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Chapter 4 of 54

Texte entier · 4

Pour finir cette trop longue préface, voici une parabole qui rendra peut-être plus clairs mon point de vue général et la raison d’être du présent ouvrage.

Un grand architecte en partant pour un voyage lointain appela ses disciples et leur dit: « Vous savez que je suis venu ici pour rebâtir le principal sanctuaire du pays, qui avait été détruit par un tremblement de terre. L’œuvre est commencée: j’ai tracé le plan général, le terrain est déblayé et les fondements posés. Vous me remplacerez durant mon absence. Je reviendrai certainement, mais je ne saurais vous dire — quand. Travaillez donc comme si vous deviez faire toute la besogne sans moi. C’est maintenant qu’il faudra appliquer les enseignements que je vous ai donnés. J’ai confiance en vous et je ne vous impose pas tous les détails de l’œuvre. Gardez seulement les règles de notre art. Du reste je vous laisse les fondements inébranlables du Temple, posés par moi, et le plan général que j’ai tracé: cela vous suffira si vous êtes fidèles à votre devoir. Et moi-même je ne vous abandonne pas: en esprit et en pensée je serai toujours avec vous. » Et il les mena à l’emplacement de la nouvelle église, leur montra les fondements et leur transmit le plan. — Après son départ, les disciples travaillèrent de commun accord; et un tiers à peu près du bâtiment fut bientôt élevé. L’œuvre étant très grande et extrêmement compliquée, les premiers compagnons ne suffirent pas et il fallut en admettre de nouveaux. Une contestation grave ne tarda pas à se produire entre les principaux chefs des travaux. Il s’en trouva qui prétendirent que des deux choses léguées par le maître absent, — les fondements de l’édifice et le plan général. — ce dernier seul était important et obligatoire, tandis que rien n’empêchait d’abandonner les fondements posés et de bâtir sur un autre emplacement. Combattus avec énergie par le reste de leurs collègues, ces gens allèrent, dans la chaleur de la querelle, jusqu’à affirmer (contrairement à leur propre sentiment maintes fois manifesté), que le maître n’a jamais ni posé ni indiqué les fondements du Temple; que ce n’était là qu’une invention de leurs adversaires. Quant à ceux-ci, il y en eut plusieurs qui, à force de défendre l’importance des fondements, tombèrent dans un autre extrême et affirmèrent que la seule chose vraiment sérieuse dans toute l’œuvre était la base de l’édifice posée par le maître; que leur tâche à eux consistait uniquement à garder, à réparer et à fortifier la partie déjà existante de l’édifice, sans penser à l’achever tout entier, car — disaient-ils — l’accomplissement de l’œuvre est réservée exclusivement au maître lui-même pour l’époque de son retour. — Les extrêmes se touchent et les deux partis opposés se trouvèrent bientôt d’accord sur ce point: qu’il ne fallait pas achever l’édifice. Seulement le parti qui tenait à conserver en bon état les fondements et la nef inachevée s’adonnait, à cet effet, à beaucoup de travaux secondaires et déployait une énergie infatigable, tandis que le parti qui croyait pouvoir se passer de la base unique du Temple, après de vains efforts pour bâtir sur un autre emplacement, déclara qu’il ne fallait faire rien du tout: l’essentiel dans l’art de l’architecture, selon eux, c’était la théorie, la contemplation de ses modèles et la méditation sur ses règles et non pas l’exécution d’un plan déterminé; et si le maître leur avait laissé son plan du Temple, ce n’était nullement dans le but de les faire travailler en commun à sa construction réelle, mais uniquement pour que chacun d’eux, en étudiant ce plan parfait, pût devenir pour sa part un architecte accompli. Et là-dessus les plus zélés d’entre eux consacrèrent leur vie à méditer sur le projet du Temple idéal, à apprendre et à réciter par cœur tous les jours les explications de ce projet, faites par quelques-uns des anciens compagnons, d’après les paroles du maître. Mais la majorité se contentait de penser au Temple un jour par semaine, et tout le reste du temps chacun vaquait à ses affaires.

