Chapter 48 of 97
· 48
« Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans ce combat de l’un contre l’autre.
« Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva. »
« Héros, dit le singe, tu m’as promis naguère que ta flèche lui porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs, ne tarde point à nous donner son fruit! »
« Maintenant que mes yeux, répondit l’époux de Sîtâ, peuvent te distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance, ami, et défie une seconde fois Bâli au combat. »
Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable, que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une éclipse.
Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant son poil d’une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus épanouis. Le roi des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt embrassa, pleine d’effroi, son royal époux, qui s’élançait ainsi hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: « Allons, héros! abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la couche, tu rejettes une guirlande froissée!
« Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t’a défié au combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur et s’est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu’il rapporte ici, fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu’il s’est déjà vu tout à l’heure abattu et tué même, pour ainsi dire, sous ta main.
« Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution, ce tonnerre de sa voix, tout cela n’est point d’une légère importance.
« J’ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s’est lié par une fraternité d’armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.
« Râma est le poison qui tue l’affliction des affligés; c’est un arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.
« Qu’Angada, notre fils, s’en aille, emportant avec lui tous les joyaux qui sont ici dans ton palais: qu’il offre de ta part ces richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d’une splendeur égale aux clartés du feu à la fin d’un youga. Ou bien abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois. Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s’étudier à nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n’arrivent les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les prévenir. »
Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles, eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui répondit en ces termes: « Comment puis-je dans cette colère, qu’il fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d’un ennemi qui vient rugir à ma porte avec une telle arrogance, et qui n’est après tout que le voleur de ma couronne? Pour des héros, qui ne reculent jamais dans les combats et qui n’ont pas un front accoutumé à l’injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus difficile que la mort!
« Ce noble fils de Raghou ne doit pas t’inspirer de la crainte à mon égard: s’il a de la reconnaissance et s’il connaît le devoir, il ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais je ne veux pas lui ôter la vie.
« Va-t’en! Je reviendrai, je t’en fais le serment sur ma vie et ma prochaine victoire; oui! je reviendrai, moi qui te parle, aussitôt que j’aurai vaincu mon frère dans ce combat. »
Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était bien chère à ses yeux; toute en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un pradakshina autour de son époux. Après qu’elle eut, suivant les rites, invoqué le succès pour l’expédition du singe auquel son cœur désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de rentrer suivie des femmes dans son gynæcée; et, quand Târâ eut regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une respiration aiguë, comme les sifflements d’un boa.
Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l’appui qu’il trouvait en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine, il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de colère, il jeta ces mots à Sougrîva:
« Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie! » À ces mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.
Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur et lève un grand arbre, qu’il abat sur le sein de Bâli, comme la foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit un moment son ennemi, qui s’était approché de nouveau pour le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et vacille.
Cependant Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui abattre même sa vigueur; il en fut irrité d’une furieuse colère. Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et l’envoie frapper au cœur Bâli à la grande force, à la guirlande tissue d’or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens troublés et la route de sa vie brisée: « Ah! s’écrie-t-il, je suis mort! » Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux, Bâli, d’une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit ces mots à Râma, qu’il voyait debout près de lui: « Quelle gloire espères-tu de cette mort, que tu m’as portée dans un instant où je n’avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m’as frappé lâchement caché et tandis que ce duel absorbait toute mon attention! »
Après la chute de ce héros, le monarque des singes, on vit la face de la terre s’obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée dans les nuages. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la beauté n’avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la terre. En effet, sa guirlande céleste, qu’un Dieu avait tissue d’or, était comme attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de ce quadrumane, le plus noble des singes.
La nouvelle, que Râma d’une flèche, envoyée par sa main, avait renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à l’oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette mort si horrible de son mari, qu’elle sortit, versant des larmes, précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d’une course légère comme des gazelles épouvantées, quand un chasseur a tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: « Singes, leur dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et tremblants? »
À ces questions prononcées d’une voix lamentable, les singes d’une âme tout émue répondent à l’épouse du roi ces paroles opportunes: « Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada! La mort sous la forme de Râma emporte l’âme de Bâli, qu’elle a tué! »
Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle s’approcha de lui tout émue et s’assit avec son fils sur la terre. Elle prit ce corps dans ses bras, comme s’il fût endormi: « Hélas! mon époux! » s’écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. « Ah! dit-elle, héros aux longs bras! je suis morte aujourd’hui, que tu m’as rendue veuve! Si tu m’avais écoutée, tu n’aurais pas éprouvé ce malheur! Ne t’en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils? Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l’heure; rassure-moi avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son protecteur! »
Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de ce dard que l’arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette femme aux bras charmants se broya de coups elle-même.« Hâ! s’écria-t-elle, je suis morte! » puis elle tomba sur la face de la terre et s’y roula comme une gazelle qu’un avide chasseur a blessée mortellement. Ceux qui formaient la cour du magnifique Bâli et les dames simiennes de son intérieur, tous alors de s’élancer avec des cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.
Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa la parole d’une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce langage: « Sougrîva, ne veuille pas que je m’en aille, tourmenté par cette défaillance de l’âme, où tu me vois, noble singe, et chargé d’une faute, moi, que l’expiation a lavé de ses péchés. Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n’existerait pas entre nous: l’amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le Destin arrangea les choses d’une autre manière.
« Saisis-toi du sceptre aujourd’hui et règne sur les hommes des bois; car, sache-le, je pars à l’instant même pour l’empire d’Yama. Dans une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes, Angada, mon fils, qui m’est plus cher que la vie. Défends-le de tous les côtés, comme s’il était pour toi-même un fils né de ta propre chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!
« Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et tissue d’or. Quand j’aurai cessé de vivre, l’opulente félicité qui réside en elle se répandra sur toi! »
Il dit, et, dès qu’il eut parlé de cette manière à Sougrîva, Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s’adressa, les mains jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils: « Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans une maigre condition, n’est point, à bien dire, misérable, fils de Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l’homme de haute naissance précipité dans l’affliction et dans l’infortune. Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses largesses tous les vœux, Angada, quand j’aurai vécu, Angada sera donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l’âme du pécheur n’entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et l’asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté Angada, mon fils, aux bracelets d’or. »
Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition des âmes, dit ces mots avec amour au jeune quadrumane:
« Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l’honores, il saura bien te payer de retour comme moi, qui t’ai choyé toujours depuis ton enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude, mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux extrêmes. »
Use the ← → keys to move between chapters.