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Chapter 89 of 97

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Alors Mâtali, cocher de l’Immortel aux mille yeux, tenant son aiguillon et monté dans le char, s’approche du Kakoutsthide à la vue même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il adresse à Râma ces paroles: « Mahéndra, ce Dieu aux mille regards, t’envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné, exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d’Indra, et cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil, et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis, avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas! »

Râma, saisi d’une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali, et, songeant qu’il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à l’égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde.

Mâtali, le plus habile des cochers, contint d’abord ses coursiers; puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les ennemis. Alors s’éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux combat. Le Daçarathide, versé dans l’art de lancer un trait surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le gandharvique, le divin avec le divin.

Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches aux ornements d’or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu, la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.

Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les flèches aux ornements d’or et brillantes comme le feu, décochées par le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti, le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d’épouvantables averses de flèches.

Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu’il eut abattu le drapeau d’or sur le fond du char, Râvana de blesser avec la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d’Indra. À la vue du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en quelque sorte contre une comète et le sein maculé.

Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui -même, refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant Démon.

Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur ancienne guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: « Victoire à toi, Daçagrîva! » s’écrient d’un côté les Asouras. « Victoire à toi, Râma! » crient d’un autre les Dieux mainte et mainte fois.

Dans ce moment Râvana à l’âme vicieuse, qui désirait lancer un nouveau coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile. Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable, sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas.

L’Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer de s’agiter et les plus hauts rishis de s’écrier: « Dieu veuille sauver les mondes! » Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette grande lance et qu’il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet amer langage: « Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va trancher ta vie. » Et le monarque à ces mots lui darde sa lance.

À la vue de cette arme flamboyante et d’un aspect épouvantable, le Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui s’élève pour la destruction du monde à la fin d’un youga.

Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de l’Yâtou consuma les traits que lui décochait l’arc de son rival. En voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait apportée et qu’Indra lui -même estimait grandement. À peine eut-il d’une main vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses nombreuses clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de feu qui incendie le monde à la fin d’un youga. Il envoya cette pique frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes.

Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l’Indra blessé des Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu des armées.

Ensuite l’héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à rire et tint ce langage mordant à Râvana: « En châtiment de ce que tu entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le plus vil des Rakshasas! Abusant d’un moment, où j’avais quitté ma Vidéhaine, tu me l’as ravie, triste, violentée, sans égard à sa qualité d’anachorète, et tu penses: « Je suis un héros! » Tu exerces ton courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d’autrui; tu fais une action d’homme lâche, et tu penses: « Je suis un héros! » Tu renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes mœurs, tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: « Je suis un héros! » Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t’honorent comme d’un culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: « Je suis un héros! » Tu m’as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit paraître à mes yeux ce fantôme de gazelle: c’était bien montrer complétement ton courage et tu fis là un exploit merveilleux!

« Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne t’aurai pas arraché de ta racine! Qu’ici donc aujourd’hui même, de ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents! »

À ces mots, l’héroïque meurtrier des ennemis, Râma d’inonder avec les averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule de ses Rakshasas. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour le combat.

En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le cœur du monarque aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait rapidement vers l’heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher, par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel affaissement, il se mit, troublé luimême, à tirer peu à peu le char de son maître hors du champ de bataille.

Irrité jusqu’à la démence, aveuglé par la puissance de la mort, Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: « Pourquoi, sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile, dépourvu de courage et destitué d’énergie, ta grandeur fait-elle sortir mon char du milieu des ennemis?

« Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si tu n’es pas un rebelle, ou si tu n’as point mis en oubli ce que sont mes qualités. »

À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires:

« Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer.

« Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t’a causé de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l’air aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue. J’ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du char. »

Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: « Cocher, fais tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille! » Stimulé par ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.

À l’aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d’une formidable splendeur, semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à Mâtali, cocher du puissant Indra:

« Mâtali, vois ce char de l’ennemi qui fond sur nous avec colère et d’un bruit égal à celui d’une montagne qui se déchire, fendue par un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens ferme, sans négligence; je veux l’anéantir, comme le vent dissipe le nuage qui s’est élevé dans les cieux. Je le sais, il n’est rien qui soit à corriger en toi, digne du char d’Indra; mais je désire combattre, c’est là ma seule pensée: c’est donc une chose que je rappelle à ta mémoire; ce n’est pas un avis que je veuille te donner. » Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des cochers, poussa rapidement son char.

Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l’un contre l’autre, animés par un désir mutuel de s’arracher la vie et comme deux éléphants rivaux, ivres de colère et d’amour. Bientôt les Rishis du plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char.

Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se portaient mutuellement des blessures, enflammés par l’ambition de triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à des serpents. En même temps s’élevèrent des prodiges horribles, épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de Râma.

Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d’une aurore et d’un crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il s’éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée.

De toutes parts tombèrent d’un ciel sans nuages sur l’armée de Râvana les foudres épouvantables d’Indra avec un bruit que l’oreille ne pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, rendaient à la fois et de l’eau et du feu.

« Il faut vaincre! » se disait le Kakoutsthide; « Il faut mourir! » se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la suprême essence du courage.

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· 39 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library