Il se trouva cependant parmi ces ouvriers séparatistes quelques-uns qui, en étudiant le plan du maître et ses explications authentiques, y aperçurent des indications précises, desquelles il résultait que la base du Temple était réellement posée et ne pouvait jamais être changée; ils tombèrent entre autres sur cette parole du grand architecte: « Voici les fondements inébranlables que j’ai posés moi-même; c’est sur eux que mon Temple doit être construit pour pouvoir toujours résister aux tremblements de terre et à toute action destructive. » Frappés de ces paroles, les bons ouvriers prirent la résolution de renoncer à leur séparatisme et de s’associer tout de suite aux gardiens des fondements pour prendre part à leur œuvre conservatrice. Il se trouva cependant un ouvrier qui dit: « Reconnaissons nos torts, rendons toute la justice et tous les honneurs à nos anciens compagnons, réunissons-nous avec eux auprès du grand édifice commencé que nous avons lâchement abandonné et qu’ils ont eu le mérite inappréciable d’avoir gardé et conservé en bon état. Mais avant tout il faut être fidèle à la pensée du maître. Or le maître n’a pas posé ces fondements pour qu’on n’y touche pas, mais pour que son Temple soit bâti sur eux. Il nous faut donc nous réunir tous pour élever sur les fondements donnés l’édifice tout entier. Aurons-nous ou non assez de temps pour l’achever avant le retour du maître? — c’est là une autre question qu’il n’a pas voulu résoudre lui-même. Mais il nous a expressément commandé de travailler pour faire avancer son œuvre et il a même ajouté que nous ferons plus que lui. » L’exhortation de cet ouvrier parut étrange à la plupart de ses compagnons. Les uns l’appelèrent utopiste, d’autres l’accusèrent d’orgueil et de présomption. Mais la voix de la conscience lui disait clairement que le maître absent était avec lui en esprit et en vérité.

N. B. Comme membre de la vraie et vénérable Église orthodoxe orientale ou gréco-russe qui ne parle pas par un synode anti-canonique, ni par des employés du pouvoir séculier, mais par la voix de ses grands Pères et Docteurs, je reconnais pour juge suprême en matière de religion celui qui a été reconnu comme tel par saint Irénée, saint Denis le Grand, saint Athanase le Grand, saint Jean-Chrysostome, saint Cyrille, saint Flavien, le bienheureux Téodoret, saint Maxime le Confesseur, saint Téodore le Studite, saint Ignace, etc. — à savoir l’apôtre Pierre, qui vit dans ses successeurs et qui n’a pas entendu en vain les paroles du Seigneur « Tu es Pierre et sur cette pierre j’édifierai mon Église. — Confirme tes frères. — Pais mes brebis, pais mes agneaux. »

Esprit immortel du bienheureux apôtre, ministre invisible du Seigneur dans le gouvernement de son Église visible, tu sais qu’elle a besoin d’un corps terrestre pour se manifester. Deux fois déjà tu lui as donné un corps social: dans le monde gréco-romain d’abord et puis dans le monde romano-germain, — tu lui as soumis l’empire de Constantin et l’empire de Charlemagne. Après ces deux incarnations provisoires elle attend sa troisième et dernière incarnation. Tout un monde plein de forces et de désirs, mais sans conscience claire de sa destinée, frappe à la porte de l’histoire universelle. Quelle est votre parole? peuples de la parole. Votre masse ne le sait pas encore, mais des voix puissantes sorties de votre milieu l’ont révélé déjà. Il y a deux siècles, un prêtre croate l’a prophétiquement annoncé, et de nos jours un évêque de la même nation l’a proclamé maintes fois avec une éloquence admirable. Ce qui a été dit par les représentants des Slaves occidentaux, le grand Križanić et le grand Strossmayer, n’avait besoin que d’un simple amen de la part des Slaves orientaux. Cet amen, je viens le dire au nom de cent millions de chrétiens russes, avec ferme et pleine confiance qu’ils ne me désavoueront pas.

