Skip to content
The ConsciousLibrary

Chapter 55 of 63

III · 2

LE GÉNÉRAL. – La situation est en effet difficile: ne pas avoir l’esprit du Christ et se donner pour les vrais chrétiens.

M. Z… – Pour des chrétiens supérieurs, et sans posséder ce qui, précisément, constitue surtout la supériorité du christianisme.

LE GÉNÉRAL. – Selon moi, ce fâcheux état d’esprit est juste l’état d’esprit antichrétien, lequel, chez les plus intelligents ou les plus perspicaces, est accablé par la conviction que, à la fin des fins, le chemin détourné n’aboutit pas.

M. Z… – En tout cas, certainement, l’idée d’Antéchrist qui, d’après la Bible – l’ancien Testament et le nouveau – indique par elle-même le dernier acte de la tragédie historique, ne sera pas la simple incrédulité, ou la négation du christianisme, on le matérialisme, ou autre chose d’analogue. Elle sera l’imposture religieuse. Alors, le nom du Christ sera exploité par toutes les puissances humaines qui, en fait et en principe, sont étrangères et directement hostiles au Christ et à son Esprit.

LE GÉNÉRAL. – Assurément, le diable ne serait plus le diable s’il jouait à découvert.

L’HOMME POLITIQUE. – Je l’avoue, je crains que tous les chrétiens ne tournent à l’imposture et, par conséquent, selon vous, ne deviennent des Antéchrists. Comme exception il n’y aurait guère que le peuple inconscient, à supposer que celui-ci existe encore dans le monde chrétien; et quelques originaux isolés, de votre espèce, Messieurs. En tout cas, il faut considérer comme « antéchrists » tous ces gens, – ici, en France, et chez nous – qui s’agitent tant à propos du christianisme, qui en font leur souci principal et transforment leur nom de chrétiens en monopole et en privilège. Aujourd’hui, ces gens appartiennent à l’une des deux catégories qui sont également dépourvues de l’esprit du Christ. Ce sont, ou bien des égorgeurs tout prêts à rétablir l’inquisition et à organiser des massacres religieux, tels ces pieux » abbés » et ces « catholiques » officiers, qui, à une date peu ancienne, exprimaient la grande joie que leur causait la glorification d’un certain chevalier d’industrie pris sur le fait[2]; — ou de nouveaux apôtres du jeûne et du célibat, qui découvrent la vertu et la conscience comme une espèce d’Amérique et perdent le sens intime de la droiture et tout sens commun. Devant les premiers, ou ressent la nausée morale; devant les seconds, on est vaincu par le bâillement physique.

LE GÉNÉRAL. – Oui. À l’origine, le christianisme était inconnu des uns et détesté des autres; mais seule notre époque a réussi à le rendre odieux. J’imagine comment le diable s’est frotté les mains et s’est caressé le ventre après un tel succès. Hélas! Seigneur!

LA DAME. – Vous pensez donc que c’est cela l’Antéchrist?

M. Z… – Non. Nous possédons quelques indices explicatifs; mais lui-même est encore dans l’avenir.

LA DAME. – Expliquez-nous donc, aussi simplement que possible, en quoi consiste l’affaire.

M. Z… – Eh bien! soit; mais la simplicité, je n’en réponds pas. On n’arrive pas d’un coup à la simplicité véritable; et la simplicité prétendue, artificielle, fausse, c’est ce qu’il y a de pire. Un de mes amis défunts aimait à répéter cette vieille maxime: mainte simplicité trompe aisément.

LA DAME. – Mais cela n’est pas très simple.

LE GÉNÉRAL. – C’est, vraisemblablement, ce que signifie le proverbe populaire: il y a une simplicité pire que le vol.

M. Z… – C’est la même chose.

LA DAME. – Maintenant, je comprends.

M. Z… – Seulement, il est regrettable qu’on ne puisse pas expliquer entièrement l’Antéchrist rien qu’avec des proverbes.

La Dans. – Eh bien, expliquez selon ce que vous savez.

M. Z… – Avant tout, dites-moi si vous reconnaissez l’existence et la puissance du mal dans le monde?

LA DAME. – Force m’est bien de le reconnaître, même si je ne le voulais pas. Comme preuve, la mort à elle seule suffirait: voilà un mal que personne n’évite. Je crois que « la mort est le dernier ennemi à détruire ». Tant que cet ennemi n’est pas détruit, nul doute que le mal ne soit puissant, et même plus puissant que le bien.

