Chapter 15 of 63
Texte entier · 15
M. Z… – Mon ami N… est mort subitement.
LE GÉNÉRAL. – Le célèbre romancier?
M. Z… – Lui-même.
L’HOMME POLITIQUE. – Oui, à propos de sa mort, les journaux se sont exprimés d’une manière assez obscure.
M. Z… – Obscure, c’est le mot.
LA DAME. – Mais pourquoi y songez-vous précisément à cette minute? Serait-il mort par l’effet de l’impolitesse de quelqu’un envers lui?
M. Z… – Au contraire, il a été victime de son excessive et propre politesse.
LE GÉNÉRAL. – Parmi nous, là-dessus, l’accord ne serait pas unanime.
LA DAME. – Racontez l’histoire, si c’est possible.
M. Z… – Elle n’a rien qu’on doive dissimuler. Lui aussi, mon ami pensait que la politesse est, non pas l’unique vertu, mais, en tout cas, l’indispensable premier degré de la moralité sociale. Il se croyait obligé d’en accomplir toutes les prescriptions, et de la manière la plus rigoureuse. Parmi ces devoirs, il s’était imposé le suivant: lire toutes les lettres qu’il recevait, même celles que lui adressaient des personnes inconnues, et, de même, tous les livres et toutes les brochures dont on l’invitait à rendre compte; répondre à chaque lettre et rédiger tous les comptes rendus demandés; se conformer soigneusement, en général, à toutes les sollicitations qui lui étaient faites et accomplir toutes les démarches qu’on attendait de lui. De cette façon, il passait toute sa journée à se fatiguer pour les affaires des autres et n’avait que la nuit pour s’occuper des siennes. En outre, toutes les invitations, il les acceptait; et il recevait tous les visiteurs, qui encombraient son domicile. Quand mon ami était jeune et pouvait facilement supporter les boissons fortes, cette vie de galérien, qu’il s’était faite par politesse, l’accablait sans toutefois l’enfoncer dans la tragédie: le vin lui procurait de la gaîté et le sauvait du désespoir. Il lui était arrivé de vouloir se pendre et déjà il s’était saisi d’une corde, mais il l’avait lâchée pour la bouteille; et une fois que celle-ci l’avait enivré, il tirait sa chaîne avec un nouveau courage. Mais il était d’un tempérament délicat; aussi, lorsqu’il eut quarante-cinq ans, nécessité lui fut de renoncer aux boissons fortes. Avec le régime de la sobriété, sa vie de galérien lui parut un enfer; et maintenant on m’annonce qu’il s’est suicidé.
LA DAME. – Allons donc! Pour unique motif de politesse? Tout simplement, il était fou.
M. Z… – Bien sûr, il avait perdu l’équilibre de son âme, mais je pense que le mot « simplement » est le moins exact.
LE GÉNÉRAL. – En effet, j’ai vu des cas de folie qui rendent fous les gens qui les étudient de près. Non, ce n’est pas si simple.
L’HOMME POLITIQUE. – Mais enfin, évidemment, ici la politesse n’est pas en question. Pas plus que le trône d’Espagne n’était responsable de la folie du conseiller titulaire Popritschine[23], l’obligation de la politesse n’a joué un rôle dans la folie de votre ami.
M. Z… – Naturellement, je ne suis pas ennemi de la politesse, mais je refuse de l’élever au rang de règle absolue.
L’HOMME POLITIQUE. – Une règle absolue, de même que n’importe quelle chose absolue, cela c’est seulement une invention de gens qui n’ont pas le sens commun ni le sentiment de la réalité vivante. Je n’admets aucunes règles absolues; j’admets seulement des règles indispensables. Par exemple, je sais très bien que si je n’observe pas la règle de la propreté, je me dégoûterai moi-même et je dégoûterai autrui. Comme je ne désire pas éprouver ni provoquer des sensations désagréables, je m’astreins inviolablement chaque jour à me laver, à changer de linge, etc. Je n’accepte pas cette obligation à titre d’usage admis par les autres et par moi-même, ou parce qu’elle a quelque chose de sacré et qu’on ne peut l’enfreindre sans pécher. C’est simplement parce que l’infraction dont il s’agit deviendrait, ipso facto, une incommodité matérielle. Tout à fait de la même manière j’envisage en général la politesse, dont, positivement, la propreté est une partie. Pour moi, ainsi que pour les autres, il est beaucoup plus commode d’observer que de violer les lois de la politesse; donc, je m’y conforme. Franchement, voyons, s’imaginer, comme l’a fait votre ami, que la politesse exigeait de lui qu’il répondit à toutes les lettres et à toutes les sollicitations, sans tenir compte des commodités ni des convenances – cela n’est pas la politesse, mais un absurde sacrifice de soi-même.