Votre parole, ô peuples de la parole, c’est la théocratie libre et universelle, la vraie solidarité de toutes les nations et de toutes les classes, le christianisme pratiqué dans la vie publique, la politique christianisée; c’est la liberté pour tous les opprimés, la protection pour tous les faibles, — c’est la justice sociale et la bonne paix chrétienne. Ouvre-leur donc, porte-clef du Christ, et que la porte de l’histoire soit pour eux et pour le monde entier la porte du Royaume de Dieu.

Saint Nicolas et saint Cassien, nous dit une légende populaire russe, envoyés du Paradis pour visiter la terre, aperçurent un jour sur leur chemin un pauvre paysan dont la charrette, chargée de foin, était profondément embourbée et qui déployait des efforts infructueux pour faire avancer son cheval.

— Allons donner un coup de main à ce brave homme, dit saint Nicolas.

— Je m’en garderai bien, répondit saint Cassien: j’aurais peur de salir ma chlamyde.

— Attends-moi alors, ou bien poursuis ton chemin sans moi, dit saint Nicolas, — et, s’enfonçant sans crainte dans la boue, il aida vigoureusement le paysan à tirer sa charrette de l’ornière.

Lorsque, la besogne terminée, saint Nicolas rejoignit son compagnon, il était tout couvert de fange et sa chlamyde salie et déchirée ressemblait à un vêtement de pauvre. Grande fut la surprise de saint Pierre lorsqu’il le vit arriver en cet état à la porte du Paradis.

— Eh! qui t’a arrangé de cette façon? lui demanda-t-il.

Saint Nicolas raconta le fait.

— Et toi, demanda saint Pierre à saint Cassien, n’étais-tu pas avec lui dans cette rencontre?

— Oui, mais je n’ai pas l’habitude de me mêler de ce qui ne me regarde pas et avant tout j’ai songé à ne pas ternir la blancheur immaculée de ma chlamyde.

— Eh bien, dit saint Pierre, toi, saint Nicolas, pour ne pas avoir eu peur de te salir en tirant de peine ton prochain, tu sera fêté dorénavant deux fois chaque année et tu seras considéré comme le plus grand des saints après moi par tous les paysans de la sainte Russie. Et toi, saint Cassien, contente-toi du plaisir d’avoir une chlamyde immaculée: tu n’auras ta fête que les années bissextiles — une fois tous les quatre ans.

On peut bien pardonner à saint Cassien son aversion pour le travail manuel et pour la boue des grands chemins. Mais il aurait absolument tort s’il voulait condamner son compagnon pour avoir compris autrement que lui les devoirs des saints envers l’humanité. Nous aimons bien l’habit pur et splendide de saint Cassien, mais puisque notre chariot est encore au beau milieu de la boue, c’est surtout de saint Nicolas que nous avons besoin, de ce saint intrépide toujours prêt à se mettre à l’œuvre pour nous secourir.

L’Église occidentale, fidèle à la mission apostolique, n’a pas craint de s’enfoncer dans la fange de la vie historique. Ayant été pendant de longs siècles le seul élément d’ordre moral et de culture intellectuelle parmi les populations barbares de l’Europe, elle a pris sur elle toute la tâche du gouvernement matériel aussi bien que de l’éducation spirituelle de ces peuples à l’esprit indépendant et aux instincts farouches. En se vouant à ce dur travail, la Papauté, comme le saint Nicolas de la légende, pensait moins à sa propreté apparente qu’aux besoins réels de l’humanité. L’Église Orientale, de son côté, avec son ascétisme solitaire et son mysticisme contemplatif, avec son éloignement de la politique et de tous les problèmes sociaux qui intéressent l’humanité entière, désirait avant tout, comme saint Cassien, arriver au paradis sans une seule tache sur sa chlamyde. Là, on voulait employer les forces divines et humaines à un but universel; ici, il ne s’agissait que de garder sa pureté. Voilà le principal point de différence et la cause la plus profonde de la séparation entre les deux Églises.