M. Z… (au Général). – Et vous, quelle est votre opinion?

LE GÉNÉRAL. – J’ai regardé en face les balles et les boulets. Je ne clignerai donc pas les yeux devant les questions les plus subtiles. Assurément le mal existe, d’une manière réelle, comme aussi le bien. Dieu existe; le mal existe, du moins tant que Dieu le tolère.

L’HOMME POLITIQUE. – Provisoirement, moi, je ne réponds rien. Mon opinion n’atteint pas à la racine des choses. Ce que je comprends là-dessus, je l’ai expliqué hier de mon mieux. Mais je suis toujours disposé à faire connaissance avec d’autres opinions. Je comprends parfaitement la manière de penser du Prince; c’est-à-dire, je comprends qu’il n’y a là absolument rien qui ressemble à une véritable idée, mais seulement la marque d’une simple prétention, qui n’a ni rime ni raison[3]. Mais l’opinion religieuse positive a, naturellement, plus de consistance et m’intéresse davantage. Seulement, jusqu’ici je ne la connais que sous sa forme administrative, laquelle ne me satisfait pas. Je suis donc très désireux d’entendre, à ce sujet, non pas l’éloquence onctueuse, mais la parole humaine, naturelle.

M. Z… – Parmi toutes les étoiles qui se lèvent sur l’horizon de l’homme appliqué à lire nos livres saints, aucune, selon moi, n’est plus éclatante ni plus impressionnante que celle qui brille dans la parole évangélique: « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, je vous le dis, – mais la division. » Il est venu apporter sur la terre la vérité; et celle-ci, comme le bien, divise d’abord.

LA DAME. – Je réclame une explication. Pourquoi le Christ s’appelle-t-il prince de la paix[4] et pourquoi a-t-il dit que les pacificateurs sont appelés enfants de Dieu?

M. Z… – Et vous êtes assez bonne pour désirer me voir obtenir cette haute dignité en réalisant l’accord de textes qui se contredisent?

LA DAME. – Précisément.

M. Z… – Veuillez donc remarquer que pour arriver à cet accord il n’y a qu’un moyen, c’est de faire la division entre la véritable et bonne paix et la paix mauvaise ou menteuse. Cette séparation est directement signalée par Celui qui a apporté la paix véritable et la bonne inimitié: « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix: je vous donne, mais non pas ainsi que donne le monde. » Il y a donc la bonne paix, la paix chrétienne, ayant pour principe cette division que le Christ est venu apporter sur la terre, c’est-à-dire la séparation entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge; et il y a la paix du monde, la paix mauvaise ayant pour principe le mélange ou l’union extérieure de ce qui, intérieurement, est en guerre avec soi-même.

LA DAME. – Et comment distinguez-vous la bonne paix de la mauvaise?

M. Z… – À peu près comme faisait le Général avant-hier, lorsque, en plaisantant, il constatait qu’il y a une bonne paix, par exemple, celle de Nishtadt ou celle de Kutchuk–Kainardji. Sous cette plaisanterie se trouve un sens plus étendu et plus important Dans la lutte spirituelle, comme dans la lutte politique, la seule bonne paix est celle qui se conclut seulement lorsque le but de la guerre est atteint.

LA DAME. – En fin de compte, d’où provient la guerre entre le bien et le mal? Ont-ils donc essentiellement besoin de combattre l’un contre l’autre? Est-il possible qu’il y ait réellement entre eux collision, corps à corps[5]. Dans la guerre ordinaire, quand un des deux partis commence à se renforcer, et que l’autre cherche des appuis, le conflit doit se résoudre par de vraies batailles, avec des canons et des baïonnettes. Mais la lutte du bien et du mal se passe autrement; et quand le bon parti gagne de la force, aussitôt le mauvais s’affaiblit. Entre eux, l’antagonisme ne va jamais jusqu’à une bataille réelle; et tout cela ne se dit qu’au figuré. La seule chose dont il y ait lieu de se soucier, c’est que, dans le sein de l’humanité, la somme de bien soit plus grande; alors les ressources du mal diminueront d’elles-mêmes, en proportion.

Use the ← → keys to move between chapters.

III · 2 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library