M. Z… – Le scrupule développé sans mesure a dégénéré chez lui en une manie funeste.
LA DAME. – C’est effroyable de songer qu’un homme ait pu périr par suite d’une telle stupidité. Est-ce que vous ne pouviez pas lui faire entendre raison?
M. Z… – Je m’y suis efforcé de toute manière. J’avais même le très énergique concours d’un pèlerin du mont Athos, à moitié fou mais bien remarquable. Mon ami l’estimait beaucoup et le consultait souvent sur les affaires spirituelles. Cet homme, du premier coup, aperçut où était la racine du mal. Je connais parfaitement ce voyageur; et parfois il m’est arrivé d’assister à leurs entretiens. Quand mon ami commençait à lui communiquer ses doutes sur une question de morale – avait-il eu raison en telle chose? n’avait-il pas eu tort en telle autre? – aussitôt Varsonophii l’interrompait: – « Oh! Pourquoi te désoles-tu de tes péchés? Laisse cela, c’est inutile. Écoute-moi donc: pèche cinq cent trente-neuf fois par jour, pourvu que tu n’en aies pas de regret. Voilà l’essentiel. En effet, pécher et se repentir, n’importe qui peut le faire; mais, toi, ne le regrette jamais. Si le péché est un mal, c’est un mal de s’en souvenir, ce qui équivaut à avoir de la rancune, et ce que personne n’approuve. Il n’y a rien de pire que d’avoir de la rancune, c’est-à-dire de se rappeler ses péchés. Mieux vaut pour toi te souvenir du mal que les autres te font. C’est un procédé avantageux; car ainsi tu seras sur tes gardes. Le mal que tu fais, oublie d’y penser, afin qu’il n’en reste rien. Il n’y a qu’un seul péché mortel: la tristesse, parce qu’elle engendre le désespoir. Le désespoir n’est pas à proprement parler un péché, mais c’est la mort spirituelle elle-même. Ensuite, qu’y a-t-il encore en fait d’autres péchés? L’ivrognerie? Qu’est-ce que c’est? Un homme raisonnable boit en proportion de ce qu’il peut absorber; il ne boit pas au-delà de sa capacité; mais un fou s’enivre avec de l’eau de source, et cela prouve que la violence n’est pas dans le vin mais dans la folie. D’antres, par folie, se brûlent avec de l’eau-de-vie, et se noircissent non pas seulement à l’intérieur mais aussi au dehors; et ils projettent de petites flammes – je l’ai constaté de mes propres yeux. On ne sait plus de quel péché accuser l’homme de qui sortent les flammes de la Géhenne. En ce qui concerne les diverses infractions au septième commandement, je dis, la main sur la conscience: il est difficile de juger, mais absolument impossible de louer. Bien entendu, je ne recommande pas. Certainement c’est un plaisir pénétrant, mais, en fin de compte, il produit la tristesse et il abrège la vie. Si tu ne me crois pas, regarde au moins ce qu’a écrit là-dessus un savant docteur allemand. – Et Varsonophii tira d’un rayon un livre d’aspect ancien et commença à le feuilleter. – Rien que le titre a de la valeur. Ma-cro-bi-otique, de Hu-fland. Regarde ici, page 176… – Et, en faisant des pauses, il lut en entier la page où l’auteur allemand expose les inconvénients de dépenser sans mesure les forces de la vie. – Tu vois. Est-ce le fait d’un homme raisonnable de s’épuiser de la sorte? Naturellement, dans l’absurde jeunesse, on ne connaît pas la valeur des choses; mais, ensuite, elles nous deviennent chères. Se rappeler tout son passé et le déplorer en disant: – Pourquoi ai-je perdu mon innocence, la pureté de mon âme et de mon cœur? – cela, je t’assure, cela est pure stupidité, et revient à faire le bouffon du diable. Il a lieu d’être flatté de ce que ton âme ne voie plus rien en avant ni en haut et que, tout entière, elle se débatte dans la boue. Voici mon conseil: quand le diable commence à te troubler par cette pensée de désespoir, crache par terre et essuie avec le pied, en disant: – Voici tous mes graves péchés; ils ne sont pas très importants pour moi. – N’aie pas peur. il reculera. Je parle par expérience. Et ensuite, quelles sont tes autres iniquités? Je ne m’imagine pas que tu te mettes à voler. Et si tu as volé – petit malheur: maintenant, tout le monde vole. Ne te préoccupe donc pas de ces bagatelles, mais, uniquement, tiens-toi en garde contre la tristesse seule. Quand s’éveille la pensée de tes fautes, lorsque tu te mets à te demander: – N’ai-je pas offensé quelqu’un de quelque manière? – alors va au théâtre ou dans quelque compagnie joyeuse, ou lis un peu