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Chapter 38 of 97

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Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s’implanter dans le front du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec dépit: « J’ai reçu les dards que m’a décochés le nerf de ton arc: maintenant reste ferme devant moi, si tu l’oses! »

À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les coups de huit traits, il trancha d’un seul et fit voler à terre son drapeau arboré.

À la vue d’une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d’un mouvement rapide, il s’élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char, qu’il fendit le cœur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre avec six dards acérés. Vomissant un sang hideux, sa vie tranchée par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.

À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le cœur de Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits, il ne put s’empêcher aussi de songer un peu qu’un seul homme avait anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée d’un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement de la peur s’empara de Khara lui-même.

Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d’un bouillant courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.

Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches courroucées, reluisantes d’un feu brûlant et toutes pareilles à des serpents de flammes. Mais, tel qu’Indra fend l’atmosphère avec les gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants d’étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches aiguës que Râma et Khara s’envoyaient de l’un à l’autre, comme il arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses éclairs.

Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l’arrogance. Mais celui-ci, enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu’habile à terrasser l’ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le Kakoutsthide brillait du même éclat qu’un brasier allumé. Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même, sa main d’excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux pour jeter le cocher au noir séjour d’Yama, et ce héros à la grande force en mit sept pour casser l’arc et les traits aigus dans les mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d’un seul dard et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont l’armure imitait dans sa forme l’oreille du sanglier.

Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie, Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix menaçante du Rakshasa, retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens.

Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre enflammé, sa massue ornée de bracelets d’or, énorme, ardente, horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres. En effet, le monstre avait conquis par les efforts d’une violente pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime Kouvéra.

Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette massue, pris dans son carquois le trait du feu, semblable à un serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme. Le trait d’Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur elle-même.

La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un globe de feu allumé.

En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide généreux des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d’une voix terrible: « Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir impatient de ma mort: « Je boirai ton sang! » tu les vois démenties à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue, consumée par ma flèche, n’est plus que cendre: un seul dard l’a frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la terre. »

« Je ne veux pas t’accorder la vie, être vil, au caractère bas, à la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l’ambroisie, âme abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans la vertu! Aujourd’hui j’affranchirai les saints de cette horrible tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi, fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature abjecte, ce n’est pas vivant que tu pourras m’échapper! »

À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant: « Tu es mort! » Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante colère, un désir impatient de tuer Khara dans cette bataille. Tous les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis, Râma les tranchait l’un après l’autre avec ses flèches aux barbes courbées.

Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le Démon avec un millier de traits dans un dernier combat.

Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit au sein de l’atmosphère un son de tambours célestes, avec ces acclamations: « Bien! bien! » Une pluie de fleurs tomba au milieu du champ de bataille sur le front même de Râma, et l’on entendit le ciel crier à tous les points cardinaux: « Le scélérat est mort! »

Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu’il avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient tous les ermites rassemblés autour de sa personne.

Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués, lorsqu’elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d’autres, Râma l’avait accompli seul, à pied, avec son bras d’homme, elle courut pleine d’épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère. Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde, trônant sur un siége d’or, élevé par-dessus tous et brillant à l’égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l’a déposé tout flamboyant sur un autel d’or. Çoûrpanakhâ le vit, environné de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes naturels où l’on reconnaît un roi, avec ses parures d’or épuré, ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes. Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux les nombreuses cicatrices des plaies qu’Aîrâvata[23] lui avait infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples que le disque acéré de Vishnou avait laissées en tombant sur lui dans ses combats avec les Immortels.

Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse jette ce discours plein d’âcreté à Râvana, le fléau du monde: « Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses désirables, tu ne songes pas qu’il est né pour toi un danger terrible, auquel il est bien temps de songer.

« Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas! Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d’homme, a moissonné quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé même ta province du Djanasthâna!

« Et toi, Râvana, livré à l’avarice, à l’incurie, à ceux qui disposent de ta volonté, tu n’as point senti qu’un danger terrible s’était allumé dans ton empire! »

Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces questions à Çoûrpanakhâ: « Qui est ce Râma? D’où vient ce Râma? Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui? »

À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à raconter ce qu’elle savait de Râma suivant la vérité: « Râma est le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son vêtement est un tissu d’écorces avec une peau d’antilope noire: sa beauté est égale à celle de l’Amour. Il bande un arc aux bracelets d’or, semblable à l’arc d’Indra même, et lance des flèches de fer enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine, seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: « C’est une femme! » a dit Râma; et la seule grâce qu’il a faite, ce fut de me laisser ainsi la vie par dédain. Il a un frère d’une vive splendeur, vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c’est Lakshmana.

« Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si déliée qu’une bague peut lui servir de ceinture, est l’épouse légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n’ai jamais vu sur toute la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L’homme qui serait l’époux de Sîtâ ou qu’elle embrasserait avec amour, il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu’Indra même parmi les Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi, Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux digne de Sîtâ.

« Si mon discours te sourit, n’hésite point à l’exécuter, roi des Rakshasas; car tu n’obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu’il te promet. »

Après qu’il eut bien examiné l’entreprise, qu’il eut dessiné son plan avec justesse, qu’il eut pesé le fort et le faible des avantages et des inconvénients: « Voilà ce qui est à faire! » se dit-il, arrêtant sa résolution; et, l’esprit solidement assis dans son dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l’on gardait son char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta cet ordre à son cocher: « Que l’on attelle mon char! »

À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d’atteler à l’instant même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais, orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte sur le char fait d’or, avec des ornements d’or, allant de sa propre volonté, quoique attelé d’ânes, parés d’or eux-mêmes, avec des visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers l’Océan, souverain maître des rivières et des fleuves.

Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire, pur, enchanteur, s’élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ, une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l’abstinence de toute nourriture.

Il s’approcha de l’anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha les honneurs exigés par l’étiquette, le monarque habile à manier le discours lui tint ce langage:

« Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction, c’est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de Naîrritas[24], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici ta sainteté briser mon affection: je t’implore dans mon besoin; accomplis ma prière.

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· 38 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library