Il s’agit d’un idéal différent de la vie religieuse elle-même. L’idéal religieux de l’Orient chrétien séparé n’est pas faux, mais il est incomplet.

Pour la chrétienté orientale depuis mille ans, la religion s’est identifiée avec la piété personnelle[10], et la prière est reconnue comme œuvre religieuse unique. L’Église Occidentale, ne méconnaissant pas la piété individuelle comme le vrai germe de toute religion, veut que ce germe se développe et porte des fruits dans une activité sociale organisée pour la gloire de Dieu et pour le bien universel de l’humanité. L’Oriental prie, l’Occidental prie et travaille. Lequel des deux a raison?

Jésus-Christ a fondé son Église visible non seulement pour contempler le ciel, mais aussi pour travailler sur la terre et pour combattre les portes de l’enfer. Il a envoyé ses apôtres non pas dans le désert et la solitude, mais dans le monde pour le conquérir et le soumettre au Royaume qui n’est pas de ce monde, et Il leur a recommandé non seulement la pureté des colombes, mais aussi la prudence des serpents. S’il ne s’agissait que de garder la pureté de l’âme chrétienne, pourquoi toute toute cette organisation sociale de l’Église, pourquoi ces pouvoirs souverains et absolus dont le Christ l’a munie, en lui donnant la faculté de lier et de délier sans appel sur la terre et dans les cieux?

Les moines de la sainte montagne d’Athos, — ces vrais représentants de l’Église orientale isolée — usent toutes leurs forces depuis des siècles à prier et à contempler la lumière incréée du Thabor[11]. Ils ont raison, puisque la prière et la contemplation des choses incréées sont indispensables à la vie chrétienne. Mais peut-on admettre que cette occupation de l’âme constitue la vie chrétienne toute entière? — et c’est ce qu’on est forcé de faire, quand on veut mettre l’Orient orthodoxe, avec son caractère particulier et sa tendance religieuse spéciale, à la place de l’Église Universelle. Nous avons en Orient une Église qui prie mais où est, chez nous, l’Église qui agit, qui s’affirme comme une force spirituelle absolument indépendante des puissances terrestres? Où est, en Orient, l’Église du Dieu vivant, l’Église qui, à chaque époque, donne des lois à l’humanité, qui détermine et développe les formules de la vérité éternelle pour les opposer aux transformations continuelles de l’erreur? Où est l’Église qui travaille à réformer toute la vie sociale des nations selon l’idéal chrétien, et à les mener vers le but suprême de la création, — l’union libre et parfaite avec le Créateur?

Les partisans d’un ascétisme exclusif devraient se souvenir que l’Homme Parfait n’a passé que quarante jours dans le désert; les contemplateurs de la lumière du Thabor ne devraient pas oublier que cette lumière n’est apparue qu’une seule fois dans la vie terrestre du Christ, qui a prouvé, par son exemple, que la vraie prière et la vraie contemplation ne sont qu’un appui de la vie active. Si cette grande Église, qui ne fait que prier pendant des siècles, n’a pas prié en vain, elle doit se manifester comme une Église vivante qui agit, qui lutte et qui triomphe. Mais il faut que nous le voulions bien nous-mêmes. Il nous faut avant tout reconnaître l’insuffisance de notre idéal religieux traditionnel, et faire des efforts sincères pour réaliser une conception plus complète du christianisme. Il n’est pas besoin de rien inventer et de rien créer pour cela. Il ne s’agit que de rendre à notre religion son caractère catholique ou universel, en nous reconnaissant solidaires de la partie active du monde chrétien, de cet Occident centralisé et organisé pour une action universelle et possédant tout ce qui nous fait défaut. On ne nous demande pas de changer notre nature orientale ou de renier le caractère spécifique de notre esprit religieux. Il faut seulement reconnaître sans réserve cette vérité toute simple: à savoir, que nous, l’Orient, ne sommes qu’une partie de l’Église Universelle, et une partie qui n’a pas son centre en elle-même, et qu’il nous faut par conséquent rattacher nos forces particulières et périphériques au grand centre universel que la Providence a placé en Occident. Il ne s’agit pas de supprimer notre individualité religieuse et morale, mais de la compléter et de la faire vivre d’une vie universelle et progressive. Tout notre devoir à nous, c’est seulement de nous reconnaître pour ce que nous sommes en réalité, — une partie organique du grand corps chrétien, — et d’affirmer notre solidarité spirituelle avec nos frères de l’Occident. Cet acte moral, cet acte de justice et de charité, serait par lui-même un progrès immense pour nous et la condition indispensable de tout progrès ultérieur.

