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Chapter 16 of 63

Texte entier · 16

— Et de quoi me désolerais-je?

— Comment? Et Alexandrie?

— Que dire d’Alexandrie, sinon: gloire au Très-Haut, qui protège cette cité célèbre et pieuse!

— Mais nous, que sommes-nous donc allés faire à Alexandrie?

— On le sait bien ce que nous avons fait: nous avons vendu nos corbeilles, nous avons vénéré saint Marc, nous avons visité les autres sanctuaires, nous sommes allés dans le palais du pieux préfet de la ville, nous avons conversé avec la vertueuse Leonilla…

— Mais est-ce que nous n’avons point passé la nuit dans une maison de débauche?

— Dieu nous en préserve! Nous avons passé la nuit dans le palais du patriarche.

— Ô saints martyrs! Il a perdu la raison… Et où donc nous sommes-nous grisés avec du vin?

— En fait de vin et de nourriture, nous avons goûté ce que nous fournissait la table du patriarche à l’occasion de la fête de la Présentation de la Très Sainte Vierge dans le Temple.

— Malheureux! Et qui nous a donné des baisers? pour ne point rappeler ce qui est pire encore.

— En nous retirant, nous avons eu l’honneur de recevoir le saint baiser du Père des Pères, bienheureux archevêque de la grande ville d’Alexandrie et de toute l’Égypte et de la Libye et de la Pentapole, juge universel, Kur-Timothée, avec tous les pères et les frères qui composent son clergé élu de Dieu.

— Mais, est-ce que tu te moques de moi? Ou bien, est-ce que, après les horreurs d’hier, tu serais devenu possédé du diable? Tu as caressé des prostituées, maudit!

— Vraiment, je ne sais duquel de nous deux le diable s’est emparé: de moi qui me réjouis des dons de Dieu, de la bienveillance que nous ont témoignée les hauts dignitaires ecclésiastiques et qui loue le Créateur avec toute créature; – ou de toi qui enrages et qui appelles maison de débauche la demeure de notre bienheureux père et pasteur, et qui déshonores son pieux clergé lui-même, comme si tout ce monde représentait vraiment la débauche!

— Ah! tu es hérétique! Engeance d’Arius! Maudite bouche de l’affreux Apollinaire!

L’ermite qui se désolait d’avoir péché se jeta sur son compagnon et, de toutes ses forces, se mit à le battre. Puis, en silence, tous deux regagnèrent leurs cavernes. L’un se désespéra toute la nuit, faisant retentir le désert de cris et de gémissements, se jetant contre le sol et le frappant de la tête; tandis que l’autre, tranquille et joyeux, chantait des psaumes.

Au matin, l’idée suivante vint à l’esprit de l’ermite qui se repentait: – « Puisque, après plusieurs années, mes bonnes actions m’avaient procuré la grâce du Saint-Esprit, laquelle commençait à se manifester par des apparitions et par des miracles; et puisque, après cela, je me suis livré aux turpitudes de la chair, me voilà donc coupable du péché contre l’Esprit Saint, péché qui, selon la parole divine, n’est pardonné ni dans la vie présente ni dans la vie future. J’ai jeté la perle de la pureté céleste aux pourceaux, c’est-à-dire aux démons. Ils l’ont foulée aux pieds et maintenant, s’étant retournés contre moi, ils me déchirent. Nul moyen d’en douter. Or, puisque, de toute façon, je suis perdu, que ferai-je ici, dans le désert? » Et il repartit pour Alexandrie, où il s’abandonna à l’existence dissolue. Quand il manqua d’argent, il assassina et dépouilla un riche marchand, de complicité avec d’autres débauchés. Le crime ayant été découvert, le malheureux fut déféré à la justice de l’endroit et condamné à la peine capitale. Il mourut sans repentir.