les journaux des histrions. Enfin, tu veux absolument de moi des règles; en voici une pour ton usage: sois ferme dans la foi, non par crainte du péché, mais parce qu’un homme intelligent goûte beaucoup de satisfaction à vivre avec Dieu; sans Dieu la vie est abominable. Approfondis la parole de Dieu. La lire avec discernement, ne fût-ce qu’un verset, cela vaut autant que de donner un rouble. Chaque jour, prie une ou deux fois, avec sentiment. Bien sûr, tu n’oublies pas de te laver; eh bien, pour l’âme, une sincère prière vaut mieux que n’importe quel savon. Pour ton estomac et les autres organes intérieurs, pratique le jeûne; maintenant, tous les docteurs conseillent le jeûne aux quadragénaires. Ne le soucie pas des affaires des autres et ne t’occupe pas de bienfaisance quand tu as de la besogne. Sur ton chemin, donne aux pauvres, sans compter. Ne compte pas non plus pour donner aux églises et aux monastères. Le contrôle céleste en fait l’addition. Ainsi tu posséderas la santé de l’âme et du corps. Des hypocrites, de n’importe quel genre, aiment à se glisser dans l’âme d’autrui, parce que la leur est vide: abstiens-toi de leur parler. » – De tels discours exerçaient une bonne influence sur mon ami, mais ils ne parvinrent pas complètement à chasser le limon des impressions opprimantes. Dans les derniers temps, les relations devinrent rares entre lui et Varsonophii.
L’HOMME POLITIQUE. – En somme, votre pèlerin raisonne à peu près comme moi.
LA DAME. – Tant mieux. Mais, en réalité, quel merveilleux moraliste! Pèche: l’essentiel est de n’avoir pas de regrets. Cette doctrine me plaît beaucoup.
LE GÉNÉRAL. – Mais je suppose qu’il ne dit pas cela à tout le monde. Sans doute, il a une autre prédication à l’usage des malfaiteurs et des meurtriers.
M. Z… – Certainement. Toutefois, en face de la défiance morale, il devient philosophe et même fataliste. Cela lui a valu d’inspirer de l’enthousiasme à une vieille dame très intelligente et très cultivée. Quoique de confession russe, elle avait fait son éducation à l’étranger. Ayant beaucoup entendu parler de notre Varsonophii, elle entra en relations avec lui. Il devint en quelque sorte son « directeur de conscience » [24]. Mais il ne la laissait guère lui parler des scrupules qu’elle éprouvait. Il lui disait: « Comment pouvez-vous être préoccupée de pareilles vétilles? Qui est-ce qui a besoin d’en prendre souci? Voyez donc: moi, pauvre moujik, ce que vous me racontez m’ennuie. Alors, pensez-vous que Dieu s’y intéresse! » Et là-dessus d’expliquer: « Vous êtes vieille, vous êtes faible et jamais vous ne vaudrez mieux. » Elle me faisait ce récit en riant, avec des larmes dans les yeux. Elle essaya de le réfuter. Il arriva à la persuader par un récit emprunté à la vie des ermites d’autrefois. À nous, avec N…, Varsonophii l’a souvent raconté. Le récit est joli, mais peut-être vous paraîtrait-il un peu long.
LA DAME. – Résumez-le.
M. Z… – Je m’y appliquerai. Dans le désert de Nitrie, deux ermites travaillaient à leur salut. Bien que leurs cavernes ne fussent pas éloignées l’une de l’autre, ils ne se parlaient jamais; sauf que, parfois, ils s’appelaient au moyen du chant d’un psaume. Ils vécurent ainsi assez longtemps. Ils acquirent une renommée qui se répandit à travers l’Égypte et même parmi les pays voisins. Or, une fois, le diable réussit à faire naître dans leurs deux âmes, et d’un seul coup, la même intention. Eux, sans s’être dit un mot, emportèrent les objets qu’ils avaient fabriqués: paniers et nattes, faits de feuillages et de rameaux de palmiers. Ensemble, ils se rendirent à Alexandrie. Là, ils vendirent le fruit de leur travail, puis, pendant trois jours et trois nuits, se livrèrent à la dissipation, en compagnie d’ivrognes et de prostituées. Après quoi, ils reprirent la route de leur désert.
L’un des deux se désolait et se lamentait: – Je suis perdu sans espoir. Il n’y a point de pardon pour une telle frénésie et pour une pareille saleté. Perdus, tous mes jeûnes, toutes mes veilles et toutes mes prières. D’un seul coup, j’ai tout détruit sans retour!
L’autre, marchant à côté de lui, chantait des psaumes, d’une voix joyeuse. Alors, le désespéré lui dit:
— Voyons, est-ce que tu es devenu fou?
— Pourquoi donc?
— Mais, comment n’es-tu pas désolé?
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