Saint Cassien n’a pas besoin de devenir un autre homme, et de négliger la pureté de ses habits immaculés. Il lui faut seulement reconnaître que son confrère a certaines qualités importantes qui lui manquent à lui-même, et au lieu de bouder ce travailleur énergique, il doit l’accepter franchement pour compagnon et pour guide dans le voyage terrestre qui leur reste à faire.

Mais ici je suis interrompu par la voix bien connue de mes compatriotes: « Qu’on ne nous parle pas de nos besoins, de nos défauts et surtout de nos devoirs envers cet Occident qui est en décadence! Vixit. Nous n’avons pas besoin de lui et nous ne lui devons rien. Nous avons chez nous tout ce qu’il nous faut. In (sic) Oriente lux[12]. Le vrai représentant et le produit définitif du christianisme, c’est la sainte Russie. Et que nous importe la vieille Rome décrépite quand nous sommes nous-mêmes la Rome de l’avenir, la troisième et dernière Rome[13]? L’Église Orientale a accompli sa grande tâche historique en christianisant le peuple russe, ce peuple qui s’est identifié avec le christianisme et auquel appartient tout l’avenir de l’humanité. » Le but définitif du christianisme dans l’histoire et la raison d’être du genre humain se réduiraient ainsi à l’existence d’une seule nation. Mais pour accepter une semblable assertion, il faudrait d’abord renier formellement l’idée même de l’Église Universelle. On nous propose un retour à l’ancien judaïsme avec cette différence que le rôle exceptionnel du peuple juif dans les plans de la Providence est attesté par la parole de Dieu, tandis que l’importance exclusive de la Russie ne peut être affirmée que sur la parole de certains publicistes russes, dont l’inspiration est loin d’être infaillible.

Du reste, puisque les idées de nos patriotes exaltés, au sujet des bases de la foi religieuse, ne sont pas tout à fait claires et déterminées, il faut nous mettre sur un terrain plus général et examiner leurs prétentions au point de vue purement naturel et humain.

Il y a quarante ou cinquante ans que le patriotisme russe s’acharne à répéter, en la variant sur tous les tons, une phrase invariable: la Russie est grande, et elle a une mission sublime à remplir dans le monde. En quoi précisément consiste cette mission et que doit faire la Russie, — que devons-nous faire nous-mêmes — pour l’accomplir? cela demeure toujours dans le vague. Ni les vieux slavophiles, ni leurs épigones actuels, ni M. Katkof lui-même n’ont rien dit d’explicite à cet égard[14]. Ils ont parlé de la lumière venant de l’Orient, mais il ne paraît pas du tout que cette lumière ait déjà illuminé leur intelligence et qu’ils aient vu clair. Qu’il nous soit donc permis, tout en rendant justice aux sentiments patriotiques de ces hommes respectables, de poser nettement la question qu’ils s’efforcent d’éluder, la grande question de la conscience nationale: Quelle est la raison d’être de la Russie dans le monde?