Pendant ce temps-là, son ancien compagnon, continuant à pratiquer l’ascétisme, atteignit un très haut degré de sainteté et s’illustra par de grands miracles, tellement qu’une parole de lui suffisait pour que des femmes depuis longtemps stériles devinssent fécondes et pussent engendrer des enfants du sexe masculin. Quand il mourut, son corps, épuisé et desséché, manifesta tout à coup une sorte d’épanouissement de jeunesse et de beauté; il brillait dans l’air et le remplissait de parfum. Sur ses reliques miraculeuses s’éleva un monastère. De l’Église d’Alexandrie son nom parvint à Byzance et de là vint s’inscrire dans le calendrier des saints de Kiev et de Moscou. – « La conclusion, et je dis la vérité, ajouta Varsonophii, c’est que tous les péchés ne sont pas des malheurs, excepté un seul: le découragement. Toutes les autres iniquités, les deux hommes les avaient commises ensemble; et cependant un seul périt – celui qui avait perdu courage. »

LE GÉNÉRAL. – Ainsi donc, vous le voyez, les moines eux-mêmes ont besoin de la vaillance de l’âme; et cependant on veut permettre d’abattre le courage militaire.

M. Z… – Je constate que, si nous avons un peu abandonné notre discussion sur la politesse, en revanche, nous nous sommes rapprochés du principal sujet de nos entretiens.

LA DAME. – Justement, voici le Prince qui arrive. Bonjour. Apprenez que, pendant que vous nous faisiez défaut, nous avons discutés sur la politesse.

LE PRINCE. – Je vous prie de m’excuser. Il m’a été impossible de me rendre libre plus tôt. J’ai reçu tout un ballot de papiers divers émanant de nos amis et différentes publications. Je vous montrerai cela plus tard.

LA DAME. – Entendu. Moi, ensuite, je vous raconterai, à propos de deux moines, une anecdote édifiante, qui a eu aussi le mérite de nous consoler de votre absence. Mais, maintenant, la parole est à notre Monte-Carliste actif et secret. Exposez-nous donc ce que vous avez à dire sur la guerre, comme suite à notre précédent entretien.

L’HOMME POLITIQUE. – De l’entretien d’hier j’ai retenu deux choses: l’allusion à Vladimir Monomach et le récit de guerre fait par le Général. Nous en ferons le point de départ pour l’examen ultérieur de la question. On ne peut contester que Vladimir Monomach n’ait eu raison d’écraser les Polovtsi, ni le Général de mettre en pièces les bachi-bouzouks.

LA DAME. –Donc, vous donnez votre assentiment?

L’HOMME POLITIQUE. – Comme j’ai l’honneur de vous l’exposer, en effet, je reconnais que Monomach et le Général ont agi ainsi que, la situation étant donnée, ils devaient agir. Mais, de là, que s’ensuit-il au sujet de la manière dont nous devons considérer cette situation et, en outre, de la légitimité et de la perpétuité de la guerre et du militarisme?

LE PRINCE. – C’est précisément ce que je dis, moi aussi.

LA DAME (à l’homme politique). – Alors, maintenant, vous voilà d’accord avec le Prince?

L’HOMME POLITIQUE. – Si vous me permettez d’expliquer mon opinion sur la matière, vous verrez, d’une façon évidente, avec qui et sur quoi je suis d’accord. Mon opinion n’est qu’une déduction logique de l’incontestable réalité et des faits de l’histoire. Peut-on contester la signification historique et l’importance de la guerre? N’est-elle pas le moyen principal, sinon unique, par lequel un État se fonde et s’affermit? Montrez-moi un seul État qui se serait établi et fortifié en dehors de la guerre.

LA DAME. – Et les États-Unis?

L’HOMME POLITIQUE. – Grand merci pour cet excellent exemple. Je parle de la fondation d’un État. L’Amérique du Nord, en tant que colonie européenne, fut, comme toutes les autres colonies, organisée non point par des soldats mais par des navigateurs. Quand elle voulut devenir un État, il lui fallut s’engager pour longtemps dans la guerre afin d’acquérir son indépendance politique.

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Texte entier · 16 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library