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The ConsciousLibrary

Chapter 79 of 97

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« Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas encore abandonnés. Ce n’est pas ce qu’on voit ordinairement; car le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l’âme s’est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu’a jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n’ont pas, ces deux héros, perdu la vie. »

Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: « Puisse-t-il en être ainsi! »

Là, dans ce bosquet délicieux, l’épouse du monarque des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu’elle venait de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue l’avait blessée au cœur, telle qu’une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.

Après beaucoup de temps écoulé, l’aîné des Raghouides, quoiqu’il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa durabilité, grâce à l’union d’une plus grande part de l’âme divine dans sa nature humaine.

Il tourna d’abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé près de lui, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré, il prononça d’un accent plaintif le nom de sa mère, et, d’une voix brisée, il dit au milieu des singes:

« Qu’ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché parmi les morts? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même d’autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de nouveau un frère consanguin. « Indra fait pleuvoir tous les biens; » c’est une parole des Védas; « mais il ne fait pas qu’il nous pleuve un frère! » c’est un adage qui n’est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère par son hymen avec mon père, et Kâauçalyâ est celle qui m’a donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l’autorité d’une mère. »

Dans ce même instant, le Vent s’approcha du héros gisant et lui souffla ces mots à l’oreille: « Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi dans ton cœur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi seulement le fils de Vinatâ, ce divin Garouda, à l’immense vigueur, qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l’un et l’autre de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents sous les apparences de flèches. »

Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s’élève un vent impétueux avec des nuages accompagnés d’éclairs. L’eau de la mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes de l’invincible oiseau. Les serpents de la terre et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d’épouvante.

Un instant s’était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l’oiseau, qui vient à tire d’aile, tous les reptiles de s’enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent au plus vite dans les creux de la terre.

Aussitôt qu’il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune. Toutes les blessures se ferment dès que l’oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices. Souparna, brillant comme l’or, les baisa tous deux, et, sous l’impression de ce baiser, il revint en eux-mêmes deux fois plus de force, de vigueur, d’énergie, de courage, de prévision et même d’intelligence qu’ils n’avaient auparavant. « Grâce à toi, lui dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de célestes guirlandes et de parfums célestes? »

Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l’âme pleine de joie et les yeux troublés par des larmes de plaisir, le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant: « Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, son épouse. Je suis Garouda, que l’amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur tête, n’auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards plongés dans ton corps, c’étaient des serpents infernaux se nouant de l’un à l’autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches par la vertu de sa magie.

« Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour qui la fraude est l’arme habituelle de combat. »

Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser tous à l’envi des acclamations de triomphe, qui portent la terreur dans l’âme des Rakshasas.

Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants des bois, les ministres de parler en ces termes: « Tels qu’on entend s’élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes joyeux, il a dû naître, c’est évident, au milieu d’eux un bien grand sujet d’allégresse; car voilà qu’ils ébranlent de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.

À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: « Que l’on sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse! »

À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna les Rakshasas. L’âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et, tristes, ils se présentent devant l’Indra des Rakshasas avec un visage abattu. L’affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.

À ces mots, l’Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné, l’âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des Rakshasas: « Sors, accompagné d’une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va combattre à l’instant Râma avec le peuple des bois! »

Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s’élancent revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de brillants drapeaux et défendus par un filet d’or, ceux-là sur des ânes[14] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d’une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d’une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant, était monté sur un char divin, attelé d’ânes[15], aux ornements d’or, à la tête de lions et de loups.

Aussitôt qu’ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du même temps, s’éleva un combat tumultueux entre les simiens et les Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement par les javelots impitoyables.

Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha éparpillait en riant à tous les points de l’espace les singes fuyant sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et déployant une force égale à celle du Vent, son père, il envoya la pesante roche tomber sur le char de l’ennemi.

Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la plaine.

Quand il eut rompu la voiture de l’ennemi, son timon et ses roues, cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d’arbres enlevés, troncs et branches.

Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces arbres énormes, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur la face de la terre.

L’armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la cime d’une montagne et courut avec elle sur le vaillant Dhoûmrâksha.

Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s’élancer rapidement contre Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements. Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute hérissée de pointes sur la poitrine d’Hanoûmat, enflammé de colère. Le Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d’une forme épouvantable avait frappé au milieu des seins, n’en fut nullement ému. Et le singe qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne. Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui s’écroule.

À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang épais, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte.

À peine eut-il appris la mort du héros, qu’il avait envoyé au combat, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l’intendant de ses armées, qui s’était approché, les mains réunies en coupe: « Que des Rakshasas d’un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous habiles au métier des armes, sortent à l’instant sous le commandement d’Akampana! Il a étudié les Traités sur la guerre, il sait défendre une armée; il est le plus excellent des hommes qui ont l’intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à cœur, il a toujours aimé les combats. »

Monté sur un char et paré de pendeloques d’un or épuré, le fortuné Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas.

De nouveau, il s’alluma donc entre les singes et les Rakshasas une bataille infiniment épouvantable, où, de l’une et de l’autre part, on sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana.

Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres sur le champ de bataille, enveloppés qu’ils étaient par les nuages de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers s’entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n’était perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans cette mêlée.

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· 29 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library