Pendant des siècles, l’histoire de notre pays tendait à un seul but: la formation d’une grande monarchie nationale. La réunion de l’Ukraine et d’une partie de la Russie Blanche à la Russie moscovite, sous le tsar Alexis, a été un moment décisif dans cette œuvre historique, car cette réunion terminait le débat de primauté entre la Russie du nord et celle du midi, entre Moscou et Kief, et donnait une portée réelle au titre de « tsar de toutes les Russies ». Dès lors on ne pouvait plus douter du succès de la tâche laborieuse entreprise par les archevêques et les princes de Moscou depuis le XIVe siècle. Et il est d’une logique providentielle que ce soit précisément le fils du tsar Alexis, qui, allant au delà de l’œuvre de ses devanciers, pose hardiment le problème ultérieur: Que doit faire la Russie réunie et devenue un État puissant? La réponse provisoire donnée par le grand empereur à cette question fut, que la Russie doit aller à l’école des peuples civilisés de l’Occident pour s’assimiler leur science et leur culture. C’était, en effet, tout ce qu’il nous fallait pour le moment. Mais cette solution si simple et si claire devenait de plus en plus insuffisante à mesure que la jeune société russe avançait d’une classe à l’école européenne: il s’agissait de savoir désormais ce qu’elle aurait à faire après ses années d’apprentissage. La réforme de Pierre le Grand introduisait la Russie dans l’arsenal européen pour lui apprendre à manier tous les instruments de la civilisation, mais elle était indifférente aux principes et aux idées d’ordre supérieur qui déterminaient l’application de ces instruments. Ainsi cette réforme, en nous donnant les moyens de nous affirmer, ne révélait pas le but définitif de notre existence nationale. Si l’on avait raison de demander: Que doit faire la Russie barbare? et si Pierre a bien répondu en disant: Elle doit être réformée et civilisée, — on n’a pas moins raison de demander: Que doit faire la Russie réformée par Pierre le Grand et ses successeurs, quel est le but de la Russie actuelle?

Les slavophiles ont eu le mérite de comprendre toute la portée de ce problème, quoiqu’ils n’aient rien pu faire pour le résoudre. Par réaction contre cette poésie vague et stérile du panslavisme, des patriotes plus prosaïques ont affirmé de nos jours qu’il n’est pas indispensable qu’un peuple porte en lui-même une idée déterminée et poursuive un but supérieur dans l’humanité, mais qu’il suffit pleinement d’être indépendant, d’avoir des institutions appropriées à son caractère national et assez de puissance et de prestige pour défendre avec succès ses intérêts matériels dans les affaires du monde. Désirer tout cela pour son pays, travailler à le rendre riche et puissant — en voilà assez pour un bon patriote. Cela revient à dire que les nations vivent du seul pain quotidien, ce qui n’est ni vrai ni désirable. Les peuples historiques ont vécu non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour l’humanité entière en achetant par des œuvres immortelles le droit d’affirmer leur nationalité. C’est le caractère distinctif d’une grande race; et le patriotisme qui n’en comprend pas le prix est un patriotisme de mauvais aloi.

On ne demande pas quelle est la mission historique des Ashantis ou des Esquimaux. Mais quand une nation chrétienne aussi étendue et nombreuse que la nôtre, comptant mille ans d’existence et pourvue des moyens extérieurs nécessaires pour jouer un rôle dans l’histoire universelle, affirme sa dignité de grande nation et prétend à une hégémonie sur les peuples de la même race et à une influence décisive sur la politique générale, — on doit bien savoir quels sont ses vrais titres à un tel rôle historique, quel principe ou quelle idée elle apporte au monde, ce qu’elle a fait et ce qu’elle a encore à faire pour le bien de l’humanité entière?

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Texte entier · 4 · Russia and the Universal Church — Vladimir Solovyov · The Conscious Library