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The ConsciousLibrary

Chapter 66 of 97

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Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de sens: « Je suis venu dans ton palais suivant les ordres de Sougrîva. L’Indra des singes, ton frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions que m’a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles où le juste se marie à l’utile, paroles séantes, convenables ici et partout ailleurs.

« Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux longs bras et de qui la vue inspirait la joie, sortit de la ville aux ordres de son père et s’exila dans la forêt Dandaka. Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.

« Tandis qu’il cherchait la reine, ce fils du roi Daçaratha vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l’autre s’engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d’acquitter sa promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de l’espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et des centaines de millions la cherchent aujourd’hui en toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j’ai pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j’ai franchi légèrement à cause de Sîtâ votre mer de cent yodjanas.

« Écoute entièrement le message que je t’apporte ici, grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l’autre monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l’utile; elle a ses propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de faire violence aux épouses d’autrui. Si tu estimes cet avis utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.

« J’ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier lieu, c’est à Râma de l’exécuter ici. Je l’ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine royale, comment n’as-tu pas senti que tu prenais une lionne pour te dévorer? Le Dieu qui brisa les villes, Indra même, s’il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: « Voilà donc Sîtâ! » sache que c’est Kâlarâtri[8] elle-même pour tous les habitants de Lankâ!

« Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n’est pas là que gît le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver! »

Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas ordonne qu’il soit conduit à la mort.

Quand Râvana eut commandé le supplice d’Hanoûmat, Vibhîshana lui tint ce langage afin de l’en détourner. Informé que le roi était en colère et de quelle affaire il s’agissait, le vertueux Rakshasa d’examiner la chose d’après ses règles mêmes.

Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l’art de manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution ce langage d’une extrême justesse: « Il n’est pas digne de toi, héros, d’envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s’y oppose; c’est un acte blâmé dans cette vie et dans l’autre monde. Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet sur leurs épaules, de raser leurs cheveux, d’arracher même leurs insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l’envoyé soit portée au nombre des châtiments.

« Ô toi qui réjouis l’âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux hommes qui me semblent déjà morts! »

Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: « Ta grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande estime; ils disent qu’elle est une parure: eh bien! qu’on mette sans tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu’il s’en retourne avec sa queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce membre! »

À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que l’on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe d’augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts quand la flamme s’attache au bois sec.

Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties aux circonstances du moment et du lieu: « Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien moins ne pourraient-ils m’arrêter si je voulais rompre ces liens et fuir, m’élançant au milieu des airs. Mais il faut nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour. »

Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu’il fût pour les empêcher. Ensuite, pleins de fureur et l’ayant arrosée d’huile, ces Démons à l’âme féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils empoignent Hanoûmat, l’entraînent hors du palais et se font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans toute la ville, qu’ils remplissent çà et là de bruit avec le son des conques et des tambourins.

Tandis qu’ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s’en aller vite porter cette nouvelle à Sîtâ: « Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles, voici que nos Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le traînent ainsi partout! » À ces paroles cruelles et qui, pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.

Cette femme aux grands yeux adora le feu d’une âme recueillie: « Si j’ai signalé mon obéissance à l’égard de mon vénérable, dit-elle; si j’ai cultivé la pénitence ou si même je n’ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S’il est dans ce quadrumane intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s’il me reste quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S’il a vu, ce quadrumane à l’âme juste, que ma conduite est sage et que mon cœur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat! »

À ces mots, un feu pur de toute fumée et d’une lumière suave flamboya dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: « Je suis bon pour Hanoûmat! »

Ces pensées vinrent à l’esprit du singe dans cet embrasement de sa queue: « Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n’en éprouvé-je aucune douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C’est là, je pense, une chose merveilleuse!

« Si le feu ne me brûle pas, c’est une faveur, que je dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l’amitié, qui unit le feu au vent, mon père! »

Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s’approche alors de cette magnifique entrée, qui s’élevait comme l’Himâlaya et d’où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là, toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu’une montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, fait tomber ses liens et, sitôt qu’il en est sorti, le fortuné singe redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée dessus l’arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit l’arme solide toute en fer, et broya de ses coups les gardes mêmes de la porte.

Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu’un tigre chasse devant lui.

Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ sur les toits des palais, tel qu’un nuage d’où jaillissent les éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son fils, de souffler en même temps l’incendie allumé sur tous les palais. Aussi voyait-on le feu, d’une fureur augmentée par son alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la mort.

Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs treillis d’or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les œils-de-bœuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les chars des saints tombent du ciel, quand ils ont un jour épuisé la récompense due à leurs bonnes œuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les quartiers des palais admirables aux ornements d’argent, de corail, de perles, de lapis-lazuli et de diamants.

Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu, et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes de flammes, et le feu toujours plus intense dévorait Lankâ avec ses Rakshasas.

Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en éclat aux rayons du soleil, et l’on voit cette multitude de Rakshasas envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à l’envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés, une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une forme épouvantable, arrache d’un palais une colonne incrustée d’or, la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel qu’Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les horribles Rakshasas.

Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux, enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d’une malédiction.

Après qu’il eut ruiné la ville, porté le trouble au cœur de Râvana, signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée, ténébreuse, couverte d’arbres en grand nombre et plantée de padmakas élevés, d’acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.

De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent, s’élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et, secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes ébranlées, les autres même s’écroulant.

On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées orageuses: c’était le rugissement des lions à la grande force écrasés au milieu des cavernes, leurs tanières.

De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à l’immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête écrasés.

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· 16 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library