les portes entre la vie terrestre et la vie d’outretombe. En effet, la communication entre les morts et les vivants, comme aussi entre les hommes et les démons, devint un phénomène habituel; et l’on vit se développer des formes nouvelles, inouïes, de débauche mystique et démoniaque. Mais aussitôt que l’empereur se crut solidement établi dans le domaine religieux et que, sous la pressante inspiration de la mystérieuse voix « paternelle », il se fut déclaré l’unique et véritable incarnation de la divinité suprême et universelle, – alors lui advint un nouveau malheur, du côté d’où personne ne prévoyait rien de tel: la révolte des Juifs. Ce peuple, dont les membres atteignaient maintenant le chiffre de trente millions, n’avait pas été tout à fait étranger aux préliminaires et à l’affermissement des universels succès du sur-homme. L’empereur, en venant s’installer à Jérusalem, avait secrètement entretenu dans les milieux juifs la rumeur que son principal dessein était d’établir sur toute la terre la domination d’Israël; pour cette raison, les juifs l’avaient reconnu comme le Messie et lui avaient témoigné un dévouement enthousiaste et sans bornes. Et tout à coup, ils se révoltaient, respirant la colère et la vengeance. Cette révolution, sans aucun doute prédite dans la tradition et dans l’Écriture, a été représentée par le père Pansophii peut-être avec trop de simplicité et de réalisme. En somme, les Juifs, qui considéraient l’empereur comme un véritable et parfait Israélite, auraient par hasard découvert qu’il n’était même pas circoncis. Ce jour-là, tout Jérusalem et le lendemain toute la Palestine se révoltaient. L’absolu et ardent dévouement au sauveur d’Israël, au Messie annoncé, se changeait en une haine absolue et ardente vis-à-vis du fourbe astucieux, de l’impudent imposteur. Tout le judaïsme se leva comme un seul homme; et ses ennemis s’aperçurent avec surprise que l’âme israélite, au fond, ne vit pas des calculs et des appétits de Mammon mais de la force d’un sentiment sincère, par l’espérance et par le courroux de sa foi messianique éternelle. L’empereur, qui ne s’attendait pas à une explosion si soudaine, perdit la maîtrise de soi: il publia un édit condamnant à la mort tous les sujets insoumis, juifs et chrétiens. Par milliers et par dizaines de milliers, des gens qui n’avaient pas eu le temps de s’armer subirent un impitoyable massacre. Mais, bientôt, une armée d’un million de Juifs s’empara de Jérusalem et cerna l’Antéchrist dans Kharam-ech-Cherif. Celui-ci ne disposait que d’une partie de la garde, qui ne pouvait l’emporter sur la masse des ennemis. Grâce à l’art magique de son pape, l’empereur réussit à percer les lignes des assiégeants. Bientôt, on le vit de nouveau en Syrie, commandant une immense armée de païens de races diverses. Les Juifs, malgré leur peu de chances de vaincre, marchèrent à sa rencontre. À peine les avant-gardes des deux armées s’étaient-elles rejointes, que se produisit un tremblement de terre d’une violence sans pareille. – Sous la mer Morte, près de laquelle les troupes impériales avaient pris position, s’ouvrit le cratère d’un énorme volcan; et des torrents de feu, qui se mêlaient en un lac enflammé, engloutirent l’empereur lui-même, ses troupes innombrables et, son inséparable compagnon le pape Appolonius, à qui toute sa magie ne fut d’aucun secours. Les Juifs coururent vers Jérusalem, effrayés et tremblants, suppliant le Dieu d’Israël de les sauver. Quand la ville sainte fut devant leurs yeux, un grand éclair entrouvrit le ciel, depuis l’est jusqu’à l’ouest. Et ils virent le Christ, qui descendait vers eux, en robe royale, avec les plaies des clous sur ses mains étendues. Alors, du Sinaï vers Sion, s’ébranlait la foule des chrétiens, conduits par Pierre, Jean et Paul; et de différents côtés aussi accouraient d’autres foules enthousiastes: c’étaient tous les Juifs et tous les Chrétiens que l’Antéchrist avait mis à mort. Ils revivaient; et ils commençaient à régner avec le Christ, pour une période de mille ans.

C’est par ce tableau que le père Pansophii voulait terminer sa narration, qui avait pour sujet, non pas l’universelle catastrophe de la création, mais seulement le dénouement de notre évolution historique: l’apparition, l’apothéose et la ruine de l’Antéchrist.

L’HOMME POLITIQUE. – Et vous pensez que ce dénouement est si prochain?

M. Z… – Sans doute, il y aura encore sur la scène bien des bavardages et des vanités; mais ce drame-là est, depuis déjà longtemps, écrit tout entier jusqu’à la fin; et ni les spectateurs, ni les acteurs n’auront le droit d’y faire aucun changement.

LA DAME. – Mais, en somme, quel est le sens de ce drame? Je ne parviens pas à comprendre pourquoi votre Antéchrist a tant de haine pour la divinité, puisque, au fond, il est bon et non mauvais?

M. Z… – C’est que, précisément, il n’est pas bon au fond. Et tout le sens du drame est là. Aussi, je retire ma déclaration de tout à l’heure, quand je disais: « On n’explique pas l’Antéchrist rien qu’avec des proverbes. » Pour l’expliquer entièrement, il suffit d’un seul proverbe, qui est d’ailleurs d’une extrême simplicité: « Tout ce qui brille n’est pas or. » Le bien frelaté qui a perdu son éclat n’a plus aucune valeur essentielle.

LE GÉNÉRAL. – Mais remarquez aussi, dans ce drame historique, sur quoi tombe le rideau: sur la guerre, sur la rencontre de deux armées! Ainsi, la fin de notre conversation en a rejoint le commencement. Que dites-vous de cela, Prince?… Tiens!… Mais, où est-il donc le Prince?

L’HOMME POLITIQUE. – Est-ce que vous n’avez pas vu? Il s’est retiré sans bruit, pendant le moment pathétique: lorsque le père Jean mettait l’Antéchrist au pied du mur. Alors, je n’ai pas voulu interrompre la narration; et ensuite je n’y ai plus pensé.

LE GÉNÉRAL. – Il s’est enfui, ma parole!… il s’est enfui, et pour la seconde fois. Il s’était dominé, mais, tout de même, il n’a pu supporter ce vin-là. Hélas! mon Dieu!

Introduction. — Vladimir Soloviev. — L’homme. — L’ensemble de son œuvre. — Les Trois Entretiens. i à civ

Premier entretien. 1

Deuxième entretien. 47

Troisième entretien. 113

(Courte relation sur l’Antéchrist). 171

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Texte entier · 31 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library