Chapter 43 of 97
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Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux comme pour trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante, isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet outrage fait à Sîtâ, l’espace infini du monde avec tous les êtres animés ou non fut enveloppé d’une profonde obscurité. Quand il vit de son regard céleste l’infortunée subir cette injure, le père suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans sa béatitude: « Le crime est consommé! »
Elle eut beau crier: « Râma! Râma!… À moi Lakshmana! » le Démon reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses membres atourés de leurs bijoux d’un or épuré, avec sa robe de soie jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l’éclair au milieu du ciel! Sa robe jaune, que l’air soulevait par-dessus Râvana, jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d’une montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après qu’elle a percé un sombre nuage.
Un pied de la belle Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque d’éclairs.
Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres, habités par les familles des oiseaux les plus variés, semblaient dire avec le bruit de leurs cimes émues: « Ne crains pas! ne crains pas! »
Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants, les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et marchaient tous pêle-mêle derrière son ombre. Quand le soleil consterné vit ce rapt de l’auguste Vidéhaine, son disque pâlit et son brillant réseau de lumière disparut.
« Il n’y a plus de justice! D’où viendra maintenant la vérité? Il n’y a plus de rectitude! Il n’est plus de bonté! » Ainsi, partout où Râvana emportait l’épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à l’illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces: « Hâ! Lakshmana!… à moi, Râma! » et qui jetait, hélas! toujours en vain, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.
Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana, dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: « Tu montres bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse, vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m’enlever, abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C’est toi qui, voulant me ravir à mon époux, que tu n’osais affronter, oui! c’est toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce prestige d’une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m’as conquise, vraiment! dans un noble combat, où ton nom fut proclamé à haute voix! Ce cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui déchira mon cœur, n’était qu’un artifice de toi! Comment n’as-tu pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le rapt d’une femme en l’absence de son mari!
« Râma fut éloigné ainsi de l’ermitage: toi, voici que tu fuis! alors, qu’est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t’en iras pas avec le souffle de la vie! »
C’est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.
Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais d’un esprit agité jusqu’à la démence. Une fois ce cours d’eau franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La princesse enlevée n’aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu de soie avec un éclat d’or: « S’ils allaient raconter ce fait à Râma! » pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux versant des larmes. D’un mouvement rapide, elle fit tomber au milieu d’eux l’habillement avec les joyaux; et, dans son agitation intérieure, le monstre aux dix têtes ne s’aperçut pas que Sîtâ jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette femme à la taille gracieuse n’avait plus ni sa divine aigrette de pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.
Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il déposa enfin sa victime, comme Mâya l’Asoura déposa jadis la Déesse Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs à l’aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la surveillance de sa captive: « Consacrez, dit-il à ces furies, qui toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes rassemblées en coupe à la hauteur du front; consacrez sans négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux, ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission. Donnez-lui tout ce qu’elle désire en parfums, fourrures, habillements, or, pierreries ou perles; je l’accorde… Ne l’oubliez pas! elle n’attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais, sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à ma Vidéhaine! »
Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux tint ce langage à Çatakratou: « C’est pour le bien des trois mondes et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi des Immortels, que Râvana, l’âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa ville.
« Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée de chagrins, parce qu’elle en est séparée, n’ayant plus maintenant sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les menaces de leurs femmes: « Comment, se dira-t-elle, entrée dans Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l’on me retient ici et que j’y marche sur la ligne de mes devoirs? »
« Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie, et renoncera sans doute à l’existence. De nouveau, il me vient aujourd’hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ, entre chez elle et présente-lui de ma part ce vase de beurre céleste et clarifié. » À ces mots, le Dieu Indra partit, accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana. Ils arrivent, et le saint meurtrier du mauvais Génie Pâka dit à son compagnon: « Sommeil, trouble ici les paupières des femmes Rakshasîs! » Invité de cette manière, le Dieu qui préside au sommeil, plein d’une joie suprême, les endormit toutes pour le succès du roi des Immortels.
L’occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards s’approcha de Sîtâ et l’auguste époux de Çatchî commença par lui inspirer de la sécurité: « Je suis le roi des Dieux: la félicité descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son frère d’une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné d’ours et de singes par milliers de kotis, ce digne enfant de Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t’emmènera dans sa ville, après qu’il aura fait mordre la poussière à tous les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même dans une bataille. Oui! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son armée, ce puissant guerrier t’emmènera de ces lieux sur le char Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le cœur! Pour en assurer le succès, je vais prêter mon aide à l’entreprise de ce roi magnanime: ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.
« Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l’Océan: c’est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.
« Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux, suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la pâleur. »
À ces mots, toute remplie de doute: « Comment saurai-je, lui dit Sîtâ, que c’est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît un Dieu et dont j’ai entendu traiter mainte fois en présence de mon instituteur spirituel! »
À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu’elle demandait: il se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les yeux. Reconnaissant à ces traits qu’il était véritablement le roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: « Je te vois maintenant de la manière que t’ont vu le roi mon beau-père et le souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère sous ta céleste protection! J’en reçois la nouvelle avec bonheur, Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par toi, je le bois, comme tu m’y invites, à l’accroissement de la famille des Raghouides! »
Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne au candide sourire l’offrit d’abord à son époux, ensuite à Lakshmana: « Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante et son frère! » Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au charmant visage sortit de l’épuisement où l’avait jetée la faim: puis, Mahéndra, lui ayant raconté l’histoire des événements à venir, s’éleva dans les airs et partit.
Une fois qu’il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les apparences d’une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois, retourna chez lui.
Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l’avait écarté de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d’or, frappée de sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, qui s’était caché dans ses formes; au cri, que le Démon avait jeté en expirant: « À moi, Lakshmana!….. Je suis mort!….. » Cette voix, imitant la mienne, se disait-il plein d’angoisse, a dû procurer aux Rakshasas cette favorable occasion qu’ils désiraient bien trouver! Daigne le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des Rakshasas! »
Tandis qu’il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide inquiet rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots avec tristesse et plein d’abattement. « Hâ, Lakshmana! que tu as fait une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant d’aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre. Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En effet, cet animal, qui m’avait séduit avec ses apparences de gazelle, m’attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais, frappé enfin d’une flèche après une grande fatigue, il abandonna ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu’un Rakshasa! »
Après qu’il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de son ermitage: « Quand je t’avais donné, plein de confiance en toi, la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas, comment s’est-il fait que tu l’aies abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée inattendue vers moi, après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon âme en y jetant soudain le soupçon d’un horrible forfait. À peine t’eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon cœur, Lakshmana, trembler mon œil et mon bras gauches. »
À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de Raghou: « Ce n’est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré, que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m’en a donné l’ordre elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots: « Lakshmana, sauve-moi! » ce cri, que le noble Démon avait jeté au loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l’oreille de la Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse pour son époux: « Va! cours! » m’a-t-elle dit, baignée de larmes et palpitante de terreur. Quand elle m’eut plusieurs fois répété cet ordre: « Pars! » alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour agréable, je dis à ta Mithilienne: « Je ne vois personne qui puisse mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
« Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige ce non une réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable parole: « Sauve-moi! » Pour quelle raison et par quelle bouche, imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés: « Sauve-moi, fils de Soumitrâ? » C’est là précisément ce dont je me défie! Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois tranquille! N’aie point d’inquiétude! Il n’existe pas dans les trois mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: oui! il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner sur lui une bataille! »
« À ces mots, ta Vidéhaine m’adressa, versant des larmes et d’une âme égarée, ces mordantes paroles: « Ton cœur est placé en moi: tu es d’une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa femme! » — Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné de l’ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de colère. »
Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse, l’esprit affolé d’inquiétude: « Tu as commis une faute, mon ami, de quitter l’ermitage et de venir. Quoiqu’elle sût bien que c’est la nécessité de réprimer les Démons qui m’oblige à me tenir ici dans ces bois, ta grandeur n’a pas craint d’en sortir à ces paroles irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je n’approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la voix mordante d’une femme courroucée. »
À l’aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses deux bras luisants: « Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux rire de mon inquiétude, que la vive douleur, où ton absence m’a jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!… Sîtâ aime à jouer avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!… Ces bijoux d’or, Lakshmana, ces paillettes brisées d’or, avec cette guirlande, répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma Vidéhaine!… Vois, fils de Soumitrâ! d’affreuses gouttes de sang, pareilles à de l’or épuré, couvrent de tous côtés la surface de la terre!
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