Chapter 40 of 47
Seconde partie/Chapitre XX
À l’égard de ce que nous venons de dire dans le chapitre précédent, on peut élever les difficultés suivantes:
1o Si le mouvement n’est pas cause des passions, comment se peut-il faire que l’on chasse la tristesse par certains moyens extérieurs, comme par exemple par le vin?
À cela on peut répondre qu’il faut distinguer entre la perception de l’objet corporel par l’âme, et le jugement qu’elle porte que cet objet est bon ou mauvais[1].
Si donc l’âme est dans l’état dont nous venons de parler, nous avons prouvé qu’elle a la puissance de mouvoir les esprits animaux dans le sens qui lui convient; mais que cette puissance peut lui être enlevée lorsque, par d’autres causes, cet équilibre du corps est détruit ou changé: or, lorsqu’elle a conscience de ce changement, elle éprouve de la tristesse[2], en raison du changement que les esprits subissent, laquelle tristesse est causée par l’amour et par l’union que l’âme a avec le corps. C’est ce qu’on peut facilement induire de ce fait, que l’on peut remédier à cette tristesse de deux manières: 1o par le rétablissement des esprits animaux dans leur premier état, c’est-à-dire par la délivrance de la peine; 2o en persuadant à l’âme par de bonnes raisons de ne plus se préoccuper du corps. L’un de ces remèdes est purement temporel et sujet à rechute; le second est éternel et inaltérable.
2o La seconde objection est celle-ci:
Puisque nous voyons que l’âme, quoique sans aucune communication avec le corps, peut cependant changer le cours des esprits animaux, pourquoi ne pourrait-elle pas faire qu’un corps en repos commençât à se mouvoir? et par conséquent pourquoi ne pourrait-elle pas mouvoir, comme elle le voudrait, tous les corps, ayant déjà un mouvement propre?
Mais si nous nous souvenons de ce que nous avons déjà dit de la chose pensante, il nous sera facile d’écarter cette difficulté. Nous disions en effet que, quoique la nature ait divers attributs, cependant ces attributs ne forment qu’un seul et même être[3], dont ces attributs sont affirmés; nous avons dit aussi qu’il n’y a qu’une seule chose pensante dans toute la nature, laquelle s’exprime en un nombre infini d’idées, répondant à l’infinie diversité des objets qui sont dans la nature: en effet, le corps revêtant telle modalité (par exemple, le corps de Pierre) et ensuite telle autre modalité (par exemple, le corps de Paul), il s’ensuit qu’il y a dans la chose pensante deux idées différentes, à savoir: l’idée du corps de Pierre qui forme l’âme de Pierre, et l’idée du corps de Paul qui forme l’âme de Paul. Or, la chose pensante peut mouvoir le corps de Pierre par l’idée du corps de Pierre, mais non pas par l’idée du corps de Paul; de même aussi l’âme de Paul ne peut mouvoir que son propre corps et non pas un autre, par exemple celui de Pierre[4]; et par conséquent elle ne peut pas davantage mouvoir une pierre quand elle est en repos: car à la pierre correspond à son tour une autre idée dans l’esprit; de telle sorte qu’absolument aucun corps en repos ne peut être mis en mouvement par un mode quelconque de la pensée.
3o La troisième objection est celle-ci: nous croyons concevoir clairement que nous pouvons produire le repos dans le corps; car, lorsque nous avons pendant assez longtemps mis nos esprits animaux en mouvement, nous sentons que nous sommes fatigués, ce qui n’est autre chose que la conscience du repos que nous avons produit dans les esprits animaux.
À quoi nous répondons: Il est vrai que l’âme est cause de ce repos; mais elle n’en est qu’une cause indirecte, car elle n’introduit pas immédiatement le repos dans le mouvement, mais seulement par l’intermédiaire d’autres corps qu’elle a mis en mouvement, et qui nécessairement perdent alors autant de repos qu’ils en ont communiqué aux esprits. D’où il suit clairement que, dans la nature, il n’y a qu’une seule et même espèce de mouvement.
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